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CHAPITRE II LES ORIGINES DE LA QUESTION ARMÉNIENNE

Kamuran GÜRÜN*
Le Dossier Armenien
 

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LES ORIGINES DE LA QUESTION ARMÉNIENNE

1. L’Eglise arménienne
“Les Eglises universelles naissent généralement dans les temps troubles qui suivent la décadence d’une civilisation et s’épanouissent dans le cadre politique d’un État - monde ayant réussi à arrêter provisoirement le processus de déclin et d’effondrement”, écrit Toynbee [1].

Naturellement, il n’est nullement dans notre intention d’analyser des théories théologiques ni d’étudier en détail les conditions dans lesquelles naquit la religion chrétienne. Cependant nous pensons qu’on ne peut que tomber d’accord avec l’idée exprimée quelque peu confusément par Toynbee: pour qu’une religion acquière une dimension universelle elle doit prendre appui sur les structures politiques d’un Etat universel. Si l’Empire romain n’avait pas adopté le christianisme en tant que religion officielle, la doctrine de Jésus ne se serait pas propagée à travers le monde.

De même, si Abou - Bakr n’avait pas lancé ses forces contre la Syrie et l’Irak [2], inaugurant ainsi la guerre sainte de l’Islam, la religion musulmane ne se serait pas répandue sur toute la surface du globe.

On a pu observer à diverses reprises l’apparition de systèmes philosophiques que leurs adeptes s’efforçaient d’ériger en religion. Mais ces nouvelles religions n’ont pas pu se propager parce qu’elles ne bénéficiaient pas de l’appui de l’Etat. En outre, comme elles se trouvaient en contradiction avec les dogmes officiellement reconnus, elles ont été considérées comme nuisibles et tout a été fait pour les écraser.

En somme, on peut dire que pour accéder au rang d’une religion majeure, toute religion doit obligatoirement s’appuyer sur un grand Etat. Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu’un grand Etat - ou un Etat disposant d’atouts susceptibles de favoriser son développement - peut aussi vouloir se servir de la religion pour accroître sa puissance.

Lorsque les choses se présentent de cette manière, les luttes d‘influence et les rivalités entre les propagateurs de la religion et les dirigeants de l’Etat semblent inévitables. Au Moyen Age les affrontements entre l’Eglise catholique et les Etats chrétiens étaient fréquents. Dans le monde de l’Islam on peut observer ce même type de luttes, du moins dans les périodes où le pouvoir séculier et le pouvoir spirituel ne se trouvaient pas entre les mains d’une même personne. La rivalité qui opposa les sultans seldjoukides aux khalifes abbassides constitue à cet égard un exemple particulièrement significatif.

Dans l’Empire ottoman, le danger d’un tel conflit ne fut conjuré qu’après la conquête de l’Egypte par Selim 1er, lorsque le souverain réunit entre ses mains le sultanat et le khalifat. Toutefois, comme les chiites ne reconnaissaient pas l’autorité du khalifat sunnite, l’Empire ottoman dut se battre contre 1’Iran: les guerres osmano - séfévides furent avant tout des guerres de religion et n’eurent qu’accessoirement pour but la conquête.

En étudiant l’Eglise arménienne, il convient de ne pas perdre de vue les quelques remarques que nous venons de formuler.
Dans une déclaration datée du 16 août 1964, le Catholicos d’Etchmiadzin, Vazken 1er écrit que “l’histoire de la nation arménienne commence au ve siècle avec la création de l’écriture arménienne et l’héroïque bataille d’Avarayr [3]”.

Cette affirmation du Catholicos correspond pour l’essentiel à la vérité. La bataille d’Avarayr, qui se déroula le 2 juin 451, se termina par la défaite des Arméniens révoltés. Rappelons qu’à cette époque l’Arménie fut partagée entre Byzance et les Sassanides. La partie revenant à Byzance fut rattachée à Constantinople et l’Etat byzantin s’efforça d’y implanter l’autorité de l’Eglise grecque.

Dans la partie revenant aux Perses, à la mort d’Artakes survenue en 428, les féodaux arméniens ne voulurent pas d’un nouveau gouverneur mais demandèrent à être placés sous l’autorité directe du souverain sassanide Vahram V, ce qui leur fut accordé.

On ne saurait parler sérieusement de la conscience nationale d’un peuple qui préfère se placer sous les ordres d’un monarque sassanide alors qu’il eût pu jouir d’une certaine dose d’autonomie s’il eût admis de se soumettre à l’autorité d’un chef élu. Notons au passage que l’Eglise arménienne était elle aussi hostile à l’autonomie, car un prince élu ne pouvait que porter ombrage au Catholicos; en l’absence d’un tel chef, le Catholicos devenait au contraire le premier personnage du pays.

L’empereur Vahram V n’était pas hostile aux chrétiens mais son successeur, Yazdigirt, était leur ennemi juré. Son objectif était de supprimer l’Eglise arménienne et de remplacer le christianisme par le mazdeïsme, religion des Sassanides. L’Eglise se voyant menacée ameuta les seigneurs féodaux. Ils périrent presque tous au cours des combats et les Sassanides  restèrent maîtres absolus du pays. Cependant, à partir de ce moment, Yazdigirt n’attenta plus à la liberté religieuse des Arméniens.

C’est là le point important. En effet, ce n’est pas le peuple arménien qui constitue le nœud du problème, ni son Etat ou son histoire, mais bien l’Eglise arménienne. Pour préserver son droit à l’existence, cette Eglise avait besoin de prendre appui sur un pouvoir constitué, sur des structures étatiques. C’est elle qui a donné naissance à l’idée d’un Etat, et non le peuple arménien.

S’il n’y avait pas eu rupture entre l’Eglise de Byzance et l’Eglise arménienne, aurait-on jamais pensé à un Etat arménien? C’est peu probable, car la communauté arménienne serait restée dans le giron de l’Eglise grecque orthodoxe et aurait subi l’influence de la culture byzantine. La brouille entre les deux Eglises fut-elle réellement causée par un différend d’ordre théologique? Ce différend ne servit-il pas plutôt de prétexte pour consommer une rupture dont la source véritable résidait dans la volonté du clergé arménien d’affirmer son indépendance afin de ne plus être traité comme un clergé de seconde zone? C’est assurément la seconde hypothèse qui apparaît la plus vraisemblable, car la mésentente entre les deux Eglises remonte à l’année 387 ou 388 - à cette époque l’écriture arménienne n’était pas encore inventée - et eut pour origine le refus de l’archevêque de Césarée de procéder à la consécration de Sahak, élevé à la dignité de Catholicos.

D.H Boyajian rapporte cet événement de la manière suivante:
“La succession au patriarcat était assurée selon le principe héréditaire depuis plus d’un siècle à l’exception d’une interruption d’environ cinquante ans à la mort de Nercès le Grand. Cette dignité: échut de nouveau à la lignée de saint Grégoire en 387 ou 388, lorsque Sahak accéda au trône patriarcal. Sa consécration eut lieu sur le sol arménien et à partir de cette date l’ancienne coutume qui voulait que le Catholicos se rendît à Césarée pour se faire oindre fut supprimée. C’est ainsi que fut établie définitivement l’autonomie de
L ’Eglise arménienne. [4]”

Avedis K. Sanjian relate les mêmes faits en des termes différents:
“(...) Les rapports harmonieux qu’entretenaient l’Eglise arménienne avec celle de Byzance furent rompus au début du Ve siècle, lorsque le nouveau Catholicos arménien fut consacré non par l’Archevêque de Césarée mais par les évêques d’Arménie, innovation que les Grecs considérèrent comme l’équivalent d’un schisme. [5]”

Dans les deux citations qui précèdent, les dates ne concordent pas. Mais Sahak ayant exercé les fonctions de Catholicos de 387 à 4286, la date fournie par Boyajian semble être la bonne.
Il est à noter que tous les historiens arméniens s’accordent pour reconnaître l’importance du rôle joué par l’Eglise d’Arménie. Pasdermadjian écrit que: “L’Eglise arménienne a été le corps où battit, ranimée par elle, l’âme du peuple arménien, en attendant le jour de sa résurrection. Elle a été comme un centre profond où la vie s’est retirée pour reparaître un jour. [7]”

L. Nalbandian note de son côté que: “La part la plus importante dans l’effort nationaliste revint à l’Eglise arménienne qui représentait une force à la fois religieuse et intellectuelle (...) Faute d’indépendance politique, c’est le Catholicos qui incarnait les aspirations de son peuple et constituait le lien entre les Arméniens de la diaspora et ceux de la mère patrie. [8]”

Boyajian développe la même idée de manière encore plus nette: “Aussi complète qu’elle soit, une histoire de l’Arménie qui ne traiterait pas parallèlement de l’histoire de l’Eglise arménienne ne saurait donner une image vraie de la vie des Arméniens. L’Eglise et la nation arménienne sont si intimement entrelacées qu’on ne saurait concevoir l’une sans l’autre. [9]”

L’opinion de ces historiens confirme le point de vue que nous nous sommes efforcé d’exprimer plus haut.

Il découle de ce qui précède que lorsqu’on analyse le problème arménien, il est indispensable de se pencher sur ce qui fut à son origine, c’est-à-dire sur l’Eglise arménienne.

Lorsque les Arméniens traitent de l’histoire de leur Eglise, ils dépassent dans l’outrance toutes les limites. Pour un peu ils diraient qu’ils étaient chrétiens avant la venue de Jésus.

Selon Samuel d’Ani, le prince arménien Sanatruk aurait été converti à la religion chrétienne par l’apôtre Thadée en l’an 37 de l’ère chrétienne. Par la suite, il perdit la foi et fit tuer l’apôtre [10]. Le même chroniqueur écrit que l’apôtre Bartholomé fut mis à mort dans la ville d’Aseban en l’an 50. L’Eglise arménienne considèrent ces deux propagateurs de la foi chrétienne comme les saints patrons de l’Arménie.

Nous avons noté plus haut que c’est en 301, sous le prince Tridate, que l’Arménie se convertit officiellement au christianisme. Selon la tradition, l’homme qui introduisit la religion chrétienne en Arménie, Grégoire l’Illuminateur, était un Parthe. Il appartenait à la lignée des Arsacides et naquit en 257. Son père, Anak, aurait assassiné Tridate II au cours d’une partie de chasse sur ordre du roi des Parthes. Avant de mourir, Tridate aurait ordonné de tuer Anak et d’exterminer toute sa famille. L’ordre fut exécuté mais Grégoire réussit à s’échapper et se réfugia à Césarée. Il grandit ici auprès d’une nourrice chrétienne et se maria ultérieurement avec une princesse arménienne dont il eut deux enfants. Il revint par la suite en Arménie et y prêcha la religion chrétienne [11], Ensuite l’histoire se corse:

“(...) Redevenu possesseur de l’Arménie, Tridate rétablit le culte des anciens dieux et chassa les prêtres du feu, mais quand il voulut obliger son serviteur Grégoire à sacrifier aux idoles, celui-ci refusa obstinément en se déclarant chrétien. Tridate lui fit longtemps souffrir la torture; mais quand il apprit qu’il était le fils du meurtrier de son père, il ordonna de le plonger dans un souterrain du château de Vagharscgabad où il resta treize ans (...) Le ciel ne tarda pas à punir Tridate (...) Une maladie singulière s’empara de lui; il s’imagina qu’il était devenu une bête et se mit à errer parmi les champs sans que personne pût le retenir à cause de sa force extraordinaire. Toute la famille royale était plongée dans la désolation quand la sœur du roi eut un songe inspiré de Dieu (...) Un homme au visage radieux lui apparut et lui déclara que pour faire cesser les maux du roi, il fallait retirer Grégoire du souterrain où il était depuis treize ans (...) Le premier ministre partit pour Ardaschad et retira Grégoire du puits où il était plongé (...) Le roi à sa vue recouvra la raison (...) Grégoire baptisa le roi et sa famille, les seigneurs, tous les gens de la cour et avec eux 190.000 personnes (...) [12].”

Après cet événement qui se produisit en 301, Grégoire fut placé à la tête de l’Eglise arménienne. Il se rendit à Césarée où l’archevêque Leontius le consacra évêque d’Arménie.

On raconte que sur le chemin de retour Grégoire s’arrêta dans de nombreuses villes, renversa les anciennes idoles, fit construire des églises, baptisa des gens par milliers et ordonna beaucoup de prêtres [13].

Dans les premiers temps du christianisme, des divergences d’opinions se firent jour dans divers pays à propos notamment de la dualité de la nature du Christ. Afin de mettre fin à ces disputes, l’empereur de Byzance, Constantin, convoqua en 318, à Nicée, un concile d’évêques du monde entier. Ce concile, connu sous le nom de Premier Synode, dura du 20 mai au 25 juillet 325. L’Arménie y fut représentée par le fils de Grégoire, Artakes. En 381, il y eut un nouveau concile à Constantinople et un autre encore en 431 à Ephèse. L’Eglise arménienne ne participa ni à l’un ni à l’autre de ces conciles mais elle souscrivit à toutes les décisions qui y furent prises.

Nous avons noté plus haut qu’en 387, le Catholicos d’Arménie ne s’était pas rendu à Césarée pour sa consécration. Il est possible que ce soit pour cette raison que l’Eglise arménienne ne fut pas représentée au concile d’Ephèse en 431.

Quant à l’absence des Arméniens au concile de Chalcédoine réuni en 451, on l’explique généralement par la lutte engagée contre les Sassanides. Cependant, cette révolte fut de courte durée et n’aurait certainement pas empêché un membre du clergé de se rendre au concile si les Arméniens y avaient tenu. Au reste, l’Eglise arménienne refusa d’accepter les décisions qui furent prises par le Synode. En conséquence, il se produisit une séparation de fait entre elle et les autres Eglises chrétiennes. Il n’est pas nécessaire d’analyser ici les causes théologiques de cette rupture.

Par la suite, l’Eglise de Byzance fera plusieurs tentatives pour se réconcilier avec l’Eglise arménienne et certains de ces efforts aboutiront même à un résultat favorable. C’est ainsi, par exemple, qu’un accord est intervenu en 633 entre l’empereur Herachius et le Catholicos Ezr. Mais l’Eglise arménienne ne s’étant pas conformée aux conditions convenues, la réunification n’eut pas lieu.

Il convient de souligner que cette brouille ne profitait qu’ à l’Eglise arménienne et que le peuple arménien n’y était pour rien. Ainsi, du temps du royaume de Cilicie, l’Eglise de Rome tenta de se rapprocher de l’Eglise arménienne. Le roi y &ait favorable mais l’Eglise se montra récalcitrante et le projet échoua.

L’Eglise arménienne fut fondée à Etchmiadzin. Cependant, chaque fois que le pouvoir politique changea de siège, l’Eglise jugea nécessaire d’en faire autant. C’est ainsi que son siège fut transféré d’abord à Dwin en 485, ensuite à Ani en 901 pour aboutir, après bien d’autres déménagements, à Roumkalé, une ville de Cilicie, en 1147. Lors d’un de ces transferts, le Patriarche d’Agh’tamar se proclama Catholicos. Malgré les remontrances du synode arménien, le siège d’Agh’tamar se maintint jusqu’en 1895, date à laquelle mourut le dernier Catholicos, Hatchatour Chiroïan. Personne ne fut désigné pour le remplacer et lors de la Première Guerre mondiale, le siège fut supprimé par les autorités ottomanes.

Quant au Catholicossat de Roumkalé, il resta dans cette ville jusqu’à ce qu’elle tombe entre tes mains des Mamelouks (1292). Il fut alors transféré à Sis. Lorsqu’en 1375 le royaume de Cilicie disparut, le Catholicossat demeura sur place. Par la suite, toutefois, constatant que l’influence de l’Eglise romaine ne cessait de s’accentuer dans la région, un synode décida d’installer le siège du Catholicossat à Etchmiadzin. Cette décision fut appliquée en 1441, mais cela n’empêcha pas le Catholicossat de Sis de subsister jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, époque où il fut transféré à Antilyas, près de Beyrouth.

En dehors des trois Catholicossats, il y avait aussi deux patriarcats, installés l’un à Ýstanbul, l’autre à Jérusalem. Les Catholicos avaient le droit, dans le ressort de leur circonscription, de désigner les membres du clergé, tandis que tes Patriarches étaient privés de ce pouvoir.

A l’époque ottomane, le Patriarche d’Istanbul devint le chef de la “nation” arménienne. Il s’imposa par là même comme le plus puissant des dignitaires ecclésiastiques, bien que du point de vue strictement religieux, les Catholicossats d’Agh’tamar et de Sis fussent d’un rang supérieur. Actuellement l’Eglise arménienne est dirigée par deux Catholicossats: celui d’Etchmiadzin et celui d’Antélias. Le Catholicos d’Etchmiadzin est considéré comme le chef religieux de tous les Arméniens, ce qui signifie qu’il est hiérarchiquement placé au-dessus du Catholicos d’Antélias. En réalité, cependant, ce dernier est complètement indépendant.

L’Eglise arménienne a déployé tout au long de son histoire des efforts incessants pour échapper au contrôle de l’Eglise byzantine et de la papauté romaine. Comme il n’entre pas dans notre propos d’écrire un ouvrage d’histoire ecclésiastique, nous n’avons évoqué ici que les principales étapes de cette lutte constante. Dans bien des cas, la conduite de l’Eglise arménienne a débouché sur des résultats nuisibles aux intérêts de la communauté à la tête de laquelle elle se trouvait. Mais comme tes intérêts du clergé passaient avant ceux de la population, rien n’a été fait pour changer le cours des choses et l’Eglise arménienne ne s’est continuellement préoccupée que d’affermir son autorité.

Faute de pouvoir nouer des liens avec une Eglise si jalouse de son indépendance, les autres Eglises se sont efforcé de gagner les individus. Certains rejoignirent l’Eglise grecque parce qu’ils vivaient à Byzance et qu’ils étaient grécisés. Quant à ceux qui adhérèrent à l’Eglise catholique ou à l’Eglise protestante, ils formèrent des communautés distinctes, ce qui devait entraîner de sérieux affrontements parmi tes Arméniens de l’Empire ottoman.

Les missionnaires, en particulier ceux de l’Eglise protestante, furent pour beaucoup dans ces conversions. Le rôle des missionnaires dans l’apparition du problème arménien est presque aussi important que celui joué par l’Eglise grégorienne.

L’activité des missionnaires s’est développée dans l’Empire ottoman au XIXe siècle. Or, dans notre survol historique du chapitre précédent, nous nous sommes arrêtés à l’époque où les territoires sur lesquels vivaient les Arméniens furent conquis par les Ottomans. Comme la période allant jusqu’en 1856 - date à laquelle surgit le problème arménien sous l’effet des intrigues conjuguées de l’Eglise grégorienne, des missionnaires et des grandes puissances - ne présente pas dans le cadre de cette étude un intérêt particulier, nous nous sommes permis de faire un saut dans le temps afin de bien cerner dès l’abord les différents facteurs qui donnèrent naissance aux événements dont il sera question dans la suite de ce livre.

Nous entreprendrons un peu plus loin l’analyse de l’évolution historique de la communauté arménienne à partir du XVIe siècle. Auparavant, il nous paraît utile de continuer à nous pencher sur le “facteur religieux” et d’examiner les activités auxquelles se sont livrés les missionnaires.


 

2. Le facteur religieux
Edwin M. Bliss, un missionnaire qui a longtemps vécu en Turquie, écrit dans h’introduction de son livre:

“Leur pays [celui des Arméniens] est gouverné par un monarque riche et puissant appartenant à une autre race. Ni lui, ni sa cour, ni son armée ne seraient cruels et vindicatifs n’était leur religion. Ce sont des musulmans et on leur a enseigné depuis des siècles que tuer des chrétiens est le moyen le plus sûr pour mériter la faveur divine et accéder au bonheur éternel. Guidés par cet horrible fanatisme, ils se sont précipités comme des loups sur le doux peuple chrétien qui se trouvait sous leur protection et au cours de l’année dernière ont massacré sans pitié hommes, femmes et enfants non parce qu’ils avaient commis un méfait quelconque mais simplement parce qu’ils étaient chrétiens [1]”

Ce livre fut publié en 1896. A cette époque, l’islam que Bliss juge si durement avait 1 270 années d’existence et était la religion de plus de 200 millions d’êtres humains. L’Empire ottoman, pour sa part, existait depuis près de 600 ans et sa tolérance en matière religieuse était universellement reconnue. On n’a pas besoin d’en lire davantage pour deviner ce qu’un homme aussi aveugle et partial pouvait écrire à propos des événements qui venaient de se dérouler dans une zone à laquelle le monde occidental en général, et les Américains en particulier, s’étaient jusque-là si peu intéressés.
 
Il est indéniable que le facteur religieux a toujours joué un rôle important dans tes rapports entre tes Turcs et les nations chrétiennes. Les Turcs furent toujours traités en parias non parce qu’ils étaient des Turcs mais parce qu’ils étaient musulmans. Ceci vaut non seulement pour les Turcs mais pour tous tes peuples venus s’implanter en Europe. Les Hongrois et tes Bulgares furent soumis à un traitement identique avant de se convertir au christianisme. Le comportement à la fois hostile et apeuré de l’Europe à l’égard de l’Empire ottoman du temps de sa puissance ne peut s’expliquer que par le facteur religieux. Quand l’Empire déclina, la peur des Européens disparut, mais leur hostilité resta.

“A vrai dire”, écrit Félix Valyi, “tes hommes politiques européens n’ont jamais Pu se libérer de leurs préjugés religieux, notamment en ce qui concerne l’Islam. La chrétienté s’est laissé contaminer par tes préjugés légués à l’Occident par tes chroniqueurs byzantins et a continué d’appliquer au monde musulman la politique des siècles passés (...) Les sources byzantines furent pendant longtemps à la base de tous les a priori de l’Europe concernant le Proche-Orient et tes politiciens européens s’y référèrent tant que la chrétienté se sentit menacée par le péril turc. Un des papes, le grand humaniste Pie II, trouva un moyen fort simple pour résoudre le problème ottoman. Avant d’organiser sa croisade contre tes Turcs, il adressa une lettre personnelle à Mehmed le Conquérant dans laquelle il lui proposa de se convertir à la religion chrétienne avec tout son peuple. En échange, il lui promit de le reconnaître comme chef suprême de la chrétienté et protecteur de l’ordre européen. Cette lettre résume parfaitement l’attitude de l’Europe face à la Turquie. En effet, l’Europe aurait pardonné aux Turcs toutes leurs conquêtes, en rien différentes de celles des autres peuples conquérants, si seulement ils avaient consenti à s’intégrer dans la chrétienté (...) [2].”

Il se trouve que les Turcs n’ont pas voulu se convertir au christianisme. En revanche, ils sont demeurés tolérants envers tes autres religions.

Alexander Powell écrit à ce propos:
“(...) Les Turcs ne sont pas d’un naturel fanatique comme leurs coreligionnaires, tes Arabes. En fait, l’histoire de l’Empire ottoman est moins marquée par l’intolérance et par tes persécutions religieuses que ne l’est l’histoire des Etats européens du XIIIe au XVIe siècle. Pendant que tes Croisés égorgeaient les prisonniers musulmans en Palestine, que les horreurs de l’Inquisition battaient leur plein, que tes troupes de Cromwell massacraient tes catholiques d’Irlande, que tes protestants français étaient exterminés sur ordre du roi de France, que tes juifs étaient victimes d’innombrables persécutions et actes de barbarie dans tous tes pays européens, les musulmans, les chrétiens et tes juifs vivaient en Asie Mineure côte à côte et en bonne entente [3].”

Ernest Jackh ajoute:
“Au Moyen Age, qui est-ce qui offrit un asile aux réfugiés juifs venus de l’Espagne et de l’Italie chrétiennes si ce n’est le Turc que t’on qualifiait d’ “infidèle”? Au début du XVIe siècle ils furent invités à venir à Constantinople et à Salonique par les sultans ottomans, Selim et Soliman (...) Ce sont eux qui donnèrent aux Juifs la possibilité d’établir leurs premières colonies à Chypre et dans les environs du lac de Tibériade, en Palestine (...) [4].”

Citons encore ces quelques lignes de F. Valyi:
“Le fait que tes adeptes de diverses sectes persécutées, chrétiennes ou autres, soient venus se réfugier en terre d’Islam afin de s’y livrer en paix à l’exercice de leur culte constitue la preuve la plus éloquente de la tolérance de l’administration musulmane. Les juifs espagnols se réfugièrent en très grand nombre en Turquie à la fin du XVe siècle. Les calvinistes de Hongrie et de Transylvanie préférèrent se livrer aux Turcs plutôt que de tomber entre tes mains des Habsburg fanatiques. Au XVIIe siècle, tes protestants de Silésie tournèrent vers la Turquie des regards pleins d’espoir et ils eussent été heureux d’acquérir la liberté religieuse au prix de la soumission aux musulmans. Les Cosaques de la secte des “Vieux croyants” persécutés en 1746 par l’Eglise russe trouvèrent en Turquie la tolérance qui leur était refusée par leurs frères chrétiens. [5]”

Même Pasdermadjian admet que l’Empire ottoman a fait preuve de tolérance et de charité à l’égard de non - musulmans. En effet, il écrit:
“Pour en revenir à l’évolution de l’Empire ottoman, on peut dire qu’à partir du XVIIe siècle son histoire fut celle d’une décadence graduelle. Sous le régime des grands sultans tes droits réduits des sujets chrétiens furent à peu près respectés et la justice assez impartialement rendue par tes tribunaux. Les Arméniens trouvèrent souvent une protection efficace auprès d’eux. Iorga relève que le sultan Mourad II intervint énergiquement en faveur des Arméniens de Valachie, persécutés en raison de leur religion par tes orthodoxes, qui voulaient tes convertir.

“Il est probable que sous le règne de Soliman II le sort des paysans chrétiens de l’Empire ottoman n’était pas beaucoup plus dur que celui des serfs en Europe à la même époque. [6]”

Fils d’un membre du Parlement ottoman connu sous le nom d’emprunt d’Armen Garo qui, lors de la Première Guerre mondiale, s’était rendu en Russie et y avait combattu contre les Turcs, Pasdermadjian est l’auteur d’un ouvrage rempli de calomnies anti-turques. Pour être sorties de la plume d’un tel homme, tes lignes citées ci-dessus n’en sont que plus significatives.

Il convient toutefois de souligner que la tolérance religieuse manifestée par les Turcs n’a guère profité à l’Etat ottoman. Et tout d’abord elle n’a jamais été appréciée par ceux qui en étaient les bénéficiaires. Certains auteurs sont allés jusqu’à soutenir que tes non - musulmans étaient rangés dans un groupe à part uniquement pour qu’on puisse percevoir d’eux des impôts plus élevés. De fait, les non - musulmans devaient notamment s’acquitter d’un impôt nommé bedel en vue d’être exemptés du service militaire qui durait dix et même quelquefois douze ans. Mais aucun ouvrage ne se donne la peine d’expliquer que les musulmans désireux d’échapper à l’enrôlement étaient eux aussi soumis à ce système. Quant aux autres impôts, allez donc chercher à savoir quelle était au juste en la matière, la différence entre musulmans et non- musulmans. Cette question est toujours passée sous silence.

Au reste, peu importe que le système mis en œuvre à l’intérieur de l’Empire ottoman n’ait guère été apprécié. Ce qui est grave c’est qu’il a fonctionné au détriment des intérêts du pays. Talcott Williams écrit à ce propos:

“L’existence de races chrétiennes en Turquie d’Asie constitue un chef d’accusation contre le pouvoir ottoman. Les sultans turcs ainsi que leurs sujets musulmans ne furent pas assez avisés pour se rendre compte que lorsqu’un peuple aborde sa phase de développement, il est indispensable d’assurer l’unification religieuse, faute de quoi toute forme d’union s’avérerait irréalisable. Les races européennes l’ont bien compris et ont agi en conséquence. De tout temps les gouvernements de presque tous les pays d’Europe ont édicté d’importantes incapacités légales pénalisant tout écart par rapport à la religion officiellement admise par l’Etat (...). La jurisprudence et les pratiques administratives ottomanes sont plus tolérantes à l’égard des institutions d’éducation et des associations religieuses des confessions étrangères que ne l’est la “liberté” appliquée en France depuis mille ans aux affaires relevant des domaines de la foi et de la religion. [7]”

Deux grandes communautés chrétiennes existaient dans l’Empire ottoman: les Grecs orthodoxes et les Arméniens grégoriens. Celles-ci formaient de véritables Etats dans l’Etat qui, outre la liberté religieuse, jouissaient d’importants privilèges culturels et juridiques dont nous reparlerons plus loin. C’est en se servant de ces privilèges que les puissances étrangères ont Pu, lorsque l’Empire commença à manifester des signes de faiblesse, transformer ces communautés en instrument de leur propre politique: la Russie se posa en protectrice des orthodoxes; la France pour sa part prétendit défendre les catholiques. Les quelques Arméniens devenus protestants permirent aux missionnaires américains d’attirer sur la Turquie l’attention sinon de leur gouvernement du moins de l’opinion publique américaine, opinion qui loin d’être bienveillante manquait totalement d’objectivité et devint rapidement hostile.

Powell écrit à ce sujet:
“Les activités déployées dans l’Empire ottoman par les missionnaires américains sont en général assez bien connues. Par contre, on ne se rend pas toujours compte de l’impact qu’elles eurent sur l’opinion publique américaine. Les missionnaires américains ont découvert très rapidement que les musulmans ne changeaient pas de religion de sorte que, privés de toute possibilité de prosélytisme parmi les Turcs, ils canalisèrent toute leur énergie vers le travail religieux, éducatif et médical au bénéfice des minorités chrétiennes, en particulier des Arméniens. Pendant un demi-siècle, sinon davantage, les missionnaires furent notre principale source d’information sur la situation au Proche et Moyen-Orient et ce sont eux qui modelèrent l’opinion publique américaine sur ce sujet. (...) Reçus à bras ouverts par les Arméniens, il n’est pas étonnant qu’ils aient épousé leur cause. Les rapports qu’ils envoyaient en Amérique et les conférences qu’ils faisaient lorsqu’ils s’y rendaient en congé constituaient des plaidoiries en faveur des chrétiens opprimés et dénonçaient les oppresseurs turcs. Les congrégations qui soutenaient ces missionnaires se rangeaient à leur point de vue sans nulle méfiance et c’est ainsi que se développa sous l’égide de nos Eglises un puissant courant d’opinion anti-turc. [8]”

“Cela faisait près d’un siècle”, note de son côté Clair Price, “que les missionnaires américains entretiennent des contacts avec la minorité arménienne. (...) C’est par ce canal que l’on apprit aux Etats-Unis les maux dont souffraient les Arméniens sous le régime hamidien (...) Mais les missionnaires ne purent ou ne voulurent pas expliquer à leurs coreligionnaires que les Turcs enduraient exactement les mêmes maux. En résultat, au lieu de donner aux Américains un tableau impartial de la situation de tous les peuples de l’Empire, au lieu d’expliquer clairement que c’était le régime hamidien qui était l’oppresseur et que les Turcs souffraient autant que les Arméniens les missionnaires n’attirèrent l’attention de l’Amérique que sur les malheurs des Arméniens. [9]”

La Russie, la France et l’Amérique n’étaient pas les seules puissances à s’intéresser aux non -musulmans de l’Empire ottoman. L’Angleterre voulait elle aussi avoir sa part du gâteau et n’hésita pas, à cet effet, de se servir de l’arme de la religion.

“Après le congrès de Paris (1856), la Russie mit en œuvre un système qui équivalait à un suicide graduel de l’Empire ottoman. Il s’agissait de stimuler l’antagonisme entre les chrétiens et les musulmans et d’empêcher en sousmain la concorde que l’on prêchait officiellement afin de donner le change à l’opinion publique européenne. C’était là une politique adroite dont le succès était d’autant plus assuré que les éléments théocratiques de Turquie s’étaient pendant longtemps opposés au progrès. Si les réformes du Tanzimat - première grande tentative dans le sens du progrès - finirent par échouer, ceci est dû pour une bonne part à l’intervention brouillonne de l’étranger. En habituant les chrétiens du Proche-Orient à de continuelles ingérences extérieures - un système qui équivalait à placer l’Islam sous une véritable tutelle - on donnait aux non - musulmans en quelque sorte carte blanche dans leurs rap - ports avec les Turcs. D’après Beaconsfield, les musulmans étaient aptes à participer à la vie civilisée moderne, tout comme ils avaient pris part à l’élaboration des grandes civilisations du passé. Il voulait que dans le cadre d’une collaboration fraternelle, la Turquie préside à l’éducation économique des peuples musulmans et prenne la tête du monde de l’Islam dans la voie du changement. Malheureusement l’Angleterre, qui allait bientôt connaître, en grande partie par la faute de Gladstone, de graves difficultés internes, ne comprit pas Lord Beaconsfield. On sait que Gladstone était profondément imprégné de théologie chrétienne et que la haine de 1’ Islam fut un des principaux mobiles de son action. Sous son influence maléfique, la Grande -Bretagne modifia sa politique orientale et au lieu de jouer le rôle de médiatrice bienveillante entre les chrétiens et les musulmans elle devint sans s’en rendre compte l’alliée du tsarisme contre l’Islam (...).

“L’union avec l’Eglise grecque orthodoxe fait depuis longtemps partie du programme de l’Eglise anglicane. Le flirt entre les deux Eglises a débuté il y a plus de trente ans [c’est-à-dire dans les dernières années du XIXe siècle] et a donné lieu à des négociations théologiques dignes du Moyen Age. La première de ces négociations eut lieu avant la guerre dans le palais du Patriarche de Russie Evloggyi. Elle avait pour but de concilier les dogmes des deux Eglises. Les parties en présence n’atteignirent pas leur objectif - l’Union des Eglises - car l’une et l’autre ne voulut faire la moindre concession; mais elles réussirent à conclure une alliance tactique sous la forme d’une plate-forme religieuse commune dirigée contre l’Islam. Le but de cette curieuse entente était de prendre possession de Constantinople et d’en faire le siège futur des deux Eglises unifiées, objectif que les fins diplomates de l’orthodoxie grecque ont toujours fait briller aux yeux de l’épiscopat anglais. C’est la raison pour laquelle Lord Robert Cecil et son frère, les promoteurs de ce programme gréco - anglican, n’ont jamais manqué de se ranger derrière ceux qui voulaient exterminer les Turcs. C’est la raison aussi pour laquelle l’archevêque de Canterbury et les évêques de Londres et de Manchester, ainsi que leurs ouailles se sont toujours montrés prêts à prêcher la croisade contre les Turcs et l’Islam. C’est la raison enfin pour laquelle Lloyd George et ses coreligionnaires non conformistes ont déployé tant d’efforts obstinés pour tuer la nation turque. [10]”

Dirigés contre les musulmans d’une manière générale, et contre les Turcs parce qu’ils étaient musulmans, les préjugés religieux de l’Europe ont joué un rôle primordial dans l’apparition de la question arménienne. Les Etats d’Occident - ces mêmes Etats que les malheurs des chrétiens de Pologne gémissant sous le joug russe laissaient insensibles - éprouvaient pour les communautés non musulmanes de l’Empire ottoman une sympathie qu’on ne peut expliquer autrement que par des préoccupations religieuses. Bien entendu, l’Eglise arménienne a su tirer le maximum de profit de ce facteur religieux. Elle espérait que la création d’une Arménie sinon indépendante du moins autonome lui permettrait de gagner en prestige et en autorité. Abusée par les promesses des grandes puissances, elle accepta sans difficulté de servir d’instrument dans la partie qui se jouait contre l’Empire ottoman.


 

3. L’activité des missionnaires
Les premiers missionnaires protestants qui se manifestèrent en Turquie appartenaient à la British and Foreign Bible Society. Fondée en 1804, cette organisation commença à envoyer des missionnaires vers l’intérieur de l’Anatolie, via Smyrne peu après cette date [1].

Les missionnaires américains pour leur part ont commencé à venir en Turquie à partir de 1819. Un centre fut fondé à Istanbul en 1832. Au début le travail des missionnaires se déroula sur deux fronts: celui des musulmans et celui des chrétiens de l’Eglise d’Orient. La mission des presbytériens d’Ecosse et celle de l’Eglise anglicane s’intéressaient surtout aux Juifs mais les résultats obtenus furent médiocres.

Les missionnaires n’eurent pas beaucoup de succès non plus auprès des musulmans, de sorte que leur activité finit par se concentrer autour de l’Eglise d’Orient.

On regroupe sous l’appellation d’Eglise d’Orient non seulement les Arméniens mais aussi les Grecs, les Bulgares, les Jacobites, les Nestoriens, les Chaldéens et les Maronites.

Bliss décrit de la manière suivante la situation à laquelle se trouvèrent confrontés les premiers missionnaires:

“(...) Ils entreprirent leurs travaux sans aucune pensée de prosélytisme. Ils reconnaissaient le caractère essentiellement chrétien des Eglises d’Orient et leur objectif n’était pas de les doter d’une nouvelle foi ou d’une administration ecclésiastique différente de la leur mais simplement de leur présenter une conception plus élevée de la vie chrétienne. Les missionnaires constatèrent que ces chrétiens n’avaient pratiquement aucune notion de la Bible et qu’ils étaient complètement dominés par une hiérarchie ignorante et superstitieuse. La plupart estimaient que leur vie religieuse se confondait totalement avec la vie nationale, que quitter l’Eglise équivalait à rompre avec son peuple et que tout hérétique était en même temps un traître à sa nation.

“(...) Un Arménien ou un Grec qui avait encouru la colère de l’évêque ou était mis au ban de l’Eglise, perdait tous ses droits. Il ne pouvait être ni baptisé ni enterré; il ne pouvait pas se marier ou conclure des achats. Aucun boulanger ne lui aurait vendu du pain, aucun boucher ne lui aurait livré de la viande. Personne ne pouvait lui donner du travail; aucun tribunal n’acceptait de s’occuper de ses plaintes et ne lui accordait la moindre protection. [2]”

Telle était la situation des Arméniens lorsque les missionnaires les gagnèrent au protestantisme. Les Grecs en étaient au même point, mais les missionnaires n’eurent pas de succès auprès d’eux, ce que Bliss explique comme suit:

“Ils se signalaient par une grande fierté religieuse et nationale et entretenaient des rapports fort étroits avec l’Occident, ce qui fait que le nouvel enseignement les attirait moins que ceux pour lesquels il constituait une véritable révélation. [3]”

Bliss, on le volt, explique essentiellement l’imperméabilité des Grecs au nouvel enseignement par les contacts que ceux-ci entretenaient avec l’Occident. Ne faut-il pas en déduire que le monde occidental fit des efforts pour freiner l’expansion du protestantisme en territoire ottoman?

De fait, à la page 312 de son livre, Bliss note que ce ne furent pas seulement les patriarcats grec et arménien qui s’opposèrent au prosélytisme des missionnaires protestants, mais aussi les représentants du pape, ainsi que les ambassadeurs de Russie et de France.

Cyrus Hamlin traite de la question de manière plus explicite:
“On attribua à l’influence des missionnaires la propagation des idées de liberté et de démocratie [parmi les Arméniens], mais en réalité il n’en était rien. C’est surtout la Russie qui fit pression sur le Catholicos d’Etchmiadzin pour qu’il mette fin à la progression de l’hérésie et en débarrasse l’Empire, et la décision finale, décrétée par Etchmiadzin, émana en fait de Saint Pétersbourg. [4]”

C. Hamlin, l’auteur de ces lignes, était lui-même un missionnaire protestant et il avait fondé à Istanbul le Robert College. La “décision finale” dont il parle fut l’excommunication de tous les Arméniens qui entretenaient des rapports avec l’église protestante.
Cependant, malgré cela, l’Angleterre étant intervenue, le gouvernement ottoman autorisa officiellement l’Eglise protestante à poursuivre ses activités, ce qui permit à la communauté arménienne protestante de voir le jour.

En 1896, il y avait 7 Eglises américain es et 4 Eglises anglaises qui disposaient de missions en Turquie. Les missionnaires américains, pour ne parler que d’eux, étaient au nombre de 176 et avaient à leurs côtés 869 assistants locaux [5]. Parmi les principales villes d’Anatolie où se trouvaient des missions on peut citer: Bursa, Izmir, Merzifon, Kayseri, Sivas, Trabzon, Erzurum, Harput, Bitlis, Van, Mardin, Antep, Maras, Adana, Hacin, Ankara, Yozgat, Amasya, Tokat, Arapkir, Malatya, Palu, Diyarbakir, Urfa, Birecik, Elbistan et Tarsus.

A propos de l’activité de ces missionnaires, Bliss écrit:
“Quelles étaient les relations entre les missionnaires et le gouvernement turc? Ce gouvernement a souvent déclaré que les missionnaires exerçaient une influence néfaste et subversive, qu’ils se comportaient en adversaires de l’autorité. C’est totalement faux. Les missionnaires américains se sont toujours rangés du côté de la loi. Ils considèrent que le gouvernement tune est le gouvernement du pays et qu’on doit obéir aux lois qu’il édicte. Si ces lois sont tyranniques, les missionnaires font de beur mieux pour qu’elles soient modifiées, mais tant qu’une loi est en vigueur, les estiment qu’elle doit être respectée. Ils se sont toujours opposés de toute leur force à toutes les tentatives visant à pousser le peuple à la révolte. Certes, l’instruction qu’ils répandent a contribué au développement intellectuel de la population et, par voie de conséquence, à la propagation des idées de résistance à la tyrannie. Il est hors de doute que leurs prédications ont donné naissance à un intense désir de véritable liberté religieuse. Il est indiscutable, de même, qu’ils ont répandu la lumière dans l’Empire ottoman et que la lumière est toujours troublante là où il y a corruption. La fermentation qui en résulte est fort désagréable aux tyrans. [6]”

Il est difficile de dire si ce témoignage innocente les missionnaires ou si, au contraire, il les condamne. Il ressort des déclarations de Bliss que le gouvernement ottoman voyait d’un mauvais œil l’activité des missionnaires et qu’il les considérait comme des ennemis du régime. Lorsqu’un gouvernement nourrit de tels soupçons à l’égard d’étrangers vivant sur son territoire, le moins qu’il puisse faire c’est de les expulser. Si les missionnaires sont restés malgré tout, c’est que le gouvernement n’avait pas la possibilité de s’en débarrasser. Bliss affirme que les missionnaires faisaient de leur mieux pour obtenir l’abrogation des lois qu’ils jugeaient tyranniques, mais qu’ils les respectaient tant qu’elles étaient en vigueur. A qui appartient-il donc de décider si une loi est tyrannique ou non? Est-ce aux missionnaires ou bien au peuple? D’après Bliss, la propagation des idées de révolte dans l’Empire ottoman fut le résultat du développement intellectuel de la population. Cela ne revient-il pas à dire qu’avant l’arrivée des missionnaires le mécontentement n’existait pas et que ce sont eux qui l’ont provoqué? Par ailleurs, que faut-il entendre par “véritable liberté religieuse” ? Le gouvernement ottoman, on l’a vu, ne se mêlait pas des affaires religieuses des non - musulmans et avait autorisé la fondation de l’Eglise protestante arménienne. A qui donc faut-il imputer, dans ces conditions, l’absence de liberté religieuse? Bliss note que les missionnaires se sont toujours opposés aux mouvements de révolte mais il admet que leur enseignement a contribué à créer une atmosphère séditieuse et il ajoute que les missionnaires ont fait de leur mieux pour lutter contre cet état de choses. S’ils avaient fait appel aux forces gouvernementales, il est probable qu’ils auraient effectivement réussi à empêcher l’apparition des désordres. Qu’ils n’aient pris aucune initiative dans ce sens laisse à penser qu’ils avaient sans doute quelque chose à se reprocher.
On le voit, il est très difficile de décider si les affirmations de Bliss blanchissent ou noircissent les missionnaires. D’autres auteurs se sont exprimés plus clairement sur ce sujet.

“D’une façon générale, les musulmans sont hospitaliers à l’égard de tous les étrangers et se montrent souvent respectueux des missionnaires en tant qu’individus. Ils ont recours aux hôpitaux des missions et profitent parfois des écoles étrangères dont ils reconnaissent les mérites. Mais les musulmans ne respectent pas les missionnaires en tant que chrétiens, car ils ne comprennent pas qu’ils puissent s’employer à propager des paroles de paix alors que leurs compatriotes, dans leur pays, se consacrent à l’invention du gaz empoisonné. En tant que chrétiens, les missionnaires sont tolérés à condition qu’ils n’enfreignent pas les lois.

“Les anciens missionnaires n’ignoraient pas ces faits. Ils savaient en particulier que les pires adversaires de leurs efforts de christianisation étaient les chrétiens eux-mêmes et leur travail consistait pour l’essentiel à amener les chrétiens d’Orient à une conception occidentale de la religion. Mais leurs fidèles aux Etats-Unis ne l’ont pas encore compris. Les Américains d’Amérique s’imaginent que le mot “chrétien” est une étiquette polyvalente, que les membres de l’Eglise orthodoxe ou grégorienne sont des chrétiens semblables aux protestants occidentaux tandis que les musulmans d’Orient sont des païens dans le sens occidental du terme. C’est en se basant sur ce postulat qu’ils ont expliqué les tragédies mutuelles que les différences raciales et religieuses engendrèrent dans l’Empire ottoman; c’est également à partir de ce postulat qu’ils ont créé la légende des chrétiens martyrs et des Tunes bouchers cruels.

“Dans leur propre pays, les adeptes des Eglises protestantes sont des partisans fervents de la prohibition. Pourtant les missionnaires savent bien pour leur part que le trafic des boissons dans I’Empire ottoman se trouve entre les mains des chrétiens qui bénéficient, grâce au régime des capitulations, de la protection des gouvernements occidentaux. Cependant, la croyance en la supériorité chrétienne est quelque chose de tellement bien ancrée qu’au cours de ces dernières années les gens d’Eglise américains sont allés à Constantinople et en sont revenus sans ressentir le moindre sentiment de honte. [7]”

Tournons-nous à présent vers E. Kedourie:
“Dans la société ottomane, organisée et administrée selon le principe de l’autonomie des communautés religieuses, la religion constituait le principal signe distinctif des Arméniens. Pour eux, la religion n’était pas seulement une affaire de conscience individuelle, mais aussi un système qui régissait toutes leurs activités sociales ainsi que leurs rapports avec le pouvoir ottoman. L’administration interne de la communauté était assurée par la hiérarchie religieuse qui tirait sa puissance temporelle de son autorité spirituelle.

“Dans les années trente du XIXe siècle, l’Occident vint soudain s’immiscer dans cette organisation ancienne et bien rodée. Il était personnifié par les missionnaires américains qui arrivèrent armés d’arguments, de contrats et d’argent. Leur but, disaient-ils, était d’insuffler la vitalité et un nouvel esprit aux communautés chrétiennes d’Orient somnolentes et incapables de progrès (...). La hiérarchie officielle s’opposa à cette intrusion. Les Arméniens convertis au protestantisme furent exilés ou emprisonnés. On pria les autorités ottomanes d’interdire l’activité des missionnaires.

“(...) Les idées [répandues par les missionnaires ne pouvaient pas manquer d’avoir des répercussions au sein de la communauté arménienne et d’influer sur les rapports de celle-ci avec les autorités ottomanes. Les choses débutèrent par un schisme provoqué par les missionnaires et l’on assista à une rupture entre la majorité orthodoxe et les Arméniens nouvellement convertis au protestantisme. Ensuite, au sein même de la communauté orthodoxe, deux partis se formèrent: les “Eclairés” et les “Conservateurs”. Comme on pouvait s’y attendre, les “Eclairés” remportèrent rapidement la victoire et ce furent eux qui réorganisèrent l’administration de la communauté arménienne. La hiérarchie ecclésiastique pendit une grande partie de ses prérogatives en faveur d’un corps élu: le Conseil communal des députés. [8]”

S. Whitman écrit de son côté:
“C’est un pays musulman d’une vaste étendue. A sa tête se trouve un monarque absolu: le sultan de Turquie. Avant même que l’Amérique ne fut découverte, ce territoire appartenait déjà aux Turcs. A présent, les écoles chrétiennes - protestantes pour la plupart - y pullulent. Leur but avoué est d’enseigner à une petite minorité (et on sait qu’il s’agit de la plus économe, la plus rusée et la plus intrigante de toutes les races d’Orient) les préceptes de la religion chrétienne ainsi que les idées européennes modernes, et de leur apprendre que le monde occidental, au-delà les limites de la Turquie, est leur protecteur naturel. Cela ne peut rendre ces habitants de l’Asie que mécontents de leur statut d’Asiatiques.

“(...) Je suis tout disposé à croire que les missionnaires n’eurent jamais l’intention de créer des troubles ni d’encourager la révolte contre les autorités turques. Néanmoins, il est hors de doute que leur enseignement - sinon leur doctrine - eut pour résultat de provoquer l’émergence du mouvement révolutionnaire arménien en Turquie d’Asie, un résultat qui n’était sans doute pas souhaité et qui ne se produisit qu’au bout de deux générations. [9]”

Henry Fanshawe Tozer, lui-même homme d’Eglise, relate de la manière suivante son entrevue avec M. Wheeler, directeur du collège américain de Harput:

“Les missionnaires, tout en s’abstenant en principe de prendre une part quelconque dans les affaires politiques, n’en ont pas moins une influence indirecte semblable à celle du consul européen. Mr. Wheeler m’a dit qu’il avait des contacts fréquents avec Sir Henry Layard [ambassadeur de Grande-. Bretagne à Istanbul] qui lui a demandé de le tenir au courant de ce qui se passait dans la région. En conséquence de quoi, un pacha qui ne cachait pas son antipathie envers les missionnaires fut récemment réprimandé par Constantinople. [10]”

Les divers témoignages que nous avons cités illustrent bien l’importance du rôle des missionnaires: ceux-ci n’ont sans doute pas accordé un soutien actif à la révolte des Arméniens mais ils ont largement contribué à en poser les fondements.

Les rapports envoyés par les autorités provinciales à la capitale avant et après les révoltes accordent une grande place à l’activité des missionnaires. Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre consacré aux mouvements insurrectionnels.


 
4. La propagande
Nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper qu’un des domaines ou les Tunes sont les plus faibles est celui de la propagande. Il en était déjà ainsi à l’époque de l’Empire ottoman et depuis les choses n’ont guère changé. Les responsables de la propagande turque ne font que riposter aux mensonges des adversaires, ils sont en quelque sorte passifs et ne dépassent pas le stade de l’autodéfense. Un tel comportement laisse toute liberté d’action à ceux qui désirent montrer la Turquie sous un jour défavorable.
C’est vers 1923 que la propagande anti-turque fut la plus intense, surtout en Amérique. Powell s’efforçait d’expliquer ce phénomène de la manière suivante:

 Nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper qu’un des domaines ou les Tunes sont les plus faibles est celui de la propagande. Il en était déjà ainsi à l’époque de l’Empire ottoman et depuis les choses n’ont guère changé. Les responsables de la propagande turque ne font que riposter aux mensonges des adversaires, ils sont en quelque sorte passifs et ne dépassent pas le stade de l’autodéfense. Un tel comportement laisse toute liberté d’action à ceux qui désirent montrer la Turquie sous un jour défavorable.C’est vers 1923 que la propagande anti-turque fut la plus intense, surtout en Amérique. Powell s’efforçait d’expliquer ce phénomène de la manière suivante:

 

“Il y a plusieurs causes à l’hostilité profonde que l’opinion américaine éprouve à l’endroit des Turcs: tout d’abord, assurément, l’affreux traitement que les Tunes ont infligé dans le passé aux minorités chrétiennes, surtout aux Arméniens; ensuite les préjugés religieux et la propagande politique qui, bien souvent, s’entremêlent étroitement; troisièmement, la déception et la contrariété à voir renaître une nation que nous croyions vaincue et démembrée; et, enfin, le refus constant des Turcs à se défendre. [1]”

A la page 32 de son livre, Powell revient sur ce dernier facteur et rapporte à ce sujet les propos tenus par le sultan Mehmed VI Vahdettin au cours d’un entretien qu’il eut avec lui en 1922 au palais de Yildiz:

“Si on envoie un article écrit pan un Turc à un de vos journaux ou revues, on ne le publiera pas; si on le publie on ne le lira pas; si on le lit on ne le croira pas. A supposer qu’on envoie quelqu’un de qualifié en Amérique pour exposer en votre langue le point de vue des Tunes, trouvera-t-il jamais un groupe d’auditeurs impartiaux ?“

Il y a sans conteste dans ces paroles du souverain une bonne part de vérité. Powell cite dans son ouvrage une déclaration d’un éminent homme d’Eglise de la Nouvelle-Angleterre qui ne fait que confirmer la justesse des propos du sultan: “Je ne veux pas entendre la vérité sur les Tunes; il va longtemps que mon opinion est faite à leur sujet. [2]”

Mais si on en est arrivé à cette situation, c’est pour une bonne part en raison du silence observé pan les Turcs face à la propagande de leurs adversaires. L’état d’esprit exprimé pan le sultan - de toute façon on n’imprimera pas, si on imprime on ne lira pas, Si on lit on ne croira pas - est un facteur qui a grandement facilité le développement d’un climat défavorable à la Turquie et permis à la propagande anti-turque de porter plus rapidement ses fruits.

Dans presque tous les pays du monde, la population tend généralement à croire les articles et les nouvelles que publient les journaux. Nous avons montré dans les sections précédentes comment les préjugés religieux et les considérations d’ordre politique ont contribué à l’instauration d’une atmosphère hostile à la Turquie. Naturellement, lorsque la propagande entra en action, la situation ne fit que s’aggraver dans la mesure où les informations répandues par la presse n’étaient pas seulement partiales mais, bien souvent, carrément mensongères.

Les lignes suivantes, qui confirment ce que nous venons d’avancer, méritent assurément d’être lues:

“(...) Les histoires d’atrocités ont été grandement exagérées. Certains des massacres les plus récents ne se sont jamais produits. Un des correspondants de presse d’une organisation charitable américaine a dit ouvertement à quelques amis qu’il ne pouvait envoyer en Amérique que des bulletins antiturcs parce que c’était cela qui rapportait de l’argent ! [3]”

Ce témoignage peut sembler un peu trop vague. Nous allons donc donner quelques exemples concrets:

“Lorsque l’Europe apprit I’agression contre la Banque ottomane et le massacre des Arméniens qui s’ensuivit, un bon nombre de peintres travaillant pour les journaux illustrés vinrent à Constantinople dans le but de fournir de la documentation sur les atrocités commises par l’hydre multicéphale. Parmi eux, il y avait feu Melton Prior, le célèbre correspondant de guerre. C’était un homme au tempérament dur et résolu, qui ne se laissait jamais dominer par les événements (...) II m’a confié que cette fois-ci il s’était senti embarrassé. Le public chez nous avait entendu parler d’atrocités affreuses et tenait à en avoir les images. Or, c’était difficile de les lui fournir parce que les Arméniens morts étaient enterrés. Par ailleurs, il n’y avait eu d’agressions ni contre les femmes ni contre les enfants et les églises arméniennes n’avaient pas été profanées. Ayant de la sympathie pour les Tunes et étant foncièrement honnête, il se refusa à inventer ce qu’il n’avait pas vu. Mais d’autres n’eurent pas les mêmes scrupules. J’ai vu plus tard dans un journal illustré italien d’effrayantes représentations de femmes et d’enfants qu’on était en train de massacrer dans les églises. [4]”

Le même auteur écrit encore:
“Le maréchal Þakir Pacha, commissaire impérial pour l’introduction des réformes en Arménie, figure au premier rang des hauts fonctionnaires accusés d’avoir participé aux sauvages mesures de répression prises contre les Arméniens. Il se trouvait à Erzurum en octobre 1895, au moment de la révolte des Arméniens et on affirme qu’il s’y comporta en véritable monstre assoiffé de sang. D’après l’histoire qui circule à travers le monde, il se tenait là, une montre à la main, et lorsqu’on vint lui demander des instructions, il aurait ordonné que la tuerie dure encore une heure et demie, d’autres disent deux heures.

“(...) Etant donné le but de notre voyage, nous rendîmes visite successivement à Mr. Graves, le consul de Grande-Bretagne, au gouverneur Mehmet Þerif Rauf Pacha, au consul de France, Mr. Roqueferrier, et à M.V. Maximov, le consul général de Russie. A chacun de ces Messieurs nous demandâmes s’il croyait à ce qui se disait au sujet de Þakir Pacha et notamment à l’épisode de la montre. Mr. Roqueferrier trouva l’affaire grotesque. “Ce sont des histoires inventées à plaisir”, dit-il et ajouta quelques mots d’estime à l’endroit de Þakir Pacha.

“Le consul russe, Mr. Maximov, nous fit la déclaration suivante: “Il n’entre pas dans mon rôle de démentir de telles histoires. Tout ce que je puis vous dire c’est que Þakir Pacha est un brave homme, un homme ayant très bon cœur. Je le connais depuis des années. C’est un de mes amis.” Le consul de Grande-Bretagne, Mr. Graves, dit: “Je n’étais pas ici à cette époque et je n’ai pas parlé à Þakir Pacha de cette affaire, mais le gouverneur m’a assuré qu’il n’y a rien de vrai là-dedans et cela me suffit amplement, car je crois sans réticence à tout ce que dit Raouf Pacha.”

“Si les révolutionnaires arméniens n’étaient pas venus dans la région, incitant la population arménienne à la révolte, croyez-vous qu’il y aurait eu des massacres? Demandai - je à Mr. Graves.

- Certainement pas, répliqua-t-il. Je suis persuadé qu’aucun Arménien n’aurait été tué. [5]”

Malheureusement, les faits exposés ci-dessus n’ont jamais trouvé aucun écho dans la presse occidentale. Il en va de même des informations qui nous sont fournies par Clair Price [6]:

“A la fin d’octobre 1922, les représentants du Near East Relief d’Amérique, la regrettée Annie T. Allen et Miss Florence Billing envoyèrent à leur siège d’Ýstanbul un rapport sur la situation dans les villages turcs incendiés par les Grecs lors de leur retraite. Lloyd George empêcha la publication de ce rapport, tout comme il avait empêché la publication du rapport de Bristol sur les atrocités grecques à Izmir.”

Lloyd George avait effectivement empêché la publication du rapport de Bristol. Voici ce qu’en dit Arnold J. Toynbee:

“(...) Leur refus de publier le rapport est d’autant plus compréhensible que Mr. Venizélos avait jeté dans la balance toute son autorité personnelle. Il s’opposa à la publication en arguant du fait que le rapport ne mentionnait pas les noms des témoins et qu’il avait été établi sans le concours d’un assesseur grec. Naturellement, ces irrégularités étaient pleinement compréhensibles et la faute en retombait non sur les commissaires occidentaux, mais sur les autorités helléniques locales: les personnes qui avaient témoigné contre les Grecs vivaient dans une région militairement occupée par ceux-ci et il s’agissait de ne pas les exposer à des représailles. Les rapports de Bryce sur les Atrocités allemandes en Belgique et sur le Traitement infligé aux Arméniens dans l’Empire ottoman comportaient les mêmes anomalies juridiques mais les gouvernements alliés n’ont pas hésité pour autant A les publier [7].”

Le rapport de Bryce sur le Traitement infligé aux Arméniens dont parle Toynbee et dont il a lui-même édité le texte est le fameux Livre Bleu anglais. Nous y reviendrons plus loin.
 
Dans certains cas, la propagande peut avoir pour tâche d’empêcher la propagation de centaines vérités.

En 1918, les Anglais furent forcés d’évacuer Bakou. Les journaux qui publièrent cette information donnèrent aussi des détails sur la trahison des Arméniens. Les services de propagande britanniques furent aussitôt saisis d’une grande inquiétude et s’efforcèrent d’effacer l’impression que cette information pouvait causer. A ce propos, il nous paraît intéressant de citer les lignes suivantes extraites d’un mémorandum anglais:

“Nuire au crédit des Arméniens équivaut. A affaiblir la cause anti-turque. Il apparaît très difficile désormais de faire échec A ceux qui présentent les Turcs comme un peuple noble et accablé de malheurs. La situation présente va renforcer le camp de leurs défenseurs et fera du tort non seulement au prestige des Arméniens mais aussi A celui des Sionistes et des Arabes.

“Pour faire accepter A l’opinion intérieure et extérieure la nécessité de régler le problème turc de manière radicale, le traitement infligé par les Turcs aux Arméniens constitue le principal atout qui soit A la disposition du gouvernement de Sa Majesté. [8]”

L’auteur de ces lignes n’est autre que le célèbre historien A.J. Toynbee. A l’époque où ce mémorandun fut écrit (26 septembre 1919), il travaillait dans les services anglais de propagande.

Pour se rendre pleinement compte de l’importance du rôle assigné A la propagande, il convient de jeter un regard sur la façon dont fonctionnaient les services créés A cet effet en Grande-Bretagne.

“Ce fut un dimanche d’août 1914, au cours d’une conversation d’après déjeuner au Walton Heath Golf Club, qu’il fut pour la première fois question de la création d’un service de propagande. Mr. T. P. O’Connor insistait auprès de Mr. Lloyd George sur la nécessité de faire pièce A la propagande que les Allemands menaient aux Etats-Unis où ils distribuaient des brochures dans la rue et les fourraient dans les mains des voyageurs qui débarquaient des bateaux. Lloyd George dit textuellement: “Occupez-vous de cela Charlie, et voyez ce qu’on pourrait faire.” Masterman [A qui ces paroles étaient adressées] accepta. [9]”

M. Masterman était un ancien membre du cabinet et député au Parlement.
Peu après l’entretien de Walton Heath Golf Club, M. Masterman organisa un bureau de propagande dont il devint le chef. L’existence de ce bureau était gardée secrète. Masterman profita de ses fonctions A la commission sanitaire de la Sécurité sociale pour transformer le bureau de Wellington House où cette commission siégeait en un centre de propagande. Ce bureau figura dans les documents officiels sous le nom de Wellington House.

L’objectif de cette organisation était défini comme suit: “Donner des informations sur la cause des Alliés, sur l’effort de guerre des Britanniques, sur les activités de la flotte, de l’armée, de la marine marchande et des fabriques de munitions, sur les ressources économiques et militaires de l’Empire, sur les causes et les buts de la guerre, sur les crimes et les atrocités de l’Allemagne et de ses alliés, sur la cause belge et la guerre sous-marine.” Les moyens utilisés par le bureau consistaient en “livres, brochures, journaux, diagrammes, cartes géographiques, affiches, cartes postales, dessins, photographies et expositions. [10]”

Rien qu’en Angleterre, l’organisation de M. Masterman distribua 17 millions d’imprimés, chiffre dans lequel ne sont pas comptés les 15 quotidiens illustrés que finançait le bureau.

Tandis que les Allemands distribuaient leurs brochures sur la voie publique, les Anglais préférèrent s’entendre avec des individus ou des organisations susceptibles d’exercer une influence sur l’opinion publique et diffusèrent leur propagande par leur entremise. Ils suivirent la même voie dans les pays neutres où ils firent appel A des maisons d’édition et A divers cercles de sympathisants qui furent chargés de propager leur littérature de propagande comme s’il s’agissait de leur propre production.

La propagande anglaise ne cessait de dénoncer la sauvagerie et le comportement inhumain de l’Allemagne et de ses alliés. Ceci avait pour but principal de pousser les pays neutres, et en particulier les Etats-Unis, A entrer en guerre aux côtés de l’Angleterre.

“Je me souviens avoir rencontré vers la fin de la guerre”, raconte l’épouse de Masterman, “Mr. Henry White, qui fut ambassadeur des Etats-Unis en Angleterre et qui, au début du conflit, représentait son pays en Allemagne. Lorsqu’il apprit qui j ‘étais, il se mit à réfuter les propos de Lord Bryce qui se trouvait là aussi et qui affirmait que notre propagande n’avait servi A rien. “Je vous demande pardon, lui dit-il, mais c’était ce qu’il y avait de mieux organisé pendant la guerre”, et se tournant vers moi, il ajouta: “Si c’est A votre mari qu’on le doit, faites-lui mes compliments. Les Allemands nous ennuyaient et nous fatiguaient, tandis que vous, vous nous avez menés là où vous vouliez que nous allions sans que nous nous rendions compte que c’était vous qui nous y conduisiez. Nous pensions y aller de nous-mêmes. [11]”

Nous avons actuellement en main le troisième rapport [12] sur l’activité du bureau de Masterman. C’est un document de 118 pages et en annexe on y trouve une liste de livres et de brochures. 182 ouvrages sont ainsi recensés pour les six premiers mois de l’année 1916. Parmi les auteurs cités on rencontre les noms de Max Aitken, William Archer, Balfour, James Bryce, E.T. Cook, Conan Doyle, Alexander Gray, Archibald Hurd, Rudyard Kipling, A. Lowenstein, C.F.G. Masterman, A.J. Toynbee et H.G. Wells. Un des trois livres écrits par Toynbee s’appelle Les Atrocités arméniennes. Le meurtre d’une nation. Le même rapport nous apprend entre autres qu’en dehors des publications imprimées A Londres, il y en avait d’autres imprimées et distribuées dans divers pays neutres ou alliés, notamment en France, en Espagne, en Suisse, en Italie, en Grèce, en Hollande, au Danemark, en Suède et en Russie. Certains petits pays neutres, en particulier ceux qui se trouvaient dans le voisinage immédiat de l’Allemagne, tels que la Suède et la Suisse, se montraient peu enclins à favoriser chez eux la distribution de matériaux de propagande d’origine étrangère. C’est ainsi que certains ouvrages étaient interdits par la censure ou se voyaient refoulés par la douane. Pour éviter ces difficultés, les Anglais s’étaient entendus avec des maisons d’édition locales qui se chargeaient d’imprimer leurs publications, de les vendre ou de les distribuer gratuitement. Ce système était d’autant plus pratique qu’il permettait de dissimuler l’origine de la littérature ainsi diffusée.

Wellington House faisait aussi paraître six journaux illustrés, dont l’un Al Hakikat (“la Vérité”) était publié tous les quinze jours en arabe, en turc, en persan et en hindou. Ce journal était distribué même en Argentine par les soins d’un ancien consul turc.

Wellington House avait 8 sections de propagande couvrant l’Amérique, la France, la Hollande, l’Espagne et le Portugal, la Scandinavie, la Suisse et l’Italie, la Grèce et la Roumanie, les pays d’Orient et les pays musulmans. L’organisation disposait de services spécialisés dans le dessin, la photographie, le cinéma, les renseignements et la diffusion d’informations. Mais malgré sa grande activité, elle n’employait que 74 personnes, y compris le président et le secrétaire. Le gros du travail se faisait par l’entremise des imprimeries.

Naturellement, le rapport ne dit pas comment les matériaux de propagande étaient obtenus.
Lucy Masterman qui a écrit la biographie de son mari ne donne aucune information qui pourrait être interprétée à son détriment. Nous trouvons cependant dans son livre la phrase suivante: “Il refusait d’admettre qu’il y eût nécessité pour son département de renoncer à l’intégrité et au bon sens pour mener à bien son travail. [13]” Ceci ne signifie pas cependant que le bureau de propagande ne diffusait que des informations véridiques; Lucy Masterman admet que de temps à autre les journaux publiaient des nouvelles qui n’étaient pas conformes à la vérité mais elle prétend que son mari n’y était pour rien.

Ceci dit, on peut se faire une bonne idée de la manière dont le bureau de propagande procédait pour rassembler ses matériaux en examinant, par exemple le Livre Bleu sur les Arméniens publié en 1916.

Selon toute apparence, la première version de ce document officiel fut l’ouvrage de Toynbee sur les “atrocités arméniennes”.

Nous ne disposons pas de la première édition de ce livre publié en 1916 par Wellington House. Mais il fut réédité en 1975 aux Etats-Unis par une maison d’édition arménienne [14]. Si Toynbee, l’auteur de The Western Question in Greece and Turkey, avait été en vie, aurait-il autorisé cette réédition? Il est naturellement impossible de le savoir.
 
Toutes les sources citées dans ce livre proviennent soit de divers journaux arméniens - l’Horizon de Tiflis, l’Armenia de Marseille, l’Ararat de Londres et le Gotchnag de New York -, soit du “Comité des atrocités arméniennes” installé aux Etats-Unis et qui rassemblait les informations données par les missionnaires. On peut imaginer sans peine ce que peut être un livre écrit sur la base de telles données. Signalons au passage que le livre comporte une carte géographique faisant état du transfert des Arméniens d’Ýstanbul et d’Izmir alors qu’en réalité ils n’avaient pas été transférés.

Selon le troisième rapport du bureau de propagande cité plus haut, le livre de Toynbee a eu beaucoup de succès. C’est sans doute pour cette raison et aussi dans le but de stimuler les sentiments d’hostilité à l’égard de l’Empire ottoman que Toynbee a jugé nécessaire de revenir sur ce sujet.

Divers documents anglais nous permettent de suivre les étapes principales de l’élaboration du Livre Bleu (les numéros entre parenthèses sont ceux des documents):

Le 10 septembre 1915, le consul d’Angleterre à Batoum, Stevens, envoie un télégramme au ministère dans lequel il indique qu’il a appris par les journaux arméniens que les Ottomans ont rasé Sassoun, tuant beaucoup de monde; ce même télégramme signale que 10 à 15 000 réfugiés affluent chaque jour vers Erivan et qu’il en est déjà arrivé 160.000 (FO 371/2488/140259).

Le 2 octobre 1915, dans une note de service (FO 371/2488/143621), Lord Cromer écrit qu’il faut donner le maximum de publicité A cette affaire afin d’empêcher les musulmans des Indes de s’allier aux Turcs dans la défense de l’Islam. Au bas de la note, il est précisé que le ministère ne dispose d’aucune information sur la question en dehors des renseignements fournis par la presse.

Sur ce, dès le 4 octobre, la presse américaine porte les événements à la connaissance du public.

Le 6 octobre, une question parlementaire est posée à ce sujet au gouvernement (procès -verbal de la séance du 6 octobre 1915, p. 994-1004). Répondant au nom du gouvernement, Lord Cromer indique que, scion les informations à sa disposition, 800 000 personnes auraient été tuées et il répète les idées exposées dans sa note de service.

Le livre de Toynbee a été mis en chantier A la suite de ces événements. Il ressort en effet d’un document du Foreign Office (FO 96/205) que Toynbee a commencé à rassembler les matériaux dont il avait besoin à partir de février 1916. Nous le voyons s’adresser à cette fin à diverses personnes - notamment aux comités arméniens - leur demandant de lui fournir des informations susceptibles de pouvoir être utilisées contre la Turquie. Ces informations lui ont été communiquées, mais sans aucune indication d’origine. La correspondance relative à toute cette affaire est conservée dans le dossier cité ci-dessus. On y trouve notamment, en date du 11 mai 1916, une lettre particulièrement intéressante adressée par Toynbee A Lord Bryce:

“Mr. Gowers de notre bureau a eu un entretien avec Montgomery du Ministère des Affaires étrangères au sujet de la publication des documents arméniens. Ýls [le Ministère] disent que vous devez faire parvenir ces documents à Sir Edward Grey [Ministre des Affaires étrangères] en y joignant un rapport. Si vous écrivez que ces documents ont été préparés sous votre contrôle et qu’ils sont dignes de foi, le Ministère des Affaires étrangères publiera votre rapport sous la forme d’un texte officiel et les documents y figureront en annexe. Cela va régler de façon satisfaisante la question de la publication. Comme le livre aura le caractère d’une publication officielle, le Ministère des Affaires Etrangères se trouvera exempté de l’obligation de contrôler la véracité de tous les faits contenus dans les documents.”
Le texte ci-dessus est fort explicite. Il en ressort clairement que le Livre Bleu fut élaboré par le service de Masterman à partir de sources de deuxième ou troisième main d’origine exclusivement arménienne, et qu’il fut imprimé avec un statut de publication officielle sans qu’on eût jugé nécessaire de contrôler la véracité des documents ainsi rassemblés.

Après avoir montré comment fut élaboré le Livre Bleu nous voudrions parler de deux auteurs qui ont décrit la façon dont le matériel de propagande était recueilli. L’un d’eux est Arthur Ponsoby. Son livre s’appelle Falsehood in War-Time (“Falsifications en temps de guerre”).

De 1910 à 1918 Ponsoby, membre du Parlement britannique, appartint au parti libéral. Il passa ensuite au parti travailliste. Ce fut un adversaire de la guerre. Son livre publié en 1928 décrit les méthodes de propagande utilisées pendant la Première Guerre mondiale. Il y a écrit notamment:

“Une circulaire fut préparée par le Ministère de la Guerre demandant aux officiers des rapports sur les méfaits de l’ennemi. Selon cette circulaire l’exactitude n’était pas une condition essentielle: la probabilité suffisait. [15]”

“Les mensonges les plus populaires dans ce pays [en Angleterre] et en Amérique étaient ceux concernant les atrocités. Aucune guerre ne peut s’en passer. On considère que calomnier l’ennemi est un devoir patriotique. [16]”

Ailleurs, Ponsoby décrit un des procédés les plus usuels de la propagande: la falsification et le truquage des documents photographiques.

“Même dans les affaires de peu de conséquence”, écrit-il, “on ne peut se fier totalement aux témoignages des hommes. Lorsque les préjugés, l’émotion, les passions, le patriotisme se mêlent aux sentiments, les témoignages perdent toute valeur. (...) Les histoires d’atrocités ont été répétées jour après jour, et diffusées au moyen d’affiches, de brochures, de lettres et de discours. Des hommes jouissant d’une grande réputation et qui, en d’autres temps, auraient eu scrupule, en l’absence de preuves, à condamner même leurs pires ennemis, n’ont pas hésité à prendre la tête des accusateurs et à attribuer à un peuple tout entier les crimes les plus atroces que l’on puisse imaginer.”

“Pour bien des gens”, ajoute-t-il, “rien n’est aussi digne de foi qu’un instantané. On présentait donc au public des photomontages sur certains événements particulièrement frappants. C’était une pratique courante, à laquelle on avait recours un peu partout, mais le procédé était surtout développé en France. C’est ainsi que le Miroir publia dans son numéro du 14 juin 1915 une photographie montrent des rangées de cadavres. Ceux-ci étaient présentés comme des victimes de la sauvagerie allemande en Pologne; or, il s’agissait en réalité d’une photographie prise en Russie lors des émeutes de 1905. [17]”

Un autre cas cité par Ponsoby est celui d’une photographie parue dans War Illustrated, un périodique publié par le bureau de propagande de Masterman. Cette photographie représentait un soldat allemand penché sur un de ses camarades qui venait d’être tué. La légende affirmait cependant qu’il s’agissait d’un soldat allemand occupé à dépouiller un cadavre russe et ajoutait que “les Huns ne respectent aucune des lois de la guerre. [18]”

Le deuxième auteur dont nous voudrions parler est Allen Lane. Son livre s’intitule Keep the Home Fires burning (“Préservez la flamme du foyer”).

En première page, figure le discours prononcé par le Président des Etats-Unis Coolidge devant l’Association des rédacteurs des journaux de Washington. On peut y lire notamment que: “La propagande consiste A donner une vision partielle des faits, à déformer les rapports que ceux-ci entretiennent entre eux et à faire admettre des conclusions différentes de celles auxquelles un examen complet et sincère de toute la série des événements aurait conduit.”

Il nous paraît intéressant de donner quelques-uns des passages les plus significatifs de cet ouvrage:

“Simplifier: tel est le principe essentiel de la propagande. La méthode des média et des organisations chargées de la propagande consiste à développer sans cesse et longuement les mêmes thèmes, de manière à créer un ensemble d’images qui justifient aux yeux de l’opinion les combats. Les images créées par les propagandistes sont crédibles et efficaces dans la mesure où elles correspondent à ce que la population est déjà prête à croire. Comme Goebbels devait le dire au cours de la Deuxième Guerre mondiale, il s’agit de fournir aux gens naïfs et crédules des arguments venant A l’appui de ce qu’ils pensent et désirent mais qu’ils seraient incapables de formuler ou de vérifier par leurs propres moyens. [19]”

“En temps de guerre, cela signifie qu’il faut tout d’abord élaborer une image de l’ennemi qui correspond à l’idée préconçue que les gens se font de ce qu’est le comportement habituel de l’ennemi. Le procédé utilisé à cette fin est de dénigrer constamment l’adversaire, de manière à le rendre haïssable, et de dissimuler toute information qui pourrait provoquer dans l’opinion un sentiment de sympathie à son égard. [20]”

“(...) Des histoires d’atrocités ont existé dans toutes les guerres. L’objectif poursuivi est de créer une image susceptible de polariser toute la haine et la peur inspirées par la guerre. [21]”
 
“(...) La guerre est justifiée au nom d’idéaux simples et universels tels que la liberté, la justice, la démocratie ou le christianisme que personne ne peut contester et qui symbolisent les vertus nationales en vogue. [22]”

“(...) Les histoires d’atrocités typiques sont généralement dues à des correspondants se trouvant assez loin du lieu des opérations. Elles s’appuient invariablement sur des témoignages de réfugiés dont l’identité est gardée secrète. Dans bien des cas, même ces témoignages sont basés sur des ouï-dire. [23]”

A la page 87 de son livre, A. Lane donne, à propos des transformations qu’une nouvelle peut subir, l’exemple suivant:

“Lorsque la nouvelle de la prise d’Anvers fut connue, on fit sonner les cloches des églises.” (Kölnische Zeitung)

“D’après le Kölnische Zeitung, le clergé d’Anvers fut contraint de faire sonner les cloches des églises après la prise de la citadelle.” (Le Matin, Paris)

“Selon les renseignements parvenus au Times de Cologne via Paris, les malheureux prêtres belges qui refusaient de sonner les cloches lors de la prise d’Anvers furent condamnés aux travaux forcés.” (Corriere della Sera, Milan)

“Selon une information parvenue au Corriere della Serra de Cologne via Londres, il se confirme que les barbares occupants d’Anvers punirent les malheureux prêtres belges qui se refusaient héroïquement de sonner les cloches des églises en les pendant la tête en bas à leur clocher, en guise de battants vivants.” (Le Matin, Paris)

C’est ainsi que fonctionna la propagande pendant la guerre. Mais la campagne contre l’Empire ottoman avait commencé bien avant les hostilités et s’est poursuivie, redoublant d’intensité, après l’armistice de 1918.

En guise de conclusion, il nous paraît intéressant de citer ces quelques lignes de C.E Dixon -Johnson:

“Nous n’hésitons pas à répéter que ces histoires de massacres en masse ont été mises en circulation dans le but évident d’amener le gouvernement britannique, au moment de la liquidation finale des comptes, à suivre une pratique hostile à la Turquie. Nous n’avons donc pas besoin de nous excuser d’avoir cherché à montrer avec honnêteté comment une nation qui fut notre alliée pendant de longues années et dont la religion est la même que celle de millions de nos compatriotes a été accusée d’horribles crimes contre l’humanité sur la base de “preuves” sinon totalement inventées, du moins grossièrement et honteusement exagérées. [24]”



[1] Arnold J. Toynbee, A Study of History, Oxford University Press, 1963, VII, p. 381.
[2] Francesco Gabrieli, Muhammed and the Conquest of Islam, p. 110.
[3] The First Genocide of the 20th Century, compilation de James Nazer, New York, 1968, p. 15.
[4] Dickran H. Boyajian, Armenia, New Jersey, 1972, p. 87.
[5] Avedis K. Sanjian, op. cit., p. 21.
[6] Jacques de Morgan, op. cit., p. 290.
[7] H. Pastermajian, op. cit., p. 290.
[8] L. Nalbandian, op. cit., p. 30-31.
[9] Dickran H. Boyajian, op. cit., p. 84.
[10] Samuel d’Ani, Tables chronologiques, M.F. Brosset, Collection d’historiens arméniens, Amsterdam, 1979, p. 345.
[11] Jacques de Morgan, op. cit., p. 102.
[12] J.A. Gatteyrias, op. cit., p. 46.55.
[13] Dickran H. Boyajian, op. cit., p. 86.


[1] Edwin M. Bliss, Turkey and the Armenian Atrocities, Phidelphie, 1896, p. 1-2.
[2] Félix Valyi, Revolutions in Islam, Londres, 1925, pp. 27-28.
[3] E. Alexander Powell, The Struggle for Power in Moslem Asia, New York, 1925, p. 20.
[4] Ernest Jackh, The Rising Crescent, New York, 1944, p. 37.
[5] Félix Valyi, op. cit., p. 48-49.
[6] H. Pasdermadjian, op. cit., p. 274.
[7] Talcott Williams, Turkey. A World Problem of Today, New York, 1922, p. 194.
[8] E. A. Powell, op. cit., p. 27-28.
[9] Clair Price, The Rebirth of Turkey, New York, 1923- p. 79-80.
[10] F. Valyi, op. cit., p. 31-38.

[1] E. Bliss, op. cit., p. 302 et suivantes.
[2] E. Bliss, op. cit., p. 303-304.
[3] E. Bliss, op. cit., p. 309.
[4] Cyrus Hamlin, My Life and Times, Boston, 1893, p. 284.
[5] E. Bliss, op. cit., p. 313.
[6] E Bliss, op. cit., p. 321.
[7] C. Price, op. cit., p. 65-66. 
[8] Elie Kedourie, The Chatham Version and other Middle-Eastern Studies, New York.
[9] Sydney Whitman, Turkish Memories, p. 120-121
[10] Révérend Henry Fanshawe Tozer, Turkish Armenia and Eastern Asia Minor, Londres, 1881,

[1] E.A. Powell, op. cit., p. 22.
[2] E.A. Powell, op. cit., p. 10.
[3] E.A. Powell, op. cit., p. 30.
[4] Sydney Whitman, op. cit., p. 29.
[5] Sydney Whitman, op. cit., p. 70-94.
[6] C. Price, op. cit., p. 189.
[7] Arnold J. Toynbee, The Western Question in Greece and Turkey, New York, 1970, p. 80.
[8] Documents officiels anglais, P0 371/3404/162647, p. 2.
[9] Lucy Masterman, C.F.G. Masterman, Londres, 1968, p. 272.
[10] L. Masterman, op. cit., p. 298.
[11] L. Masterman, op. cit., p. 273.
[13] L. Masterman, op. cit., p. 275.
[14] Arnold J. Toynbee, Armenian Atrocities. The Murder of a Nation. New York, 1975.
[15] Arthur Ponsoby, Falsehood in War-Time, New York, 1971, p. 20.
[16] Ibid., p. 22.
[17] Ibid., p. 129 et 136.
[18] Ibid., p. 137.
[19] Allen Lane, Keep the Home Fires burning, Londres, 1977, p. 3.
[20] Loc. Cit.
[21] Loc. Cit.
[22] Ibid., p. 4.
[23] Ibid., p. 84.
[24] C.F. Dixon-Johnson, The Armenians, Balckburn, 1916, p. 61.

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