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CHAPITRE III LES ARMÉNIENS DANS L?EMPIRE OTTOMAN ET LA POLITIQUE DES GRANDES PUISSANCES

Kamuran GÜRÜN*
Le Dossier Armenien
 

 ="left">LES ARMÉNIENS DANS L’EMPIRE OTTOMAN ET LA POLITIQUE DES GRANDES PUISSANCES

1. L ‘Empire ottoman jusqu ‘à l’époque des réformes
On distingue quatre périodes dans l’histoire de I’Empire ottoman: celles de la fondation, de l’épanouissement, de la stagnation et du déclin.

Il est généralement admis que la période de stagnation débute en 1579, avec la mort de Sokullu Mehmet Pacha. Quant au déclin il commence en 1699, après le traité de Karlowitz.

Le terme de” ‘politique des grandes puissances” s’applique ici à la politique poursuivie durant les périodes de recul et d’effondrement de l’Empire ottoman. A l’époque de la croissance de cet Empire, aucune puissance ne pouvait rivaliser avec lui; et quand vint le temps de la stagnation, ni l’Angleterre, ni la Russie n’étaient encore entrées en scène.

En fait, il faudra attendre le traité de Kutchuk Kaynardja, signé en 1774, soixante-quinze ans après la paix de Karlowitz, pour que les Etats européens, désormais plus forts que les Ottomans, puissent commencer à leur imposer leurs volontés.

Après le traité de Kutchuk Kaynardja, l’Empire ottoman devra définitivement renoncer à la gloire et aux splendeurs d’antan et sera remplacé en Europe par l’Autriche et la Russie. Au début, ces deux Etats seront les seuls à avoir, face aux Turcs, une politique aux contours nettement définis. L’Angleterre et la France ne vont intervenir à leur tour que lorsque les remous de la Révolution française et des guerres napoléoniennes auront pris fin. Après son unification, en 1870, l’Allemagne se joindra à son tour à ces nations et, à partir de ce moment, le sort de l’Empire ottoman dépendra presque entièrement des décisions prises par ces cinq Etats.

C’est dans la foulée de ce processus historique que la question arménienne, qui couvait déjà depuis un certain temps, sera mise sur le tapis au congrès de Berlin, devenant ainsi un problème européen.

Il nous faut à présent tenter de donner un aperçu d’ensemble de la situation des Arméniens à l’intérieur et à l’extérieur des frontières ottomanes au cours de ces siècles d’épanouissement, puis de déclin de l’Empire.

Nous avons déjà noté que l’ancien Royaume de Cilicie fut définitivement annexé par les Ottomans en 1517. Nous avons aussi vu que, bien qu’il eût vaincu Chah Ismail à Tchaldiran et qu’il eût pris la ville de Tabriz, le sultan Selim 1er ne mit pas fin à la guerre contre l’Iran. Celle-ci se poursuivit après sa mort et la paix ne fut conclue que le 28 mai 1555. La Géorgie pour sa part fut occupée en 1578, du temps de Murat III. Quant à la lutte entre les Ottomans et les Séfévides, elle se prolongea, après une période d’accalmie, jusqu’au règne de Murat IV et ne prit fin qu’en 1639, avec la signature du traité de Kasr-i-Chirine.

Par la suite, il devait y avoir bien d’autres guerres entre l’Iran et l’Empire ottoman: en 1723-1727, 1730-1737 et enfin en 1743-1746, mais la frontière établie par le traité de Kasr-i-Chirine ne changea pas. La frontière turco-iranienne d’aujourd’hui est, à peu de chose près, la même que celle définie par le traité de 1639. Erivan fut incluse dans le territoire iranien. A l’époque de Kasr-i-Chirine, le Khanat de Crimée était juridiquement rattaché à l’Empire ottoman dont l’autorité s’étendait aussi au reste du littoral pontique ainsi qu’à la Géorgie. En 1556 toutefois les Russes s’étaient emparé du Khanat d’Astrakhan et, se dirigeant vers le fleuve Terek, ils avaient commencé, dès le dernier tiers du XVIe siècle, à pénétrer dans le Caucase.

La Transcaucasie et les rives de la mer Caspienne appartenaient en théorie à l’Iran, mais l’Azerbaïdjan faisait en réalité partie de la zone d’influence ottomane.

Les guerres turco - iraniennes se sont déroulées en partie dans la zone géographique désignée par le nom d’Arménie. Mais les Arméniens n’apparaissent, à l’époque, ni dans l’histoire de l’Empire ottoman ni dans celle de l’Iran. Les chroniques arméniennes mentionnent simplement que lors des combats de 1603-1604, le chah Abbas fit déporter les Arméniens d’Erivan et de Djulfa vers l’intérieur de l’Iran [1].

On Sait qu’en 1461, le sultan Mehmed le Conquérant fit venir à Istanbul l’évêque arménien de Bursa (Brousse), Hovakim, et lui conféra le titre de Patriarche. Quelques années auparavant, en 1453, à la Suite de la prise de Constantinople, Gennadius II avait été placé à la tête de l’Eglise orthodoxe. Il y avait donc désormais, dans la capitale ottomane, deux patriarcats. Ceux-ci ne disposaient pas seulement d’un pouvoir spirituel. Ils intervenaient aussi dans les affaires temporelles de la communauté à la tête de laquelle ils se trouvaient et constituaient la seule autorité juridique dans les questions touchant le droit des personnes ou des familles. Avec l’accord du gouvernement, ils pouvaient même faire emprisonner ou punir de bannissement les membres de leur communauté. Désigné par le sultan, le patriarche n’était responsable de ses actions que devant le pouvoir ottoman.

Alors que les sectes qui croyaient à la double nature du Christ étaient rattachées au patriarcat orthodoxe, celles qui se réclamaient de la doctrine monophysite, tout en conservant leur propre hiérarchie autocéphale, étaient placées sous l’autorité du patriarcat grégorien. C’est ainsi que celui-ci regroupait non seulement les Arméniens, mais aussi les Assyriens, les Jacobites, les Coptes et les Ethiopiens.

Dans la hiérarchie ecclésiastique, les Catholicos d’Aghtamar et de Sis occupaient un échelon supérieur à celui du Patriarche d’Istanbul. Toutefois, ce dernier disposait en matière juridique de pouvoirs incomparablement plus importants.

Quant au Catholicos d’Etchmiadzin, en Iran, il était hors de question qu’il pût exercer une autorité quelconque dans l’Empire ottoman.

A l’intérieur de l’Empire, les Arméniens menaient une vie normale et n’avaient aucun sujet de plaintes. “Après que le patriarcat et une importante colonie arménienne se fussent établis à Constantinople, cette ville devint peu à peu le véritable centre de la vie religieuse et nationale des Arméniens. Au début du XIXe siècle, il y avait à Constantinople plus de 150.000 Arméniens qui formaient la plus grande communauté arménienne du monde. [2]” Cette communauté vivait comme elle l’entendait et aucun Etat ne se mêlait de ses affaires.

Malgré les guerres turco - iraniennes du XVIIP siècle, les frontières établies par le traité de Kasr-i-Chirine furent maintenues et aucun changement n’intervint dans la situation des Arméniens du Caucase. Toutefois, dès que les Russes atteignirent le fleuve Terek et qu’ils commencèrent à s’intéresser à la Transcaucasie, il fut évident que l’avenir serait porteur de graves difficultés.

Les Russes intervinrent une première fois lors de la guerre turco - iranienne de 1723-1727 en envoyant à travers la mer Caspienne des détachements militaires qui s’emparèrent du Khanat de Kouba, au nord de Bakou. L’affaire n’eut cependant pas de suites en raison de la mort de Pierre le Grand.

En 1768, à la suite des événements de Pologne, une guerre éclata entre l’Empire ottoman et la Russie. L’armée ottomane fut battue sur le front occidental et, en 1774, fut signé le traité de paix de Kutchuk Kaynardja. C’est au cours de ces combats que les Russes pénétrèrent pour la première fois en Transcaucasie par les passes du Daryal. Alliés aux Géorgiens, ils s’emparèrent de Kutaïssi, assiégèrent Poti et marchèrent sur Akhaltsikh [3].

Le traité de Kutchuk Kaynardja livrait aux Russes le territoire des Kabartay en Transcaucasie. Il comportait aussi une clause qui leur octroyait un certain droit de regard touchant la protection des chrétiens de Turquie. (Il n’est pas utile d’évoquer ici les clauses du traité relatives aux frontières occidentales car ceci ne concerne pas notre sujet.)

A partir de cette date, la Russie poursuivra en permanence une politique de grignotage des territoires de l’Empire ottoman, invoquant comme motif, avec de plus en plus d’insistance, la nécessité de protéger les chrétiens.

En 1783, la Russie conclut un accord avec les princes de la Géorgie orientale, qui devint dès lors une de ses zones d’influence. Quelques années plus tard, en 1787, l’impératrice de Russie, Catherine II, et l’empereur d’Autriche, Joseph ÝÝ, allaient se rencontrer dans la ville criméenne de Kherson et y discuter du partage de l’Empire ottoman. Le plan qu’ils élaborèrent, connu sous le nom de “projet grec”, prévoyait la fondation d’un Etat orthodoxe indépendant portant le nom de “Dacie” et comprenant les territoires de la Valachie, de la Moldavie et de la Bessarabie. Il stipulait aussi que la région située entre la Moldau et le Dniepr reviendrait à la Russie, tandis que la Serbie, la Bosnie et l’Herzégovine iraient à l’Autriche. La Morée, la Crète et Chypre devaient être octroyées à la République de Venise. Le projet envisageait d’autre part, dans le cas où Istanbul serait conquise, de faire revivre l’Empire byzantin, sous la forme d’un Etat totalement indépendant [4].

Etant donné cette menace et divers autres événements, l’Empire ottoman déclara la guerre à la Russie le 13 août 1787. L’Autriche se rangea du côté de cette dernière. La guerre aboutit au traité de Jassy signé le 9 janvier 1792. Certains combats s’étaient déroulés en Transcaucasie, mais il n’y eut pas de changements territoriaux dans cette région.

En 1796, les Iraniens ayant attaqué l’année précédente Tiflis, les Russes pénétrèrent dans la Transcaucasie orientale et occupèrent les beylicats de Kouba, Bakou, Derbent, Chirvan et Karabagh. Mais à la mort de Catherine II, son successeur, Paul Ier, retira les troupes russes de Transcaucasie.

En 1801, la Russie annexa la Géorgie.
En 1806, à la suite de troubles en Moldavie et en Valachie, une nouvelle guerre éclata entre l’Empire ottoman et la Russie. Cette guerre se termina, en 1812, par le traité de Bucarest, aux termes duquel le bassin de Rion - situé à l’ouest de Suram, dans le Caucase - passait sous le contrôle des Russes.
En 1813, par le traité de Gulistan signé avec l’Iran, la Russie s’emparait des rives de la mer Caspienne, occupant une bonne partie des territoires situés aux abords de la frontière irano - russe actuelle.

Bientôt, cependant, le chah d’Iran Abbas Mirza allait tenter de faire annuler ce traité. La guerre entre la Russie et l’Iran recommença en 1826 et aboutit au traité de Turkmentchay, signé le 18 février 1828, par lequel l’Iran se vit obligé de céder à la Russie, en plus des territoires perdus en 1813, les Khanats d’Erivan et de Nakhtchevan. C’est ainsi que la frontière actuelle vit le jour. Il est à noter qu’au cours de cette guerre des volontaires arméniens prirent part aux combats aux côtés des Russes.

Une des conséquences du traité de Turkmentchay fut que les Arméniens de Transcausasie, qui autrefois se trouvaient sous la souveraineté de l’Iran, passèrent sous celle des Russes. De même, la ville d’Etchmiadzin, siège d’un des Catholicossats, se retrouva à l’intérieur des frontières de l’Empire tsariste.

En 1828, après avoir poussé les Grecs à se révolter contre le pouvoir ottoman, la Russie profita de la situation difficile dans laquelle se trouvait la Turquie pour lui déclarer une nouvelle fois la guerre. Les hostilités commencèrent le 26 avril et se déroulèrent sur deux fronts à la fois. Les forces du général Paskevitch, libérées par le traité de Turkmentchay, passèrent à l’action dans l’est du pays. Au cours de cette guerre les armées russes atteignirent Erzurum.

Le traité de paix d’Andrinople (l’actuelle Edirne), signé le 14 septembre 1839, donnait à la Russie toutes les forteresses de la mer Noire (Anapa et Poti) ainsi qu’Akhaltsikh, Akhalkalak et Atskhur. Le sultan reconnaissait aussi la souveraineté de la Russie sur la Géorgie. Ce traité coupait le contact entre l’Empire ottoman et le Caucase, désormais entièrement sous la domination des Russes.

Au moment de la signature de la paix, les Arméniens qui avaient été poussés à manifester en faveur des Russes lors de leur progression vers Erzurum, utilisèrent la possibilité qui leur fut donnée de choisir librement leur pays en optant pour la Russie; les musulmans installés dans les territoires cédés au tsar se prononcèrent de leur côté en faveur de l’Empire ottoman. En conséquence, près de 100.000 Arméniens quittèrent la région d’Erzurum et d’Alachkird pour se rendre en Russie [5].

“(...) Plusieurs milliers d’Arméniens (...) ont été installés à Erivan, Akhalkalak et Akhaltsikhe. La population de la province d’Erivan, qui devait plus tard devenir le noyau de la RSS d’Arménie, était à cette époque en majorité musulmane. [6]”

Après la paix de Turkmentchay, le tsar créa à partir des Khanats d’Erivan et de Nakhtchevan la province d’Arménie et annonça que les habitants de cette région seraient considérés comme des “Russes” à part entière. Les Arméniens espéraient à l’époque que leur province deviendrait totalement indépendante et que le tsar prendrait le titre de “Roi d’Arménie”, comme il avait pris celui du “Roi de Pologne”. Ils ne tardèrent pas à déchanter. En 1849, à la faveur d’un remaniement administratif, le Caucase fut partagé en deux: il y eut désormais une province de la Caspienne et une circonscription (guberniia) de Géorgie à laquelle fut rattachée l’ancienne province d’Arménie. Mais ce système ne resta en vigueur que quatre ans, car les musulmans du Caucase ne voulurent pas se soumettre aux Russes et entamèrent la lutte contre eux sous la direction du Cheikh Shamil. A la suite de cette révolte, le Caucase fut réunifié et, en 1854, le prince Vorontsov y fut dépêché en tant que vice-roi avec mission de rétablir l’ordre dans la région.

Afin de maintenir plus facilement le calme, Vorontsov jugea opportun de partager les territoires qu’il était chargé d’administrer en petites provinces. Les premières provinces ainsi crées furent celles de Kutaïssi, Tiflis, Semkha et Derbent. Ces provinces furent subdivisées en districts et les districts morcellés en régions. La population arménienne était concentrée pour l’essentiel dans la province de Tiflis. Peu après, Vorontsov créa la province d’Erivan qui recouvrait l’ancienne province d’Arménie. Ultérieurement, les frontières et les appellations de ces provinces devaient subir de nouveaux changements [7].

Au lendemain de la signature du traité d’Andrinople, le gouvernement ottoman se trouva confontré à la révolte du gouverneur de l’Egypte, Mehmet Ali Pacha, et dut déployer de grands efforts pour tenter de mater la rébellion.

Le sultan Mahmut II mourut alors que la lutte se poursuivait encore et, le 1er juillet 1839, Abdülmecit accéda au trône. Quelques mois plus tard, le dimanche 3 novembre, le grand vizir Resit Pacha promulguait solennellement un décret impérial connu sous le nom de “rescrit de la Maison des Roses” (hatt-i chérýf de Gulhane) qui ouvrait une nouvelle ère dans l’histoire de l’Empire ottoman, celle des Réformes, du Tanzimat (ce mot est le pluriel du substantif arabe tanzim qui signifie “arrangement”, “mise en ordre”).

Le rescrit de Gulhane mettait essentiellement l’accent sur la nécessité d’élaborer de nouvelles lois en vue d’assurer aux sujets de l’Empire une parfaite sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune. Il promettait également d’instaurer une plus grande justice fiscale et la mise en place d’un nouveau système pour la levée des soldats et la durée de leur service. D’autre part, il était prévu que la cause de tout prévenu serait désormais jugée publiquement, conformément aux lois en vigueur. L’édit du sultan stipulait enfin que les nouvelles institutions seraient appliquées à tous les sujets de l’Etat ottoman, sans distinction de race ni de religion.

C’est au Liban que les effets néfastes du rescrit de Gulhane se firent tout d’abord sentir.

De tout temps, le Liban avait bénéficié d’une organisation administrative particulière et le système qui y était en vigueur ressemblait fort à l’ancien système des principautés féodales. II était peuplé aussi bien de musulmans que de chrétiens. Les musulmans, parmi lesquels les Sunnites étaient peu nombreux, formaient de petites sectes telles que les Druzes, les Mutavalis, les Nossairis et les Ismaélites; les chrétiens de leur côté, se subdivisaient en Maronites, en Melkites et en catholiques grecs. Les deux communautés les plus importantes étaient celles des Druzes et des Maronites. Ce qui caractérisait, entre autres, la province, c’est que les impôts y étaient affermés, selon le système des mukataa. Ce système fonctionnait de la manière suivante: le fermier (mültezim) acquérait le droit de percevoir les impôts en participant à une sorte d’adjudication; il gardait un huitième des impôts perçus pour lui-même et versait le reste au gouverneur de la province. Les choses se passaient de cette façon dans toutes les régions où ne fonctionnait pas le système des timar (bénéfìces octroyés par l’Etat, en échange de divers services, et notamment de prestations d’ordre militaire). Les fermiers du fisc libanais appartenaient tous à des dynasties locales et traitaient la population comme des serfs.

A partir du début du XVIIe siècle, deux familles avaient réussi à s’élever au-dessus des autres. C’étaient toujours les membres de ces familles qui se retrouvaient à la tête de la province. La lignée des Ma’n était la plus connue. L’autre était celle de Chihabi. Ce sont ces derniers qui, vers la fin du XVIIIe siècle, furent placés à la tête de la province. Lors de la révolte de Mehmet Ali, i’émir du Liban était Mir Bechir Omer. Après que le problème égyptien eut été réglé, il fut destitué et c’est son neveu, Bechir Ibni Kasim qui fut nommé à sa place.

Avant les événements d’Egypte, le Liban envoyait au Trésor impérial, à titre d’impôt annuel, 2.650 bourses. Au moment de l’occupation de la province par les forces égyptiennes, Ibrahim Pacha avait porté le montant de la redevance à 6.550 bourses. Lorsque les choses rentrèrent dans lordre, le gouverneur envoyé au Liban par la Sublime Porte ramena l’impôt annuel à 3 500 bourses. La population demandait le retour à l’ancien montant, mais les autorités estimèrent que cela n’était guère possible, car le Trésor était vide. Cette situation provoqua la révolte des Druzes.

Par ailleurs, le nouveau gouverneur, Mehmet Selim Pacha, ayant mis fin au système traditionnel de l’affermage de la perception des impôts - conformément aux promesses du rescrit du Gulhane -, les fermiers du fisc chrétiens, qui craignaient de perdre leurs privilèges et leur prestige, se révoltèrent eux aussi.

De la sorte, le Liban se trouva en proie, en 1840, à un double soulèvement: celui des Druzes et celui des Maronites. Ces deux groupes ne se battaient pas seulement contre le pouvoir central mais aussi entre eux.

Dans cette conjoncture, la France, qui se posait en protectrice des catholiques, et l’Angleterre, qui ne voulait pas la laisser agir seule, intervinrent auprès de la Sublime Porte. A la suite de cette intervention, le gouvernement ottoman envoya au Liban Mustafa Nuri Pacha qui, muni de pouvoirs extraordinaires, fut chargé de rétablir le calme.

La première mesure prise par Mustafa Nuri Pacha fut de destituer l’émir Bechir et de partager le Liban en deux districts placés l’un et l’autre sous l’autorité du gouverneur de la province installé à Saïda. Un des districts était celui des Druzes, l’autre celui des Maronites. Le représentant du sultan rétablit en outre l’ancien système d’affermage des impôts. Mais comme il n’y avait pas de ligne de démarcation bien nette entre les diverses composantes de la population, les mesures prises ne donnèrent pas de résultats satisfaisants et les désordres persistèrent, ce qui obligea les puissances à continuer d’intervenir.

En 1843, Mustafa Nuri Pacha fut rappelé, et la Porte nomma à sa place le commandant de la flotte, Damat Halil Rifat Pacha. Ce dernier s ‘employa lui aussi à délimiter la frontière entre le district des Druzes et celui des Maronites et créa, dans les endroits où la population était mêlée, des “délégations” ad hoc. Le “délégué” avait notamment pour mission de percevoir l’impôt dû par la composante minoritaire de la population, les redevances de l’élément  majoritaire étant collectées, elles, par le fermier en titre.

Cependant, la lutte entre les divers éléments de la population et les intrigues du consul français qui excitait les chrétiens à la révolte empêchèrent ces mesures de porter leurs fruits. Des incidents se produisirent tout au long de l’année 1843.

Finalement, le ministre des Affaires étrangères Mehmet Sekip décida de prendre lui-même les affaires en main. Il vint au Liban le 14 septembre 1845 et arrêta diverses mesures destinées à rétablir l’ordre. Au début de 1846, il précisa dans une proclamation quelles étaient les règles applicables au Liban et parvint ainsi à redresser la situation.

Il n’y a en apparence aucun lien entre les événements du Liban et la question arménienne, mais il convenait néammoins de faire ici une place à cette affaire, car c’est à cette occasion que la France, l’Angleterre, la Russie et l’Autriche intervinrent pour la première fois afin d’exiger des réformes en faveur des minorités confessionnelles.

A peine l’affaire du Liban était-elle provisoirement réglée, qu’une nouvelle question surgit à sa place, celle des “Lieux saints”.
 
Parmi ces “Lieux saints”, il y avait des endroits tels que l’église de Bethléem, bâtie sur l’emplacement de la grotte de la Nativité, l’église du Saint-Sépulcre et celle du tombeau de la Vierge Marie. Bien que toutes les confessions chrétiennes eussent le droit d’y exercer leur culte, les clefs de ces lieux et la charge de les entretenir avaient été confiées, du temps de Soliman le Magnifique, aux catholiques. Mais en 1634, à la suite de mésententes avec la France, ces privilèges avaient été transférés aux orthodoxes, en conséquence de quoi, à partir de cette date, les deux églises n’avaient pas cessé de se chercher noise. A vrai dire, la question des Lieux saints ne concernait ni les musulmans ni le pouvoir ottoman, mais comme Jérusalem se trouvait à l’intérieur de l’Empire, le gouvernement d’Istanbul ne pouvait pas se désintéresser de la chose.

En 1853, les catholiques ayant obtenu de faire des réparations dans l’église de Bethléem, les orthodoxes - et par voie de conséquence la Russie qui les tenait sous sa protection - estimèrent devoir réagir. A vrai dire cela faisait déjà un certain temps que la France, de son côté, demandait que leurs anciens droits fussent rendus aux catholiques.

La Sublime Porte fit alors examiner la question par une commission et décida de faire exécuter les tâches que les parties en présence n’arrivaient pas à se partager par des musulmans.

C’est dans cette conjoncture que le tsar de Russie envoya à Istanbul en mission spécale le prince Menchikoff, ministre de la Marine, qui était aussi gouverneur général de Finlande et commandant de la flotte de la Baltique.

Menchikoff arriva à Istanbul le 28 février 1853 et présenta à la Porte un ultimatum exigeant que le conflit des Lieux saints fût rapidement résolu en faveur de la Russie et que les prérogatives de l’Eglise orthodoxe fussent garanties de manière formelle et intangible.

Le véritable but poursuivi par la Russie était le partage de l’Empire ottoman, qu’elle qualifiait d’ “homme malade”, et une proposition avait été faite dans ce sens à l’ambassadeur d’Angleterre à Saint-Pétersbourg, Sir Hamilton Seymour. (Les documents concernant cette affaire ont été publiés ultérieurement par les Anglais.)

Menchikoff demandait en fait que la Porte reconnût officiellement à la Russie un droit de protection sur les sujets orthodoxes de l’Empire. Le gouvernement ottoman ayant refusé d’accéder à cette demande, l’envoyé du tsar repartit d’Istanbul le 21 mai en emmenant avec lui les membres de l’ambassade russe en déclarant que les relations entre l’Empire ottoman et la Russie étaient rompues.
Cet incident allait provoquer la guerre de Crimée. Ýl n’est pas nécessaire d’entrer ici dans le détail des événements qui conduisirent au conflit. Un fait mérite néammoins d’être signalé: certains ouvrages occidentaux prétendent que le traité d’alliance conclu le 12 mars 1854 entre les Ottomans, l’Angleterre et la France et dirigé contre la Russie contenait des clauses accordant certains droits aux sujets chrétiens de l’Empire; en réalité, on ne trouve rien de tel dans le texte du traité.

Le 3 juillet 1853, les armées russes pénétraient en Valachie. Par la suite, la guerre allait se dérouler essentiellement en Crimée, mais nous n’allons nous occuper ici que des opérations qui eurent lieu dans l’est de l’Anatolie.

Après que l’Empire ottoman eut officiellement déclaré la guerre à la Russie, le 4 octobre 1853, Abdulkerim Pacha marcha sur Gümrü (Alexandropol) et Akhaltsikh, mais le 14 octobre, il se fit battre devant Gümrü et dut se retirer derrière la rivière Arpatchay. Le 1er décembre, il échoua également devant Basgedikler et poursuivit sa retraite vers Kars que les Russes assiégèrent.

Par la suite, les opérations de l’est se réduisirent au siège de Kars. Après la chute de Sébastopol, le 9 septembre 1854, le tsar Nicolas 1er songea à mettre fin à la guerre, mais il mourut le 2 mars de l’année suivante et son successeur, Alexandre II, désireux de se signaler par un coup d’éclat, donna l’ordre, le 29 septembre, d’une offensive générale contre Kars. 15.000 Turcs défendaient la forteresse face à une armée de plus de 40.000 hommes. L’assaut fut repoussé et les combats firent 7 000 victimes du côté russe, mais le 28 novembre 1855 Kars affamée se rendit.

Le 1er février 1856, un protocole fut signé à Vienne, qui mettait fin à la guerre. Par l’article 4 de ce protocole, le sultan confirmait de lui-même les garanties qu’il avait données précédemment et qui reconnaissaient aux chrétiens de sujétion ottomane les mêmes droits qu’aux musulmans, montrant ainsi qu’il était déterminé à faire de l’indépendance et de l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman une des bases essentielles de la paix.

Il fut décidé que la conférence de la paix se réunirait trois semaines plus tard à Paris et le cessez-le-feu fut proclamé.

Dans la foulée de ces événements, le 18 février 1856, la Sublime Porte allait rendre public un nouvel édit de réforme qui confirmait les clauses du rescrit de Gulhane.

Ce document débutait par des dispositions visant à assurer aux diverses communautés non musulmanes la jouissance de leurs immunités traditionnelles et le libre exercice de leur culte. Celui-ci pouvait’ même être exercé en public dans les localités ou les quartiers où tous les habitants appartenaient à la même confession. Le rescrit garantissait aussi aux communautés la libre administration de leurs biens et fixait le mode de rétribution des ecclésiastiques, de manière à éviter les exactions dont les minoritaires eux-mêmes se plaignaient.

Désormais tous les sujets de l’Empire, sans distinction de race ni de religion, seraient admissibles aux emplois de la fonction publique et pourraient être reçus dans les écoles civiles et militaires de l’Etat.

Les affaires commerciales, correctionnelles et criminelles entre musulmans et non musulmans ou entre musulmans de confessions différentes allaient être jugées par des tribunaux mixtes, mais à la demande des parties en présence, certaines affaires pourraient être soumises aux autorités religieuses des communautés.

Par ailleurs, le rescrit promettait une réforme du mode de perception des impôts et annonçait la suppression du système de l’affermage des dîmes. Il promettait aussi, dans un autre ordre d’idées, une réorganisation des conseils provinciaux et communaux, de manière à ce que les délégués musulmans et non musulmans pussent exprimer leurs choix en toute sincérité et voter librement dans les conseils.

Diverses autres clauses renfermaient des promesses relatives à l’établissement d’un budget annuel, à l’exécution de travaux d’intérêt public, à la répression de la corruption, de la concussion et des malversations...

Un des articles du rescrit disait que l’égalité des droits entraînant celle des devoirs, les sujets chrétiens ou autres non musulmans devaient, comme les musulmans, faire leur service militaire ou, à défaut, se faire remplacer ou exonérer moyennant le versement d’une somme d’argent.

En publiant ce rescrit avant la conférence de Paris, le gouvernement ottoman voulait montrer qu’il avait agi sur sa propre initiative. Une des clauses du traité de paix signé le 30 mars 1856 précisait même que le fait que le rescrit eût été adressé aux puissances ne leur donnait nullement le droit d’intervenir dans les affaires intérieures de l’Empire ottoman. Mais il ne s’agissait que de sauver les apparences. La réalité était que, dorénavant, le droit de protéger les chrétiens n’appartenait plus seulement à la Russie, mais aussi à tous les autres Etats.

Ceci dit, il convient de noter que l’édit de 1856 ne fut pas particulièrement bien accueilli par les non musulmans.

“Le rescrit impérial”, remarque fort justement I.H. Danismend “qui comportait beaucoup de clauses en faveur des minoritaires, en comportait aussi un certain nombre qui n’étaient guère faites pour leur plaire. L’obligation du service militaire, le réexamen à la lumière des conditions nouvelles de certains privilèges et passe-droits religieux datant de l’époque de Mehmed le Conquérant, le remplacement des ponctions arbitraires auxquelles les prêtres soumettaient leurs ouailles par un salaire mensuel, l’obligation faite à tous les chefs religieux de prêter serment de fidélité au pouvoir: autant d’astreintes qui furent considérées comme très dures.

“Les plus mécontents étaient les prêtres qui après avoir vécu pendant des siècles de brigandage - selon l’expression d’Engelhard - se voyaient soudain privés des “dons” de leurs ouailles. Quant aux populations que l’on avait ainsi débarrassées des exactions des ecclésiastiques, elles étaient mécontentes d’être assujetties au service militaire. En effet, depuis la fondation de l’Empire ottoman, c’étaient toujours les musulmans, et en particulier les Turcs, qui versaient leur sang, tandis que les non musulmans s’occupaient en toute tranquillité de leurs affaires. C’est la raison pour laquelle, après que l’édit impérial eut été lu à la Sublime Porte et rangé dans son étui de satin, l’évêque d’Izmit aurait dit: “Prions Dieu pour que cet édit ne sorte plus jamais de son étui.” Il y a tout lieu de penser que la question des subsides ecclésiastiques fut pour beaucoup dans la campagne de presse lancée peu après par l’Eglise orthodoxe qui, prétendant que le réexamen des privilèges prévu par le rescrit constituait une ingérence du gouvernement dans les affaires du patriarcat et visait en fait à une abolition des droits et avantages d’antan, allait chercher à provoquer une intervention de l’Europe. [8]”
 
Le traité de paix de Paris constitua un moment décisif dans l’histoire de l’Empire ottoman. A partir de cette date, en effet, on verra les quatre grandes puissances (la Russie, l’Angleterre, la France et l’Autriche) intervenir de plus en plus fréquemment dans les affaires du pays sous prétexte de protéger les droits des minorités confessionnelles.

La première intervention fut provoquée par de nouveaux troubles qui éclatèrent au Liban le 27 mai 1860. Un groupe d’environ 500 Maronites ayant attaqué un village druze, un membre de la famille des Djoumblatt, Saïd Bey, s’était mis à la tête des Druzes et avait à son tour attaqué les Maronites, ce qui avait contribué à envenimer la situation. Tandis que le gouvernement ottoman envoyait aussitôt au Liban le ministre des Affaires étrangères, Keçecizade Fuad Bey avec la mission de prendre les mesures qui s’imposaient, la France décida d’intervenir militairement, mais les autres Etats s’interposèrent, à la suite de quoi il fut proposé d’expédier dans la région une force militaire mixte chargée de prêter assistance à la Turquie et de l’aider à réaliser les réformeš promises. Un protocole fut signé à cet effet le 3 août 1860 entre les Ottomans, la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse et la Russie. Les Français débarquèrent au Liban 6.000 soldats. Les autres puissances se bornèrent à envoyer des navires de guerre: les Français et les Anglais en envoyèrent cinq chacun, les Russes deux, les Autrichiens un seul.

Toutefois, Keçecizade Fuad Bey avait déjà pris toutes les mesures nécessaires, de sorte que l’intervention des Français ne fut qu’une simple démonstration de force.

Le problème libanais fut résolu le 9 juin 1861: on fit du Liban un sandjak jouissant de privilèges particuliers. Si nous avons cité cet incident qui est sans rapport avec notre sujet, c’est afin de donner un exemple de la façon dont les grandes puissances comprenaient l’application du rescrit de 1856.

Il est frappant de constater que les Arméniens sont presque entièrement absents des divers événements que nous avons passé en revue dans les pages qui précèdent. C’est que, jusqu’en 1856, ni la Russie, ni les autres Etats ne manifestèrent le moindre intérêt à l’endroit des communautés arméniennes de l’Empire ottoman. La Russie cherchait surtout à prendre sous sa protection la minorité orthodoxe afin de pouvoir s’immiscer par ce biais dans les affaires ottomanes; sa politique visait à assurer la supériorité de l’Eglise grecque orthodoxe et aussi, par voie de conséquence, celle de l’Eglise nationale russe. Quant aux Français, ils s’intéressaient aux catholiques.

Ceci dit, pendant que se déroulaient les événements dont il a été question plus haut, la communauté arménienne s’était elle aussi mise à bouger. Certains changements s’étaient progressivement produits dans l’ordre établi qui avaient amené avec eux diverses perturbations.

“Cette communauté [il s’agit des Arméniens] constitue la vie même de la Turquie, car les Turcs, habitués depuis longtemps à gouverner plutôt qu’à servir, leur ont livré toutes les branches de i’industrie. Il s’ensuit que les Arméniens en Turquie sont banquiers, marchands, mécaniciens et commerçants en tous genres. En outre, il existe entre eux et les musulmans des sentiments innés de sympathie et une communauté d’intérêts, car étant originaires de la même région, ils se ressemblent par leur façon d’être et leurs habitudes. S’étant facilement assimilés à leurs conquérants, les Arméniens ont gagné leur confiance et sont devenus les plus influents de tous les raïas. Il n’y a pas un seul pacha, pas une seule personnalité qui ne leur soit redevable de quelque chose, qu’il s’agisse d’argent ou de quelque promotion, et le plus humble des paysans leur doit jusqu’à la semence qu’il répand sur son champ, de sorte que sans eux les Ottomans ne pourraient pas survivre un seul jour.

“C’est un fait bien connu que la Russie s’est toujours efforcée, dans le but de miner la Turquie, de s’attirer cette partie de sa population, et en 1828, quand elle prit possession d’Erzurum, elle poussa les Arméniens de cette ville à des actes de violence et de vengeance contre les Turcs, de sorte que lorsque les Russes se retirèrent, les Arméniens furent obligés de partir avec eux. [9]”

Ecrites à New York en 1857, ces lignes montrent que la communauté arménienne occupait, à l’époque, une place déterminée au sein de la société ottomane et menait, dans ce cadre, une vie normale.

Ceci posé, il convient néanmoins de jeter un regard d’ensemble sur les causes et les origines des perturbations dont nous avons fait état plus haut.

Nous avons vu précédemment que, dès l’époque du royaume arménien de Cilicie, le Vatican s’était employé à attirer vers lui l’Eglise grégorienne, et que pour échapper à cette influence le siège du Catholicos avait été transporté de Sis à Etchmiadzin.

Les deux Eglises n’avaient pas noué des rapports organiques, mais de nombreux Arméniens se laissèrent néanmoins attirer, à partir de cette époque, par la religion catholique. Dans un premier temps, ils ne rompaient pas leurs liens avec l’Eglise grégorienne et fréquentaient indifféremment les lieux de culte de l’une ou de l’autre Eglise, en fonction de leurs besoins. C’est ainsi par exemple qu’ils avaient recours au clergé catholique pour la confession des péchés, parce que l’Eglise grégorienne ne la pratiquait pas. Mais le nombre des conversions au catholicisme ayant considérablement augmenté avec le temps, le patriarcat arménien allait finir par estimer qu’il lui fallait prendre position.

L’ordre des Mekhitaristes, qui joua un grand rôle dans la naissance du nationalisme arménien, fut l’œuvre d’un prêtre qui était ainsi passé au catholicisme.

Mekhitar était un Arménien né à Sivas à la fin du XVIIe siècle. Il fut ordonné à l’âge de quinze ans. Tout jeune encore il se fixe pour mission d’unir le patriarcat arménien à l’Eglise romaine. En 1.700, il quitta Sivas accompagné de quelques fidèles. Son but était de fonder un ordre qui répandrait parmi les Arméniens la culture dont ils avaient besoin. Il demeura quelque temps à Istanbul où il publia ses premiers ouvrages. Ensuite il se rendit à Modon qui appartenait à l’époque à la République de Venise. En 1715, il vint à Venise et le Sénat vénitien lui fit don de l’île de Saint-Lazare [10]. Les Mekhitaristes y fondèrent un monastère. Lorsque Napoléon envahit l’Italie, tous les monastères furent supprimés et Saint-Lazare fut transformé en académie arménienne. Celle-ci subsiste encore de nos jours sous le nom d’Académie de Saint-Lazare.

En Turquie, malgré les efforts déployés par le patriarcat arménien pour empêcher les conversions, le nombre des Arméniens passés au catholicisme ne cessait d’augmenter. Il fut donc envisagé, le 27 février 1830, à l’initiative de l’ambassadeur de France, d’autoriser les Arméniens catholiques à se constituer en une communauté distincte. Le 22 décembre 1831, Hagopos Tchoucourian fut placé à la tête de cette nouvelle communauté avec le titre de patriarche. D’abord établi à Adana, le patriarcat fut ultérieurement transféré à Istanbul.

Nous avons déjà traité ailleurs de l’activité des missionnaires protestants. Bien que ceux-ci prétendissent n’avoir cherché à convertir personne, les conversions au protestantisme étaient devenues de plus en plus nombreuses, si bien qu’en 1859, cette fois à la demande insistante de l’ambassadeur anglais, le sultan émit - malgré les vives protestations de l’ambassade de Russie et du patriarcat arménien - un firman instituant une nouvelle communauté, celle des Arméniens protestants.

Le patriarcat arménien, qui voyait la communauté rassemblée sous sa houlette s’effriter de jour en jour, se trouvait également confronté aux changements survenus dans l’organisation de la communauté depuis la mise en chantier des réformes du Tanzimat. Les lignes qui suivent, empruntées à un auteur arménien, Migirditch B. Dadian [11], donnent un aperçu des problèmes auxquels le patriarcat eut à faire face vers le milieu du XIXe siècle:

“Sous le titre de patriarche, ce prélat (...) était le chef non seulement spirituel, mais aussi temporel de ses compatriotes (...). Son pouvoir religieux comme celui de tous les archevêques et évêques de l’Eglise arménienne, émane du catholicos d’Etchmiadzin, chef suprême de cette Eglise. Du siège de Constantinople dépend tout l’épiscopat arménien de la Turquie, qui comprend environ cinquante circonscriptions diocésaines. (...) Antérieurement aux changements survenus dans le laps de temps qui s’est écoulé depuis la promulgation de la constitution arménienne en 1860, l’action du patriarche sur son clergé avait un caractère discrétionnaire qui allait jusqu’à l’omnipotence. Les évêques nommés par lui pouvaient être révoqués à son gré et sans pouvoir interjeter appel de ses arrêts. Il avait le droit, non de les dépouiller de leur caractère épiscopal mais de les priver de l’administration de leurs diocèses (...) II leur rasait la barbe, qui est un des signes extérieurs de la dignité sacerdotale et un ornement obligé du costume clérical.

“Comme chef responsable vis-à-vis de la Sublime Porte, le patriarche veillait à la perception du haradj, dont la rentrée s’opérait sous sa garantie et par ses agents. Devant son tribunal étaient portées une foule d’affaires litigieuses, civiles ou criminelles...

“Ce double pouvoir civil et religieux aurait pu être bienfaisant et utile à tous (...) s’il n’eût pas été contrarié par un pouvoir rival, infatigable dans ses agressions et ses empiètements.

“Il y avait à Constantinople une classe d’hommes qui devaient leur importance à la naissance et à la richesse et qui assurèrent leur influence par la création d’un conseil suprême qui s’arrogea le titre de Conseil national (askain joghov) (...) Ce conseil n’était qu’un foyer permanent d’intrigues et de discordes...

“Cet état de choses dura jusqu’en 1839, non sans exciter de sourdes rumeurs parmi le peuple...
“[En 1844, après l’élévation à la dignité de patriarche de Matheos Tchouhadjian] (...) la composition du conseil suprême fut modifiée; on décida qu’il aurait 30 membres, dont 16 pris parmi les notables et 14 dans le sein des corporations (...) Il est à remarquer que les députés des corporations, au lieu d’être soumis à l’élection, furent nommés par le patriarche (...) [En 1847, le patriarche Matheos] réussit à faire adopter l’institution de deux conseils destinés à siéger à côté du patriarche: un conseil ecclésiastique, pour surveiller les actes de son administration spirituelle, et un conseil laïque formé de 20 membres élus par les corporations, pour s’occuper des affaires civiles (...). Le firman impérial qui approuva ces changements fut donné le 9 mars 1847...

“Les modifications de 1847 avaient ‘été, à proprement parler, plutôt une déclaration de principe qu’une réforme réellement mise en pratique. Les notables tenaient encore le haut bout dans le conseil civil; aussi, durant les années de calme apparent qui suivirent le second avènement de Mgr Jacques [12], les hommes qui voulaient que le dogme de l’égalité solennellement proclamé [par le rescrit impérial de 1856] ne restât pas une lettre morte, travaillèrent les masses (...). Une constitution, tel fut le mot d’ordre général, et en 1859, lorsque le conseil civil fut renouvelé, un grand nombre de notables en furent écartés (...). L’assemblée nouvellement élue agit avec ensemble et vigueur; dans sa première séance, elle nomma une commission (...) pour rédiger un projet de constitution. Cette commission se mit aussitôt à l’œuvre. Il avait été convenu que son travail serait soumis à la sanction du peuple (...) toujours en défiance à l’endroit des intentions hostiles qu’il supposait aux notables.

“Ces méfiances firent naître quelques troubles qui faillirent dégénérer en scènes de violence. Mgr George [13], successeur de Mgr Jacques, fut par la suite conduit à donner sa démission (...) Le jour même où Mgr Serge [14] fut élu à la place de Mgr George, une foule en désordre fit irruption dans le palais patriarcal et dans l’église de Notre-Dame (...)

“Enfin, le 24 mai 1860 eut lieu la lecture de la constitution dans l’assemblée générale du peuple. Le patriarche et le clergé déclaraient qu’ils n’y trouvaient rien de contraire à la foi et à la discipline ecclésiastique. On se contenta de cette approbation un peu tiède (...) Il n’y avait plus qu’à soumettre [le texte de la constitution] à la sanction de la Sublime Porte, qui, après y avoir introduit quelques changements de détail, la ratifia par un firman qui fut délivré le 17 mars 1863.”

Les renseignements fournis par Dadian concordent avec les indications consignées dans les sources ottomanes. Au reste, tous les ouvrages où cette question est abordée la traitent en des termes comparables. La dernière partie de l’article de Dadian est particulièrement intéressante. Nous la reproduisons ci-dessous in extenso. Ce qu’il convient surtout de noter - et cela ressort clairement du texte de Dadian - c’est que les Arméniens de l’Empire ottoman n’avaient aucun litige avec l’Etat, qu’ils bénéficiaient, pour tout ce qui touchait leurs affaires internes, d’une quasi-autonomie et que le gouvernement ne se mêlait d’aucune façon de leurs décisions. Il est à remarquer aussi que les changements qui intervinrent dans l’organisation de la communauté arménienne se produisirent sans qu’aucune puissance étrangère ait jugé nécessaire d’intervenir ou simplement de s’y intéresser.

L’article de Dadian fut écrit en 1867. Plus de cent ans se sont écoulés depuis. Il existe à l’heure actuelle des minorités arméniennes - grandes ou petites - dans divers pays du monde. Aucune d’elles ne jouit d’un tel degré de liberté. Les privilèges accordés par le pouvoir ottoman aux Arméniens équivalaient à une véritable autonomie sans territoire, ce qui ne s’était encore jamais vu en aucun point du monde. Et il convient de souligner que la Sublime Porte avait concédé ces privilèges aux Arméniens de sa propre initiative, à une époque où aucun Etat ne s’intéressait à eux et où la “question arménienne” n’existait pas encore. Du reste, ce sont précisément les nouveaux droits donnés aux Arméniens qui provoquèrent l’apparition de celle-ci.

Arrivons-en à la conclusion de Dadian:
“Nous venons de raconter les évolutions par lesquelles est passée dans ces trente dernières années, cette fraction considérable de la nation arménienne qui vit soumise aux lois du Sultan. Elle s’est donné, avec la sanction du gouvernement, une constitution dont l’idée fondamentale est le dogme de la souveraineté populaire; elle a fait d’heureuses tentatives pour vivifier l’instruction publique...

“Dans ce travail de régénération, le clergé a eu sa part de coopération, mais cette part n’a pas été aussi grande qu’on aurait dû l’espérer. Il est resté souvent indifférent ou étranger aux changements qui ont retrempé la nation; il a été trop stationnaire quand tout marchait autour de lui. Aussi l’ascendant qu’il exerçait autrefois sans l’imposer va-t-il en s’affaiblissant. La nouvelle génération ne se laisse plus guider par lui avec la même docilité; elle ne vient pas s’abriter d’elle-même, comme les générations précédentes, sous cette tutelle... Avec la foi chrétienne [les Arméniens] ont gardé leur langue, leurs mœurs, leurs traditions et nulle part ils n’ont disparu, absorbés, comme tant d’autres populations, dans le milieu où ils vivent. A cette force de vitalité, que les siècles n’ont pas affaiblie, l’Arménien joint une aptitude décidée pour l’industrie et le commerce. Le négoce de l’Asie occidentale est entre ses mains; il voyage beaucoup, et ses relations sont très étendues. Il peut devenir un intermédiaire entre l’Asie et l’Europe, et, s’il est permis de s’exprimer ainsi, l’agent conducteur de la civilisation occidentale.”

Voici donc ce qu’écrivait en 1867, dans une revue française, un Arménien vivant à l’extérieur de l’Empire ottoman à propos des Arméniens de Turquie. Ce texte met notamment l’accent sur l’indifférence de l’Eglise arménienne à l’égard des nouvelles idées et des événements qui se déroulaient sous ses yeux. Il s’agit là d’une manière polie de dire qu’en fait l’Eglise était profondément hostile au nouveau cours des choses.

Mis en application, ainsi que l’indique Dadian, en 1863, le “Règlement de la nation arménienne” (dénommé “Constitution” par les Arméniens) comportait 99 articles et instituait une Assemblée de 140 membres, dont 80 étaient élus par les Arméniens d’Ýstanbul et 40 par ceux des provinces, les 20 sièges restants étant réservés au clergé de la capitale. Les deux conseils qui existaient précédemment - le conseil religieux, composé de 14 membres, et celui des affaires civiles regroupant 20 délégués - étaient conservés, mais c’était désormais à l’Assemblée de la nation qu’il appartenait d’élire leurs membres.

Le patriarche devait être lui aussi élu par l’Assemblée. Le conseil religieux avait la possibilité de présenter un candidat, mais celui-ci n’était pas forcément élu. Le choix de l’Assemblée pouvait se porter sur une autre personnalité. La nomination du patriarche ainsi désigné devait être confirmée par un firman gouvernemental.

Aux termes du “Règlement” c’était également à l’Assemblée que revenait le droit d’élire le patriarche de Jérusalem.

Le “Règlement” n’apportait aucun changement dans la situation de la communauté au sein de l’Etat ottoman. Ce qui se trouvait changé, c’était la situation du patriarche. Celui-ci avait disposé jusque-là de pouvoirs absolus. Désormais, il lui fallait partager ses prérogatives avec la communauté.

Dans son article, Dadian donne d’intéressantes indications sur les retombées culturelles de l’adoption du “Règlement” par la communauté arménienne:

“Le premier journal arménien date de 1839 (...) Postérieurement aux événements qui ont accompagné ou suivi de près la promulgation de la constitution, les journaux se sont multipliés... La vérité toutefois nous oblige à dire qu’en gagnant du terrain la presse n’a pas rendu tous les services que l’on était en droit d’attendre d’elle. Elle n’était cependant arrêtée par aucune entrave et n’avait à subir aucune pression étrangère (...). Si on essaie de classer les feuilles arméniennes d’après la tendance de leur rédaction, on verra que toutes les couleurs, toutes les nuances même sont représentées par elles; les unes placent en première ligne les questions religieuses et sont vouées à la défense de l’église, tandis que les autres s’appliquent à détruire les fondements de la foi nationale et ne déguisent pas leur penchant pour les idées protestantes (...). Dans un intervalle de vingt-sept ans (1839-1866), Constantinople a donné naissance à quatorze journaux arméniens (...). Il s’en est établi aussi à l’extrémité la plus reculée de l’Arménie turque, dans la Ville de Van.”

Des livres en arménien furent imprimés à Istanbul dès le XVIIe siècle.
C’est à Istanbul, nous l’avons vu, que Mekhitar fit imprimer ses premiers ouvrages vers le début des années 1.700. A cette époque, tandis que Louis XIV faisait fermer une imprimerie arménienne installée à Marseille [15], les Arméniens de l’Empire ottoman, eux, disposaient d’une presse parfaitement libre et n’avaient aucun motif de plainte à cet égard. Par la suite, la liberté dont ils jouissaient dans ce domaine n’allait faire que s’accroître.

Il est évident que les divers processus en cours représentaient un grave danger pour l’Eglise grégorienne. D’un côté, il y avait ce lent grignotage de la communauté arménienne au profit des autres Eglises et l’apparition, dans l’Empire ottoman, de nouvelles “nations” faites de convertis au catholicisme ou au protestantisme; de l’autre, il y avait cette montée de la société laïque qui s’était arrogée une partie des pouvoirs concentrés autrefois entre les mains du patriarche. En principe, le patriarche n’avait pas le droit de transmettre à quiconque les prérogatives et les privilèges qui lui avaient été accordés par le pouvoir. La Sublime Porte avait laissé faire. Mais si un jour le vent de liberté qui s’était mis à souffler dans le pays créait des conditions favorables à l’abandon des statuts propres à chacune des composantes confessionnelles de l’Empire, les droits transférés à la “nation” pourraient fort bien être abolis et le patriarche réduit à la position de simple leader religieux.

A ces dangers venait s’ajouter le fait que la Russie ne faisait plus mystère de son intention de détruire l’Empire ottoman, de s’emparer d’Istanbul et de faire revivre Byzance.

Si cela se produisait, l’Eglise grégorienne courrait le risque de perdre son indépendance et jusqu’à son identité. Beaucoup plus puissante que ne l’était Byzance, la Russie pourrait fort bien réussir là où les Byzantins avaient échoué et absorber complètement l’Eglise grégorienne.

Dans une telle conjoncture, pour que l’Eglise puisse subsister, préserver son autorité et regagner ses privilèges, il était indispensable qu’elle fit quelque chose.

“En ce qui concerne le peuple arménien”, note Pasdermadjian, “ses aspirations, telles qu’elles étaient personnifiées par le mouvement national dans la seconde moitié du XIXe siècle, ne pouvaient viser ni à la constitution d’une Arménie indépendante, ni à une annexion de l’Arménie turque par l’Empire des Tsars. Il était en effet évident que la Russie tsariste était opposée à la créatìon d’un Etat arménien, Etat qui aurait exercé une attraction inévìtable sur les sujets arméniens de l’Empire et renforcé, par son existence même, les aspirations des peuples de Transcaucasie à une plus large autonomie. Quant à l’annexion de l’Arménie turque par la Russie, elle aurait eu pour conséquence d’étendre à cette région la politique de russification progressive des peuples allogènes, qui était celle du gouvernement tsariste. Une telle annexion aurait donc représenté une grave menace pour la préservation du patrimoine culture! arménien. [16]”

Il ressort du texte ci-dessus que la seule voie de salut, pour l’Eglise grégorienne, était la création d’une Arménie autonome rattachée à l’Empire ottoman. Cette Arménie autonome disposait déjà d’une constitution: le “Règlement” de 1863. Il n’y avait plus qu’à lui assigner un territoire et à en tracer les frontières.

A partir de 1856, on verra cette idée gagner constamment du terrain. Son principal champion sera le patriarche d’Istanbul Migirditch Khrimian.

L’Eglise d’Etchmiadzin était elle aussi, selon toute apparence, favorable à la formule de l’autonomie et il y a même tout lieu de penser que c’était elle qui en avait lancé l’idée. En effet, le Catholicos qui avait nourri le rêve, au lendemain du traité de Turkmentchay, de devenir le souverain de fait d’une Arménie indépendante, n’avait pas tardé à perdre ses illusions. Il nous faut ici jeter un coup d’œil sur l’évolution des choses en Russie: nous pourrons ainsi comparer la situation des Arméniens de ce pays à celle de leurs coreligionnaires de l’Empire ottoman.

“Le joug séculaire des musulmans (Turcs et Persans)” - c’est un auteur arménien qui s’exprime ainsi - “pesait d’un poids terrible sur les populations arméniennes. Cependant ces dernières ne perdaient pas leur espoir de résurrection future. Et d’ailleurs, l’Arménie tout entière n’était pas asservie et condamnée à un morne et éternel silence. Il y avait quelques régions montagneuses - Zeytun, Sassoun, Karabagh, etc. - qui avaient su garder une semi -indépendance et où l’esprit de rébellion se manifestait de temps à autre par d’audacieux coups de main contre les despotes étrangers. A l’aurore du XVIIIe siècle, des insurrections éclatèrent dans la vaste région de Karabagh, en Arménie persane. Un prince arménien, de rares qualités guerrières, David Bek se mit à la tête du mouvement et remporta des victoires éclatantes. La lutte dura des années. Ce fut une perpétuelle guérilla, avec le but de chasser le musulman du pays.

“Un fait capital encourageait les Arméniens et les poussait aux sanglantes aventures. Au Nord, la plus grande puissance chrétienne, la Russie, avait conçu ses projets de descente vers le Caucase et assumait le rôle de protecteur des petits peuples chrétiens. Les despotes de Turquie et de Perse commençaient il trembler devant le nouveau colosse et les espérances arméniennes grandissaient.

“(...) Ce n’est qu’au commencement du XIXe siècle que les armées du Tsar mirent le pied dans l’Arménie transcaucasienne et peu à peu en conquirent de vastes régions. En 1826-1827, après une guerre sanglante, la Russie arracha à la Perse deux grandes provinces arméniennes, Erivan et Nakhtchevan. La population arménienne en masse, avec le patriarche Nercès d’Achtarak à sa tête, prit une part active à cette guerre de libération.

“Une armée russe fut créée. Inutile de s’arrêter sur le régime institué par la Russie tsariste. (...) Toutefois, le changement de joug apporta quelque soulagement aux populations arméniennes qui, sous le nouveau régime, jouissaient d’une sécurité relative de leurs vies et de leurs biens. Ce minimum de sécurité suffit aux Arméniens pour déployer au Caucase une activité hors ligne, pour donner un grand essor à leurs aptitudes dans le domaine du commerce, de l’industrie et de la vie intellectuelle dans les grands centres: Tiflis, Bakou, ainsi que dans la province. Des écoles se fondent un peu partout, des livres et des périodiques sont publiés. [17]”

Un autre auteur arménien, Aknouni, brosse pour sa part un tableau d’une tonalité passablement différente:

“(...) Lorsque, au début du XIXe siècle, recommença la lutte gigantesque contre le mahométisme devenu tout-puissant, (...) l’Eglise arménienne, qui avait tant souffert déjà, s’appuyant sur Etchmiadzin, se jeta à son tour dans la mêlée.

“Et c’est alors que l’armée russe, porte-drapeau de la colère du peuple russe contre la domination musulmane, se dirigea vers le Caucase.

“(...) Les Arméniens se chargèrent du rôle de guides dans ce pays arrosé de leurs sueurs et qui était inconnu au dominateur de l’avenir.

“En Géorgie, c’est la noblesse, belliqueuse par tempérament, qui créa le mouvement; en Arménie ce fut le clergé. Et ce fut le plus vaillant lutteur arménien de ce temps, qui en était en même temps le plus habile politicien, Nercès d’Achtarak, qui se mit à la tête du mouvement. Les corps de volontaires arméniens firent leur apparition. Nercès, enthousiasmé, adressa à son troupeau, en 1826, l’appel suivant:

Arméniens!
L’heure de la délivrance du pays de l’Ararat et du peuple arménien a sonné; Etchmiadzin peut reconquérir son ancienne indépendance. Levez-vous en masse, révoltez-vous braves Arméniens! Secouez le joug persan, faites tressaillir de joie le vieil Ararat, arrosez de sang votre patrie et vous vivrez à jamais libres et indépendants!

C’est l’heure!
En avant ! Maintenant ou jamais!

“Nercès était enthousiasmé des promesses, soit officielles soit secrètes, venues de Pétersbourg au sujet de l’indépendance des provinces arméniennes de l’Ararat, qui se remplissaient d’émigrés venus des contrées avoisinantes appartenant à la Perse. Des provinces arméniennes indépendantes, une Eglise libre, Etchmiadzin délivré du joug mahométan, comme tout cela semblait beau, que ce mirage était captivant!

“(...) Mais lorsque leur domination fut solidement établie, lorsque le gouvernement monarchique n’eut plus besoin ni du clergé arménien, ni des forces populaires, pour écraser les mahométans, le vent changea et l’on entendit de tout autres paroles, bientôt même des menaces [18].

“(...) C’est principalement après 1863, après l’insurrection si hardie mais si peu réussie de la Pologne - nouvel essai de libération tenté par la génération qui grandit après le mouvement de 1830 - que prit naissance en Russie la politique de russification des nations asservies (...) On ferma les cinq cents écoles arméniennes du Caucase, en jetant ainsi à la rue les 20.000 enfants des deux sexes qui y recevaient l’instruction (...) Des actes d’une tyrannie inconcevable se produisirent alors: on mit en œuvre les menaces, le fouet, la bastonnade. [19]”

A la page 72 du même ouvrage, on trouve aussi les lignes suivantes:
“L’étude de la langue arménienne a été depuis longtemps retranchée des gymnases et écoles de l’Etat, comme branche obligatoire, car aux yeux des hommes d’Etat russes, l’Arménien n’a en ce monde que deux obligations:

10 apprendre la langue russe; 20 haïr sa langue maternelle.”
Les deux ouvrages dont nous venons de donner des extraits ont été tous deux écrits par des Arméniens. Ils ont été publiés à douze ans d’intervalle. A chacun sa vérité, au lecteur de choisir la sienne.

En date du 11 mars 1836, le gouvernement russe avait publié un décret dotant l’église d’Etchmiadzin d’un nouveau règlement (polojenye). Aux termes de ce texte, le Catholicos ne disposait désormais que de pouvoirs spirituels et, même dans ce domaine, ses initiatives devaient être approuvées par le Synode dans la composition duquel figurait un représentant du gouvernement. Le règlement précisait qu’aucune décision ne pouvait être prise sans l’aval de ce dernier. Le Catholicos n’avait le droit de correspondre sur des sujets religieux avec les Eglises des autres pays que par l’intermédiaire du ministère des Affaires étrangères russe. Il était prévu que des délégués venus de l’extérieur participent à l’élection du Catholicos, mais l’assemblée des prélats devait désigner deux candidats, entre lesquels le tsar se réservait le droit de choisir.

Ni le Catholicos, ni les autres patriarches ne se voyaient reconnaître le moindre pouvoir ou la moindre prérogative dans le domaine des affaires temporelles.

Confrontée à cette politique de russification intensive et au rapide essor des courants nationalistes arméniens, l’église d’Etchmiadzin a dû très rapidement se sentir menacée de disparition et on est en droit de penser qu’elle n’a guère tardé à faire au patriarcat d’Istanbul des suggestions touchant la création d’une Arménie autonome dans le cadre de l’Empire ottoman.

Au demeurant, une telle suggestion s’accordait assez bien avec les intérêts de la Russie.
Nous en arrivons ainsi au thème de notre prochaine section, consacrée à l’étude de la politique des grandes puissances.


 

 

 

 

 

2. La politique des grandes puissances
Il convient de souligner d’emblée que la politique des grandes puissances fut changeante et qu’elle évolua au cours des siècles de manière assez sinueuse. Nous nous efforcerons ici de donner un aperçu d’ensemble des différentes politiques auxquelles l’Empire ottoman eut à faire face depuis 1699 - année de la signature du traité de Karlowitz - jusqu’à la proclamation de la République turque en 1923.

Nous avons vu plus haut que le traité de Karlowitz constitua le point de départ de la décadence et de la progressive désagrégation de l’Empire ottoman. Ce traité ouvrit la voie aux premières pertes territoriales importantes. C’est aussi à partir de cette date que la Russie commença à faire parler d’elle en Europe.

Au début du XVIIIe siècle, c’était naturellement l’Empire autrichien qui était l’Etat le plus puissant d’Europe. Après le deuxième siège de Vienne (1683), l’Autriche qui depuis plus de deux siècles et demi avait constamment reculé devant les Ottomans et perdu de nombreux territoires - la Hongrie, la Bosnie, l’Herzégovine, la Serbie -, allait avoir pour principal souci celui de récupérer ses anciennes possessions. Pour atteindre cet objectif, elle n’hésita pas, chaque fois que l’occasion s’en présenta, à collaborer avec la Russie.

C’est ainsi, notamment, que la Russie participa à la guerre qui aboutit au traité de Karlowitz signé en 1699.

La guerre de 1716-1718 permit à l’Autriche d’accroître encore ses gains territoriaux. Aussi, lorsque l’Empire ottoman déclara la guerre à la Russie, en 1736, le gouvernement de Vienne, désireux d’avoir sa part du butin, s’empressa-t-il d’apporter son appui au camp russe. Cette fois, cependant, l’Autriche et la Russie furent vaincues, et l’Autriche fut obligée de rendre tous les territoires qui lui avaient été cédés en 1718 par le traité de Passarovitz.

L’Autriche ne participa pas à la guerre turco - russe de 1768-1774. Toutefois, inquiète de voir la Russie s’avancer en direction des Balkans, elle jugea nécessaire d’intervenir afin de faire cesser le conflit.

Sentant qu’il lui serait impossible d’agir dans les Balkans à sa guise, la Russie s’orienta vers une politique d’entente avec l’Autriche et celle-ci se trouva donc entraînée dans la nouvelle guerre turco - russe qui éclata en 1787. Ce fut pour aboutir, une fois de plus, à un échec: le traité de Zistovo conclu en 1792 ne lui rapporta rien. Cette guerre constitua, jusqu’à l’écroulement des deux Etats à la fin de la Première Guerre mondiale, le dernier affrontement armé entre l’Empire ottoman et celui des Habsburg. Voyant d’un mauvais œil la progression russe dans les Balkans, l’Autriche se prononça, à partir de la fin du XVIIIe siècle, pour une stratégie de collaboration avec la France, l’Angleterre et la Prusse.

Après que l’Allemagne eut réalisé son unité en 1870, l’Autriche commença à calquer sa politique sur celle du Reich. Dans le groupe ainsi constitué, c’était surtout l’Allemagne, désormais, qui avait le droit à la parole.

Au début du XVIIIe siècle, I’Angleterre était occupée à briser l’hégémonie de l’Espagne et de la France et développer son Empire colonial au détriment de ces deux pays. Elle voyait dans la Russie un Etat susceptible de faire pression sur son principal adversaire, la France, ainsi que sur la Prusse, alliée de cette dernière. L’Angleterre devait conclure dans ce but une série d’accords avec la Russie. Le plus caractéristique d’entre eux fut celui que les deux pays signèrent en 1755. Par cet accord la Russie s’engageait à mettre à la disposition de l’Angleterre une force de 55.000 hommes. En contrepartie, l’Angleterre s’engageait à verser à la Russie 500 000 livres sterling au cas où ces troupes seraient amenées à sortir du territoire russe. Mais si elles demeuraient à l’intérieur des frontières de l’Empire tsariste, l’Angleterre ne verserait que 100 000 livres par an. En 1776, les deux pays signèrent un accord d’amitié.
 
Lorsque Catherine II décida d’envoyer, au cours de la guerre de 1768-1774, la flotte de la Baltique dans les eaux turques, les navires anglais affrétés par la Russie participèrent à l’opération. C’est même l’amiral britannique Samuel Greigh qui se trouvait à la tête des forces qui détruisirent la flotte ottomane dans le port de Cesme [1].

C’est surtout après le traité de Kutchuk Kaynardja (1774) que l’Angleterre commença à s’intéresser à l’Empire ottoman.

En 1787, lorsque l’Empire ottoman se trouva une nouvelle fois aux prises avec la Russie, le Premier Ministre britannique William Pitt se rendit soudain compte que la continuelle poussée des Russes vers le sud pouvait constituer un danger pour l’Angleterre et il jugea dès lors nécessaire de soutenir l’Empire ottoman contre la Russie. Inaugurée par Pitt en 1783, cette politique allait être appliquée pendant près d’un siècle. Ce n’est qu’après l’arrivée de Gladstone au pouvoir que l’Angleterre changea de cap.

Lors de la guerre turco - russe de 1787-1792, Pitt parvint à briser l’alliance entre l’Autriche et la Russie; après la Révolution française, il réussit aussi à gagner à ses vues l’Etat prussien et s’employa à faire pression sur la Russie pour que celle-ci mette fin aux hostilités et restitue Odessa, Pour obtenir gain de cause, il était prêt à déclarer la guerre au tsar. Bien qu’il dût renoncer à ce projet en raison de l’opposition de certains membres de son cabinet, la Russie se vit contrainte d’arrêter les opérations contre les Turcs.

A partir de cette date et jusqu’en 1814, l’Angleterre allait se trouver engagéee dans une longue lutte avec la France. C’est la raison pour laquelle elle se détourna provisoirement, lors de la guerre turco - russe de 1806, de sa politique traditionnelle. Afin de ne pas rester seule face à l’Empire napoléonien, elle prit position à cette époque en faveur de la Russie, allant même jusqu’à envoyer sa flotte dans la mer de Marmara. Toutefois, dès 1807, la France et la Russie étant parvenues à un accord, à Tilsitt, l’amitié anglo - ottomane devait reprendre son ancien cours. Lors du congrès de Vienne en 1812, l’Angleterre s’efforça de faire garantir les frontières ottomanes par les puissances, mais bien qu’elle disposât du soutien du chancellier d’Autriche Metternich qui commençait lui aussi à craindre le danger russe, elle se heurta à l’opposition du tsar Alexandre et dut renoncer à son projet.

Lorsque la Grèce leva le drapeau de la révolte contre l’Empire ottoman, l’Angleterre se rangea à ses côtés. Cette décision du Premier Ministre britannique Caning n’impliquait nullement, toutefois, un rapprochement avec la Russie. En fait, Caning était persuadé que tôt ou tard la Grèce obtiendrait son indépendance, et il voulait qu’elle en soit redevable à l’Angleterre plutôt qu’à la Russie. En agissant ainsi, il espérait gagner l’amitié du futur Etat grec.

En 1828, tandis que l’Europe du sud-est était encore agitée des soubresauts de la révolte grecque, une nouvelle guerre éclata entre l’Empire ottoman et la Russie. L’Angleterre y assista en simple spectatrice. Toutefois, l’évolution de la situation l’inquiétait sérieusement. En effet, la Russie avait non seulement réussi à étendre son influence sur la Moldavie et la Valachie, mais encore elle avait commencé à s’installer dans le Caucase, faisant ainsi peser une lourde menace sur la route de l’Inde.

Ce que la Russie désirait, c’était un partage de l’Empire ottoman: elle était prête à laisser à l’Angleterre la Crète et l’Egypte, mais se réservait la Moldavie, la Valachie, la Serbie et la Bulgarie. En 1853, le tsar Nicolas Ier faisait connaître sa pensée à l’ambassadeur d’Angleterre en des termes fort imagés:

“Tenez, nous avons sur les bras un homme malade, un homme très malade; ce serait, je vous le dis franchement, un grand malheur si un de ces jours il venait à nous échapper, surtout avant que toutes les dispositions nécessaires soient prises. [2]” Mais l’Angleterre se refusa à un tel partage et lors de la guerre de Crimée, elle se rangea du côté de l’Empire ottoman contre les Russes.

Ayant perdu la guerre de Crimée, la Russie décida de se tourner vers l’est, vers l’Asie. Elle prit Vladivostok, complétant ainsi la conquête de la Sibérie, et entreprit d’occuper le Turkestan. Naturellement ces nouvelles conquêtes, surtout celle du Turkestan, constituaient un danger pour l’Empire britannique des Indes.

Les années 1870 furent marquées par l’unification nationale de l’Allemagne et de l’Italie. La Russie pour sa part, qui s’était engagée après la révolte polonaise de 1863 dans la voie du panslavisme, se mit à appliquer cette nouvelle stratégie avec de plus en plus dé zèle.

De nouveau en guerre contre la Russie en 1877-1878, l’Empire ottoman se retrouva cette fois tout seul face à son adversaire et se vit forcé de signer le traité très dur de San Stefano. Mais autant l’Autriche que l’Angleterre protestèrent vigoureusement contre ce traité. L’Allemagne de Bismarck s’étant ralliée à ces puissances, le tsar dut accepter la réunion du congrès de Berlin. Le nouveau traité qui en résulta priva la Russie d’une grande partie de ses gains.

Cependant, on allait assister après le congrès de Berlin à un grand changement dans la politique de l’Angleterre. Devenu Premier Ministre pour la seconde fois en 1880, Gladstone répudia la stratégie prônée par Pitt et que l’Angleterre appliquait depuis près d’un siècle, et cessa de garantir l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman. Ce changement de politique était dû pour une bonne part au facteur religieux, Gladstone étant connu pour son conformisme et son hostilité envers les musulmans.

Quant à la Russie, elle devait, au lendemain du congrès de Berlin, s’orienter à nouveau vers l’Extrême-Orient, menaçant ainsi les intérêts britanniques en Asie, et poursuivre une politique d’amitié vis-à-vis de l’Empire ottoman. Mais elle ne persista pas longtemps dans ces dispositions, Après sa défaite face au Japon en 1905, elle conclut en 1907 une nouvelle entente avec l’Angleterre au sujet de leurs zones d’influence respectives en Asie. A partir de cette date, l’Angleterre, la Russie et la France s’emploieront à élaborer des projets de partage de l’Empire ottoman, projets qui aboutiront aux accords conclus au cours de la Première Guerre mondiale.

En ce qui concerne la France, on peut dire que ses relations avec l’Empire ottoman, si l’on excepte la période de Soliman le Magnifique, datent pour l’essentiel du règne de Napoléon. Après sa malheureuse campagne d’Egypte, ce dernier se rapprocha en effet des Ottomans et leur prêta assistance contre les Russes. Au lendemain du congrès de Vienne, cependant, la France ne fut plus en mesure, pendant un certain temps, de faire entendre sa voix dans le concert des puissances européennes.

Mais les choses devaient bientôt changer. Ayant occupé l’Algérie en 1830, la France s’engagea à partir de cette date dans une politique d’expansion en Afrique. Vers la même époque, elle commença aussi à attacher de plus en plus d’importance à sa mission de protectrice des catholiques de l’Empire ottoman et joua un rôle capital dans l’affaire des Lieux saints qui eut pour aboutissement la guerre de Crimée.

Napoléon III se rangea, dans cette guerre, aux côtés de l’Etat ottoman, mais à partir de 1856 il s’engagea dans une lutte acharnée contre l’Allemagne et l’Italie qui s’efforçaient de réaliser leur unité nationale et ne prêta plus, dès lors, grande attention aux autres problèmes du moment. Gravement secouée par la défaite qu’elle essuya devant l’Allemagne en 1870, la France prit part au congrès de Berlin, mais n’y joua qu’un rôle mineur.

Après avoir été, en 1789, le berceau des idées de liberté et d’indépendance, la France avait radicalement changé de cap à la suite de l’arrivée au pouvoir de Napoléon et était restée fermée à de tels courants jusqu’en 1870. Mais lorsque la République y fut de nouveau proclamée, elle devint un lieu d’asile pour tous ceux qui, en divers points du monde, se battaient contre le pouvoir établi. C’est ainsi notamment que de nombreux révolutionnaires ottomans y trouvèrent refuge.

Ne parvenant pas à oublier sa défaite de 1870, la France commence à se rapprocher de la Russie qui éprouvait, elle aussi, depuis le congrès de Berlin de l’animosité à l’égard de l’Allemagne. Dans la même foulée, elle régla également ses différends avec l’Angleterre et mit sur pied avec celle-ci l’Entente cordiale, Lorsque la Russie se rapprocha à son tour de l’Angleterre, les points de vue de ces trois pays en ce qui concerne la Turquie ne tardèrent pas à converger et la France prit dès lors une part active dans l’élaboration des plans de partage du territoire ottoman.

L’Allemagne fit son entrée sur la scène politique européenne lors de la signature du traité de Versailles en 1870, Auparavant, la Prusse avait joué un rôle actif dans diverses circonstances mais elle n’avait jamais eu le poids qui fut celui de l’Allemagne après son unification et bien des fois, elle ne s’était manifestée que dans l’ombre de l’Autriche.

Après 1870, l’Allemagne devint l’Etat le plus puissant et le plus redouté d’Europe. La Triple -Alliance que le Reich bismarckien constitua bientôt avec l’Autriche et l’Italie contrebalançait la Triple -Entente formée par la Russie, l’Angleterre et la France et représentait une force politique considérable.

C’est dans ces années que l’Allemagne commença à vouloir se tailler un empire colonial. Dans cette perspective, la Turquie lui semblait être un pays où elle pourrait faire avancer ses pions sans trop de difficulté. Lors du congrès de Berlin, elle avait soutenu l’Etat ottoman et s’était brouillée avec la Russie - qui était à cette époque son alliée - afin que l’Empire turc ne fût pas démantelé sans qu’elle n’eût rien obtenu pour elle-même. A partir de cette date, les relations turco -germaniques ne cessèrent de se resserrer. L’Allemagne prendra néanmoins part aux négociations entamées par la Russie, la France et l’Angleterre en vue de partager l’Empire ottoman en zones d’influence et ne manquera pas de se faire attribuer un morceau du gâteau.

La Turquie participera à la Première Guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne. Il est hors de doute que si le bloc des puissances centrales avait gagné la guerre, les territoires ottomans n’auraient guère échappé aux visées du colonialisme allemand.

Enfin, nous en arrivons à la Russie, Ce pays s’est signalé à l’attention de l’Europe à partir du règne de Pierre le Grand (1682-1725). Ce souverain eut trois objectifs principaux: annexer la Pologne et s’emparer des rives de la Baltique au nord, et de celles de la mer Noire au sud. A sa mort, il n’avait atteint qu’un seul de ces objectifs: il avait arraché à la Suède une partie du littoral balte. Dans le sud, il avait pris en 1699 la forteresse d’Azak (Azov), mais il fut forcé de la rendre aux Ottomans en 1714. C’est à Catherine II (1762-1796) qu’il revient de réaliser les desseins de Pierre. C’est pendant son règne, en 1795, que la Pologne, partagée entre la Russie, l’Autriche et la Prusse, fut pour ainsi dire effacée de la carte de l’Europe. Après le traité de Kutchuk Kaynardja, la frontière turco -russe fut avancée jusqu’au Dniestr. Un peu plus tard, la Russie mit la main sur le Khanat de Crimée et s’installa solidement sur les rives septentrionales de la mer Noire, ce qui lui permit d’être en bonne position pour amorcer sa progression vers le sud, aussi bien à travers le Caucase que les Balkans.
Nul n’ignore qu’un des principaux objectifs poursuivis par la Russie était d’accéder aux mers chaudes, Les voies qui pouvaient y mener étaient au nombre de deux: la première passait par les Détroits et aboutissait en Méditerranée; la seconde était celle des cours d’eau qui menaient au subcontinent indien, Des projets concernant cette seconde voie avaient été élaborés en 1734, du temps de l’impératrice Anne (1730-1740), et Krillov avait été chargé de leur exécution.

Après la mise sur pied de ce plan, la Russie se fixa pour objectif d’avancer aussi bien en direction de l’Inde qu’en direction de la Méditerranée. Sa stratégie consistait à progresser tantôt d’un côté, tantôt de l’autre au gré des possibilités du moment.
Le plan de 1734 prévoyait l’annexion de Bouhara, de Samarkand et du Badahchan. Ce dernier territoire se trouve à l’intérieur des frontières de l’Afghanistan et les Russes ont dû attendre les années 1980 pour en prendre possession.

La politique ottomane des tsars depuis le règne de Pierre le Grand peut se résumer en quelques mots: agrandir la Russie au détriment de l’Empire turc, mettre la main sur Istanbul, ressusciter Byzance et faire du tsar le maître incontesté du monde orthodoxe. Tous les souverains russes depuis Pierre le Grand - Catherine 1re (1725-1727), Pierre II (1727-1730), Anne (1730-1740), Elisabeth (1741-1761), Pierre III (1761-1762), Catherine II (1762-1796),
Paul 1er (1796-1801), Alexandre 1er (1801-1825), Nicolas 1er (1825-1855), Alexandre II (1855-1881), Alexandre III (1881-1894) et finalement Nicolas II (1894-1917) - œuvrèrent à la réalisation de ces objectifs. Mais ceux qui enregistrèrent les meilleurs résultats, du point de vue russe, furent Catherine II, Nicolas 1er et Alexandre II.

Avant l’avènement de Catherine II, la Russie était loin de disposer de la puissance nécessaire pour lutter seule contre l’Empire ottoman. Ce n’est qu’avec le traité de Kutchuk Kaynardja, signé en 1774, qu’elle montra qu’elle était capable de mettre en déroute les Turcs sans avoir à faire appel à une aide extérieure. Mais à partir de cette époque, les autres pays d’Europe firent corn prendre à la Russie qu’ils ne lui permettraient pas de s’emparer de l’Empire ottoman et devenir ainsi une puissance impossible à endiguer. C’est la raison pour laquelle la Russie, chaque fois qu’elle se préparait à une nouvelle offensive, prit bientôt le chemin de faire des offres de partage aux autres Etats. A titre d’exemple, on peut citer les propositions faites à l’Autriche lors de la guerre russo-turque de 1787, et celles faites à l’Angleterre à la veille de la guerre de Crimée.

Face à l’Empire ottoman, la Russie a toujours utilisé la même tactique pour justifier ses agressions: après avoir encouragé à la révolte les diverses populations orthodoxes de l’Empire, elle déclarait la guerre sous prétexte de les protéger. En 1806, c’est la révolte serbe qui fut à l’origine de la guerre russo-turque; en 1828, ce fut l’insurrection grecque. La guerre de Crimée fut provoquée par l’affaire des Lieux saints. La guerre de 1877, quant à elle, eut pour point de départ la révolte de l’Herzégovine.

A partir de 1774, la Russie commença à se considérer comme la protectrice naturelle des éléments slaves et orthodoxes de l’Empire ottoman. Aussi jugeait-elle normal d’intervenir à chaque soulèvement ou mouvement de sédition qui s’y produisait. Cependant, l’Autriche, qui avait été obligée de céder une partie de ses territoires à l’Italie au moment où celle-ci réalisait son unification, se mit dans l’esprit, à partir de 1870, de compenser ses pertes par l’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine, et comme elle comptait sur ses territoires un nombre important de Slaves, elle commença elle aussi à s’intéresser à cet élément de la population ottomane. Prenant en considération ce facteur, la Russie fit admettre en 1875, lors de la rencontre des trois empereurs (Alexandre II, le Kaiser Guillaume et François-Joseph d’Autriche), le principe de la “non-intervention” en cas d’insurrection des éléments chrétiens de l’Empire ottoman. Cette “non-intervention” consistait à ne pas aider le gouvernement ottoman à combattre de tels mouvements.

Toutefois, lorsque les Ottomans écrasèrent les soulèvements qui éclatèrent d’abord en Herzégovine, puis en Bulgarie et en Serbie (1875-1876), la Russie n’hésita pas à intervenir en faveur des insurgés, déclenchant ainsi la guerre de 1877.

Par le traité de Berlin qui mit fin à cette guerre, la Russie arracha à l’Empire ottoman le maximum de ce que les autres pays pouvaient accepter. La Roumanie, la Bulgarie, la Serbie devinrent autonomes et devaient bientôt conquérir leur indépendance. Naturellement, il était hors de question, désormais, que les autres puissances permissent à la Russie de faire de nouvelles acquisitions territoriales.

Au demeurant, l’Angleterre qui s’était présentée jusque-là comme le défenseur de l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman, avait changé de ligne politique avec l’arrivée de Gladstone au pouvoir. Quant à l’Allemagne, bien qu’elle eût, dans un premier temps, fait mine de protester contre le dépeçage des territoires turcs, elle ne devait pas tarder à se laisser circonvenir: en 1913, elle admit, à la suggestion des Russes, que l’Empire ottoman fût partagé en zones d’influence. Divers projets concrets de partage verront le jour au début de la Première Guerre mondiale. Nous y reviendrons ultérieurement.

Nous nous sommes efforcés ci-dessus de donner un aperçu aussi bref que possible de la politique suivie par les Grandes Puissances vis-à-vis de l’Empire ottoman. Il convient à présent de voir quelle fut, dans le cadre dé cette politique, la place occupée par les Arméniens.

Dans les années 1870, les Arméniens ne jouaient aucun rôle ni dans la politique russe, ni dans celle des autres Etats. Les auteurs arméniens reconnaissent - nous renvoyons à cet égard aux textes d’Oscanyan et de Dadian cités plus haut - qu’il n’existait aucune mésentente à cette époque entre la communauté arménienne et le gouvernement ottoman, La Russie, qui suivait de près les mouvements insurrectionnels des populations non musulmanes de l’Empire ottoman, s’intéressait essentiellement à l’élément slave. Il en allait de même de l’Autriche qui s’était engagée à partir de 1870 dans la même voie que la Russie. Les Arméniens menaient dans leur pays une existence paisible et personne ne faisait attention à eux.

En Russie, dans ces mêmes années, on assistait au déchaînement du panslavisme. Le gouvernement du tsar écrasait impitoyablement les mouvement d’indépendance et privait les Arméniens de l’Arménie russe de tous leurs droits.

Le manque d’intérêt des puissances à l’endroit des Arméniens était tel qu’en 1876, les ambassadeurs européens, qui se trouvaient réunis à Tophane - la fonderie de canons d’Istanbul - pour discuter du problème des soulèvements dans les Balkans, répondirent à une requête du patriarche en lui faisant savoir que la conférence ne concernait en rien la communauté arménienne.

Jusqu’à cette date, la Russie ne s’était intéressée aux Arméniens que dans la mesure où elle pouvait les mettre à contribution sur le front oriental lors de ses offensives contre l’Empire ottoman. Cette collaboration entre Russes et Arméniens avait commencé au moment de la guerre russo-iranienne qui avait abouti au traité de Turkmentchay. Les Russes y avaient eu également recours lors de la guerre de 1828 contre l’Empire ottoman et aussi, dans une certaine mesure, à l’occasion de la guerre de Crimée.

A partir de 1870, les Arméniens commencèrent à chercher à attirer sur eux l’attention de l’Europe pour les raisons que nous avons mentionnées plus haut. Ce furent les patriarcats d’Istanbul et d’Etchmiadzin, ainsi que les membres du clergé, qui menèrent toute l’opération.

Il convient de reconnaître que leurs efforts furent couronnés de succès.
C’est en raison de leur acharnement que la question arménienne fut mise à l’ordre du jour de l’Europe lors du congrès de Berlin.

Mais ce qui, dans l’apparition de la question arménienne, joua un rôle plus important encore que les efforts déployés par les Arméniens, ce fut que la conjoncture politique nécessitait désormais qu’on se servît d’eux.

En effet, au lendemain du congrès de Berlin, l’Empire ottoman ne possédait pratiquement plus de territoires dans les Balkans (à l’exception de la Roumélie dont la Turquie devra se séparer à la suite des guerres balkaniques) et les puissances ne disposaient donc plus, de ce côté-là, de prétexte pour guerroyer contre les Turcs. En outre, la Russie allait bientôt réaliser que les nouveaux Etats balkaniques n’éprouvaient pas à son égard des sentiments particulièrement reconnaissants - bien qu’ils lui dussent leur indépendance - et qu’elle ne pouvait plus compter sur la route des Balkans pour accéder aux mers chaudes.

Dans ces conditions, le seul passage qui s’offrait à elle, dans sa progression vers la Méditerranée, était l’axe Erzurum-Alexandrette (l’actuelle Iskenderun). Il était naturellement tentant, pour mettre la main sur cet axe, de se servir des Arméniens. C’est pourquoi elle commença à s’intéresser, aussitôt après le congrès de Berlin, au problème arménien.

Pour atteindre son but, la Russie appliquera la méthode qui lui avait si bien servi dans les Balkans, c’est-à-dire qu’elle s’emploiera à provoquer des incidents dans les provinces à population arménienne afin d’avoir un prétexte pour intervenir. Elle ne se contentera pas, dans cette perspective, de recourir à l’aide de l’Eglise grégorienne; elle fera aussi de son mieux pour soutenir l’action des comités révolutionnaires arméniens.

L’Angleterre de Gladstone - celui-ci, chef du Parti libéral, avait accédé à la tête du gouvernement britannique quelque temps après le congrès de Berlin - apportera, dans ce domaine, un sérieux appui à la Russie et fera figure de véritable champion de la cause arménienne, apparaissant ainsi comme un instrument de la politique russe.

Cependant, à l’inverse de la Russie, l’Angleterre prendra son rôle de promotrice de l’indépendance arménienne au sérieux. Lorsque les Russes s’en rendront compte, ils cesseront de s’intéresser aux Arméniens. Bien plus, ils prendront ouvertement position contre leurs idées d’indépendance et se rapprocheront de la ligne suivie par les Ottomans.

Le soutien donné par les Anglais à la cause arménienne s’explique de la même manière que leur soutien à l’insurrection grecque: il s’agissait pour eux, dans l’hypothèse où l’Arménie verrait réellement le jour, de pouvoir compter sur la reconnaissance du nouvel Etat et de faire jouer à celui-ci le rôle d’Etat -tampon chargé d’empêcher la progression de la Russie vers le Sud.
Lorsque la Russie, confrontée à la menace anglaise, cessera de soutenir les comités révolutionnaires arméniens, le relais sera pris par l’Angleterre et la France.

Vaincue par le Japon en 1905, la Russie parviendra, deux ans plus tard, à trouver un modus vivendi avec l’Angleterre au sujet des problèmes asiatiques. Dès lors, elle oubliera totalement la question de l’indépendance arménienne et s’engagera dans une politique de partage de l’Empire ottoman en zones d’influence, avec pour perspective plus lointaine le démembrement de celuici. C’est dans cette atmosphère que débutera la Première Guerre mondiale et que seront conclus les accords Sykes-Picot visant au dépeçage de l’Empire.

Dans le cadre de tous ces développements politiques, les Arméniens ne seront jamais autre chose qu’un instrument au service des appétits des grandes puissances et leurs aspirations à l’autonomie et à l’indépendance ne prendront vie que dans leur imagination. Les Arméniens - ou plus précisément l’Eglise arménienne - seront les seuls à ne pas se rendre compte de la réalité des choses.


 

 

 

 

 

3. Du rescrit de 1856 au congrès de Berlin
Le moment est venu de jeter un rapide coup d’œil sur les divers événements qui se sont produits dans l’Empire ottoman au lendemain de la promulgation du rescrit impérial de 1856.

Ce rescrit avait ouvert la voie, nous l’avons vu, à d’intenses luttes internes au sein de la communauté arménienne. L’adoption, en 1863, du “Règlement de la nation arménienne” ne mit pas fin à ces conflits. Toutefois ceux-ci ne touchèrent que la communauté d’Istanbul. Aucun désordre ne se produisit en Anatolie. Il est au demeurant significatif qu’aucune plainte ou demande d’intervention n’ait été adressée à ce propos aux représentants des puissances étrangères.

Certes, un soulèvement s’était produit à Zeytun en 1862. Mais celui-ci avait été provoqué par tout autre chose. Ainsi que nous aurons l’occasion de le voir dans la section consacrée aux soulèvements, les événements de Zeytun eurent en effet pour origine certains comportements de type féodal propres aussi bien aux Arméniens qu’aux autres habitants de la région.

La situation commença à changer en 1869, avec l’accession de Migirditch Khrimian à la dignité de patriarche.

Pasdermadjian affirme dans son ouvrage qu”à la veille de la guerre russo-turque de 1877-1878, la situation des Arméniens en Arménie turque était aussi difficile et même pire que celle des Serbes en Bosnie ou des Bulgares en Roumélie et Macédoine. [1]”

Ailleurs il écrit: “Jusqu’en 1876, la politique turque, si elle favorisait les Kurdes en Arménie, n’avait pas un véritable caractère anti-arménien. La situation souvent tragique des Arméniens découlait de leur position de peuple sujet et des conditions générales de l’Empire plutôt que d’une action concertée du gouvernement. En fait, les interventions de Constantinople dans les affaires arméniennes au cours des décades précédentes avaient été surtout marquées par le souci de protéger l’indépendance de l’Eglise arménienne vis à -vis des efforts d’assimilation venant du côté catholique ou orthodoxe.[2]”

Jusqu’à quel point le gouvernement ottoman parvenait-il, en ces années 1870, à imposer son autorité en Bosnie-Herzégovine ou en Bulgarie? Pasdermadjian ne juge pas nécessaire de le préciser. De même, il ne dit rien de la situation de la majorité musulmane, que ce soit en Anatolie ou dans les territoires occidentaux de l’Empire, et n’estime pas utile de se demander, si celle-ci était réellement mieux lotie que les non musulmans.

A cette époque, le gouvernement ottoman était le premier à reconnaître que l’Empire se trouvait en mauvaise posture et qu’il était urgent de prendre des mesures afin de stopper son déclin. Tous les sujets du sultan connaissaient les mêmes difficultés et la situation des musulmans, qui ne pouvaient pas bénéficier de la protection des Etats étrangers et qui n’avaient personne à qui faire entendre leurs plaintes, était même plus pénible que celle des non musulmans. Dans les provinces orientales du pays, le brigandage, assurément, faisait de terribles ravages. Mais les non musulmans, et plus particulièrement les Arméniens, étaient-ils les seuls à pâtir de la férocité des brigands? Il ne faut pas oublier que les Arméniens et les Grecs avaient eux aussi leurs bandes de malfaiteurs et que celles-ci ne s’attaquaient qu’aux musulmans, qui se trouvaient ainsi pris entre deux feux.

Par ailleurs, il convient de rappeler que ces Arméniens qui se plaignaient tellement de leur sort constituaient l’élément le plus prospère, le plus florissant du pays.

Si les chiffres donnés par Marcel Léart dans son célèbre ouvrage sur la question arménienne sont exacts [3], l’Anatolie comptait vers le milieu du XIXe siècle, sur un total de 166 importateurs, 141 Arméniens, 12 appartenant à diverses autres communautés et seulement 13 Turcs. De même, sur 9.800 boutiquiers et artisans, 6.800 étaient arméniens et 2.550 turcs. Les Arméniens prédominaient aussi dans les secteurs de l’exportation (où ils étaient au nombre de 127, contre 23 Turcs), de l’industrie (sur un total de 153 industriels, il y en avait 130 d’origine arménienne) et de la banque (32 sur un total de 37). Dans la région désignée par certains sous le nom d”Arménie turque”, les Arméniens disposaient de 803 écoles, fréquentées par 81 226 élèves et comptant au total 2.088 enseignants.

Les Arméniens avaient sans doute lieu de se plaindre de la façon dont le pays était administré et des multiples désordres qui venaient y troubler l’ordre public, mais pas plus que les musulmans. En fait, ce n’est qu’après l’arrivée de Khrimian à la tête du patriarcat que l’Eglise grégorienne allait commencer à présenter les Arméniens comme une communauté éternellement persécutée et torturée.

Avant d’aller plus loin, il nous paraît utile de présenter le patriarche Khrimian.
Au lendemain de la promulgation du décret impérial de Gulhane et plus encore après le rescrit de 1856, un des principaux sujets de préoccupation du patriarcat était de voir s’éroder les droits et privilèges dont il avait bénéficié jusque-là.

C’est en réaction à cette situation que le patriarche Matheos Tchouhadjian démissionna en 1848. Quelques années plus tard, en 1858, il allait devenir Catholicos d’Etchmiadzin.

La même année, Gevorg Kerestedjian fut porté à la tête du patriarcat d’Istanbul. Il démissionna en 1860, à la suite des polémiques provoquées par la préparation du “Règlement de la nation arménienne”. Les journaux arméniens de l’époque écrivirent qu’il s’était démis de sa fonction parce qu’il désapprouvait le “Règlement” [4].

En 1866, Kerestedjian allait succéder à Tchouhadjian en tant que Catholicos d’Etchmiadzin.
C’est en 1869 que Khrimian fut élu patriarche d’Istanbul. En 1885, il deviendra lui aussi Catholicos d’Etchmiadzin. Lorsqu’il quitta le patriarcat d’Istanbul, il y fut remplacé par Nercès Varjabedian. Ce dernier subissait fortement l’influence de son prédécesseur et on dit même que celui-ci lui dictait certains de ses faits et gestes. Lors de l’élection du Catholicos d’Etchmiadzin qui eut lieu en 1884, Nercès Varjabedian fut un des candidats désignés par le Synode. Mais le tsar refusa de confirmer son élection de sorte qu’il ne put accéder à la dignité qu’il briguait.

Par contre, le souverain russe avait donné son accord à l’élection de Tchouhadjian, Kerestedjian et Khrimian. Par la suite, il accueillit aussi favorablement la désignation du successeur de Khrimian à la dignité de Catholicos, Matheos Izmirlian. Patriarche d’Istanbul de 1894 à 1896, ce dernier allait occuper encore une fois cette fonction en 1908, mais pour peu de temps. L’année même de sa réélection, il quitta la capitale ottomane pour se rendre de nouveau à Etchmiadzin.

Bien entendu, le tsar ne perdait jamais de vue, lorsqu’il lui fallait entériner l’élection d’un Catholicos, les intérêts nationaux de la Russie. Il y a donc tout lieu de penser que les dignitaires de l’Eglise grégorienne qui quittaient le patriarcat d’Istanbul pour occuper le siège d’Etchmiadzin étaient considérés par le tsar comme des personnalités favorables aux intérêts russes.

Certes, les intérêts nationaux de la Russie et ceux de l’Eglise grégorienne ne concordaient pas toujours, mais dans certains cas, néanmoins, il leur arrivait de se rejoindre.

Le gouvernement russe s’employait à priver l’Eglise d’Etchmiadzin de tout pouvoir à l’intérieur de la Russie. Mais il trouvait avantage, dans le même temps, de faire en sorte que son autorité restât intacte à l’extérieur du pays. Sur ce point, ses vues concordaient parfaitement avec celles de l’Eglise arménienne, et d’autant plus que le patriarcat d’Istanbul était loin d’accepter de gaieté de cœur l’affaiblissement de sa propre autorité.

L’Eglise arménienne savait que la Russie ne voulait pas d’une Arménie indépendante. Les Russes, de leur côté, savaient bien que l’Eglise arménienne n’ignorait rien de leurs objectifs. Ils savaient aussi que les Arméniens de l’Empire ottoman désiraient obtenir leur autonomie. Ils savaient enfin que les autres puissances ne leur permettraient pas d’occuper la région connue sous le nom d’Arménie. Mais ils pensaient que si celle-ci devenait autonome, elle viendrait s’inscrire dans leur zone d’influence. Une telle perspective ne pouvait évidemment que leur sourire.

Vers le début des années 1870, I’Eglise arménienne commença à réaliser, et la Russie avec elle, que si par quelque hasard la situation de l’Empire ottoman venait à s’améliorer à la suite des diverses réformes qui avaient été édictées, les doléances des Arméniens perdraient toute crédibilité. Lorsque les Arméniens seront admis, au lendemain de la promulgation de la Constitution ottomane (1876), à siéger au Parlement, il leur deviendra encore plus difficile de se plaindre. Il fallait donc agir d’urgence, prendre au plus vite les mesures qui s’imposaient. (Il est à noter que la suspension de la Constitution ottomane de 1876 fut une source de satisfaction pour l’Eglise arménienne.)

Ce qu’il convenait de faire, c’était de renforcer l’autorité de patriarcat, d’arrêter l’érosion de son pouvoir et, dans le même temps, d’attirer l’attention des grandes puissances, de les inciter à faire pression sur le gouvernement ottoman afin de contraindre celui-ci à accorder l’autonomie aux Arméniens. Pour parvenir à ce résultat, il fallait avant tout recourir à l’arme de la propagande et multiplier les plaintes et les protestations.

C’est le patriarche Khrimian qui, dans ce domaine, accomplit le travail le plus efficace.
Né à Van en 1820, Khrimian visita en 1841 Etchmiadzin et l’Ararat. Par la suite, il se rendit à Istanbul où il entama une carrière d’enseignant. A cette époque, le patriarcat avait à sa tête Tchouhadjian. En 1854, Khrimian entra dans les ordres. Il y a tout lieu de penser qu’il s’intéressa de près, durant toutes ces années, aux problèmes du patriarcat. Après son ordination, ses supérieurs ecclésiastiques l’envoyèrent d’abord à Van, puis à Mus. C’est dans ces années que Tchouhadjian, puis Kerestedjian occupèrent le siège du Catholicos d’Etchmiadzin. Il ne faut pas oublier qu’ils avaient l’un et l’autre quitté le patriarcat d’Istanbul pour protester contre le grignotage des prérogatives du patriarche. Durant son séjour à Van et à Mus, Khrimian fit paraître un journal nommé d’abord l’Aigle de Van, puis l’Aigle de Mus, dans lequel il commença à broder sur le thème des souffrances subies par les populations arméniennes de l’Anatolie orientale. En 1869, quinze ans seulement après son entrée dans l’Eglise et alors qu’il n’était âgé que de quarante-neuf ans, il fut élu patriarche. Il y a tout lieu de penser que sa bonne connaissance des problèmes de l’Eglise grégorienne et les efforts qu’il avait commencé à déployer pour les résoudre furent pour beaucoup dans cette promotion. En outre, le soutien du Catholicos d’Etchmiadzin, Kerestedjian, dut selon toute probabilité peser tout autant dans la balance.

Dès qu’il se trouva à la tête du patriarcat, Khrimian s’empressa de mettre la question des provinces orientales à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale arménienne. Il envoya également une circulaire à tous les évêques, leur demandant de faire connaître au patriarcat tout ce qui, dans leurs circonscriptions, pouvait faire l’objet de plaintes. Sur la base de ces rapports, le patriarcat élabora un mémorandum qui fut remis à la Sublime Porte en février 1872. Le gouvernement réagit à ce mémorandum en instituant une commission composée à parts égales de musulmans et de chrétiens qui fut chargée d’examiner les doléances arméniennes.

Par ailleurs, Khrimian s’efforça aussi de faire modifier par l’Assemblée nationale le “Règlement de la nation arménienne”. Il souhaitait un élargissement des pouvoirs du patriarcat, la réduction du nombre des membres de l’assemblée de 140 à 50 et la mise en place d’un nouveau système de représentation accordant aux provinciaux autant de sièges qu’aux habitants d’Istanbul. Mais toutes ces propositions se heurtèrent à l’hostilité du conseil laïque. Au sein de l’Assemblée nationale, de violentes empoignades opposèrent les délégués originaires de la capitale à ceux venus des provinces. Voyant qu’il ne parviendrait pas à faire admettre ses vues par l’assemblée, Khrimian se résolut finalement, en 1873, à donner sa démission. Il fut remplacé à la tête du patriarcat par Nercès Varjabedian.

Le nouveau patriarche ne partageait pas les vues de son prédécesseur. Toutefois, cela n’empêchait pas Khrimian et ses partisans de poursuivre leurs activités.

En 1875, une révolte ayant éclaté en Herzégovine, les grandes puissances intervinrent pour demander des réformes. L’Eglise arménienne voulut profiter des circonstances et jugea que le moment était venu d’exiger l’autonomie des provinces orientales.

Un groupe dirigé par Khrimian, et dans lequel figurait aussi le futur patriarche Izmirlian, se mit à exercer de fortes pressions sur Nercès qui se vit finalement obligé de se joindre aux partisans de l’autonomie.

Lorsqu’il se confirma qu’une conférence consacrée aux événements d’Herzégovine et de Bulgarie allait bientôt se tenir à Istanbul, le patriarcat fit parvenir aux grandes puissances, en septembre 1876, un mémorandum rédigé par Izmirlian demandant que le problème arménien fût lui aussi examiné au cours de cette réunion. L’Eglise d’Etchmiadzin, pour sa part, agissait auprès du tsar. Toute cette agitation était savamment orchestrée mais en réalité, les plaintes des Arméniens ne portaient que sur des faits isolés et leurs revendications - ils demandaient notamment que les biens de l’Eglise fussent exemptés de l’impôt, que les décisions des instances gouvernementales en matière de propriété foncière fussent appliquées de manière satisfaisante, qu’une commission comprenant des représentants du patriarcat fût créée par la Porte en vue d’enquêter sur les abus dont les Arméniens avaient à se plaindre - concernaient des questions dont le gouvernement s’occupait déjà.

Le patriarche Nercès s’employait également à faire la tournée des ambassadeurs en poste à Ýstanbul et s’efforçait d’attirer leur attention sur la question arménienne. L’entretien qu’il eut avec l’ambassadeur d’Angleterre, Henry Elliot, mérite une mention particulière. Dans un rapport du 7 décembre 1876, adressé au Foreign Office, l’ambassadeur relatait son entrevue avec le patriarche de la manière suivante [5]:

“J’ai reçu hier la visite du patriarche arménien. Il a formulé l’espoir, au nom de la grande communauté chrétienne qu’il dirige, que la conférence ferait pression sur la Sublime Porte pour qu’elle accorde aux provinces restées paisibles les mêmes privilèges qu’à celles qui s’étaient insurgées contre le gouvernement.

“Je lui ai répondu avec prudence. Je lui ai dit que le but de la conférence était de rétablir le calme dans les provinces insurgées et qu’il était peu probable que les questions d’ordre général, intéressant l’ensemble de l’Empire, y fussent évoquées.

“Le patriarche dit alors que ses coreligionnaires étaient surexcités et que s’il fallait une insurrection pour éveiller la sympathie des Etats européens, il ne serait pas difficile d’en provoquer une.”

C’est dans ce climat que s’ouvrit, le 23 décembre 1876, la conférence de Tophane chargée d’examiner les problèmes de l’Herzégovine et de la Bulgarie. Le même jour, le sultan promulgua la première Constitution de l’Empire ottoman.

Malgré tous les efforts déployés par le patriarcat et diverses autres instances, la conférence ne s’occupa pas des revendications arméniennes.

La promulgation de la Constitution fut accueillie très favorablement, aussi bien à l’intérieur de l’Empire ottoman qu’à l’extérieur. Tous les non musulmans se livrèrent à des démonstrations de joie chaleureuses et sincères. Toutefois, l’Eglise arménienne devait bientôt se rendre compte que la mise en place du régime constitutionnel, loin de jouer en sa faveur, risquait de lui porter tort: en effet, si la situation du pays venait à s’améliorer, il lui faudrait sans aucun doute dire adieu à ses projets d’autonomie. Ses espoirs furent ranimés par la nouvelle guerre russo-turque.

En effet, comme ni la conférence de Tophane, ni les négociations diplomatiques menées après son ajournement n’avaient donné de résultat, la Russie s’était décidée à agir seule et, le 24 avril 1877, avait déclaré la guerre à l’Empire ottoman.

Il est intéressant de noter que lorsque lecture fut donnée, au Parlement ottoman, du texte de la déclaration de guerre turque, les députés arméniens applaudirent chaleureusement [6]. Ce fait nous semble fort révélateur de l’attitude de l’Eglise et de la communauté arméniennes.

Il y a mieux: lorsque le sultan appela ses sujets non musulmans à se mobiliser au service de la patrie, l’Assemblée nationale arménienne décida le 7 décembre 1877, à l’initiative du patriarche, que les Arméniens devaient s’enrôler dans l’armée et participer aux combats [7]. Cependant, après la prise de Plevne par les Russes (10 décembre), l’Assemblée nationale arménienne se réunit à nouveau le 18 décembre et, malgré l’opposition du patriarche, annula la décision prise précédemment [8].

On voit donc que le tsar avait de bonnes raisons pour ne pas aimer Nercès et que ce n’est pas sans motif qu’il allait refuser, quelques années plus tard, de ratifier son accession à la dignité de Catholicos.
 
Il ressort clairement de tous les faits que nous avons signalés que les Arméniens ne voulaient pas être placés sous la domination russe et qu’ils étaient même prêts à se battre aux côtés des Ottomans pour faire obstacle à une telle éventualité. Toutefois, lorsqu’il devint évident, après la chute de Plevne, que l’Empire ottoman perdrait la guerre et que la Russie allait s’emparer d’une partie des provinces orientales, le patriarche commença à faire des avances à cette dernière, estimant que si quelque chose pouvait être obtenu, ce serait grâce aux Russes.

Désormais, les événements s’enchaîneront les uns aux autres et la question arménienne prendra progressivement les dimensions d’un problème européen.

Nous verrons dans les pages qui suivent comment on en arriva là. Mais auparavant, il nous faut jeter un regard sur le problème de la population arménienne dans l”Empire ottoman.


 

 

 

 

 

4. La population arménienne
A l’époque qui nous occupe, notre planète comptait environ trois millions d’Arméniens. Bien entendu, les Arméniens de l’Empire ottoman ne représentaient qu’une petite partie de ce total. S’il faut en croire les sources arméniennes, des centaines de milliers d’Arméniens auraient, au lendemain du traité d’Edirne (1829), quitté les provinces orientales de l’Anatolie pour se rendre en Russie. De tels mouvements migratoires n’ont Pu qu’entraîner une baisse de la population arménienne dans l’Empire ottoman.

Cependant, passés maîtres dans l’art de l’amplification, les Arméniens allaient présenter au congrès de Berlin des chiffres de population qui n’avaient rien à voir avec la réalité. Il s’agissait pour eux de démontrer que les Arméniens étaient, dans les provinces orientales, plus nombreux que les musulmans, afin d’obtenir la création, dans cette région, d’une Arménie indépendante. Ces chiffres qui n’avaient aucun rapport ni avec les dénombrements de l’Etat ottoman, ni avec les données dont disposaient les autres puissances n’ont jamais été pris au sérieux, que ce soit au congrès de Berlin ou après celui-ci. Les grandes puissances étaient toutes en mesure de connaîre les chiffres réels de la population arménienne grâce à leurs propres canaux d’information.

Il convient de remarquer que les Arméniens eux-mêmes considèrent comme fantaisistes les chiffres présentés par le patriarcat au congrès de Berlin.

Toutefois, lorsqu’il s’agit plus tard d’engager une campagne de propagande contre l’Empire ottoman, les grandes puissances, et en particulier l’Angleterre, n’hésitèrent pas à reprendre à leur compte les statistiques arméniennes, bien qu’elles sussent pertinemment que celles-ci étaient mensongères, et à affirmer que la différence entre ces données et les chiffres réels correspondait à la population massacrée par les Turcs.

Nous nous trouvons là, assurément, en présence d’un problème important et qui ne peut pas être passé sous silence.

Nous donnerons ci-dessous les chiffres de la population arménienne tels qu’ils figurent dans les sources arméniennes, occidentales et ottomanes. Dans un second temps, nous nous efforcerons de voir quelles conclusions on peut tirer de ces éléments discordants.


 

 

 

 

 

a. Les sources arméniennes
Les sources arméniennes reprennent en général les chiffres fournis par le patriarcat. Quant aux auteurs arméniens contemporains, ils se contentent habituellement de recopier les données proposées par d’autres historiens.

D’après Hovannisian, la Turquie comptait, avant 1914, entre 1,5 million et 2 millions d’Arméniens [1].

Pasdermadjian, pour sa part, écrit qu’il y avait dans le monde en 1914, 4,1 millions d’Arméniens dont 2,1 millions vivaient dans l’Empire ottoman et 1,7 million en Russie [2].

Jacques de Morgan (que nous rangeons parmi les auteurs arméniens, parce qu’il doit ses chiffres à Tchobanian) évalue le nombre des Arméniens de Turquie, en 1914, à 2.380.000 et propose le chiffre de 4.160.000 en ce qui con cerne la population arménienne totale du globe [3]. A la suite des événements de la Première Guerre mondiale, le nombre total des Arméniens aurait, selon lui, considérablement baissé mais serait resté, malgré tout, supérieur à trois millions.

Marcel Léart est l’auteur d’un livre publié en 1913 [4]. Voici un nom de consonance française, mais en réalité il s’agit d’un pseudonyme et. Marcel Léart est arménien. Nous l’apprenons par une lettre de M.N. Moditchian adressée à Toynbee et datée du 17 février 1916. Cette correspondance eut lieu à l’époque où Toynbee cherchait des documents pour écrire son Livre bleu [5]. Le vrai nom de Marcel Léart est Kribor Zohrab.

Voici les chiffres de la population arménienne qu’il donne dans son livre - en se basant sur ceux fournis par le patriarcat - pour l’année 1882:

Van 
Bitlis 
Diyarbakir
Erzurum
Elaziz
Sivas
400 000
250 000
150 000
280 000
270 000
280 000
 = 1 630 000
Adana
Halep (Antep, Urfa, Kilis MaraS)
 280 000
100 000
 = 380 000


Trabzon
Bursa
Aydin
Ankara,Kastamonu,Konya
Syrie,Beyrouth,Mossoul, Bagdad et Basra
Sandjak d’Ýzmit
120 000
60 000
50 000
120 000
40 000
65 000
= 455 000
Istanbul et ses environs Edirne
Edirne
Autres localités de Turquie d’Europe
135 000
50 000
10 000
= 195 000
TOTAL GENERAL   2 660 000

    
Toujours en prenant pour base les statistiques du patriarcat, Marcel Léart donne également, pour l’année 1912, les chiffres de population suivants qui se rapportent aux six provinces de l’Anatolie orientale:

 
Erzurum
Van
Bitlis
Harput
Diyarbakir
Sivas 
TOTAL

 Total
630 000
350 000
382 000
450 000
296 000
507 000
2 615 000

 Turcs
240 000 
47 000
40 000
102 000
45 000
192 000
666 000

 Arméniens
215 000
185 000
180 000
168 000
105 000
165 000
1 018 000

 

 

 

 

 

Nous n’avons pas retrouvé les documents du patriarcat d’où proviennent ces statistiques. Par contre, nous disposons des statistiques fournies par le patriarche à l’ambassadeur d’Angleterre en 1880 et 1881. Pour l’année 1880, le patriarche estimait à 658.500 le nombre total des Arméniens des six provinces orientales. Ultérieurement, le chiffre donné pour Sivas fut rectifié par le patriarcat et le total atteignit 805.745. Si l’on se tourne à présent vers le tableau fourni par Léart, on y trouve, pour l’année 1882, le chiffre de 1.630.000. On a peine à croire que le patriarche, qui avançait en 1880 le chiffre de 805.745 Arméniens pour l’ensemble des provinces orientales, ait pu, deux ans après, proposer un chiffre double du premier, alors que celui-ci paraissait déjà douteux aux Anglais. Nous disposons également, nous l’avons dit, des statistiques du patriarcat pour 1881. Nous les reproduisons intégralement plus bas. Quant aux données de Marcel Léart, il est probable qu’elles ont été fabriquées de toutes pièces en 1913, à l’instigation du patriarcat, dans le but de troubler les esprits.

Léart, ou plutôt Zohrab de son vrai nom, s’est même efforcé de démontrer que les chiffres du patriarcat étaient trop faibles et il a traduit à cet effet la section sur les “droits d’exemption du service militaire” figurant dans l’annuaire officiel de l’Empire ottoman pour l’année 1298 (1882), p. 413 et 414.
 
Voici textuellement:
“En récapitulant les rendements nets de cet impôt en 1292, 1293 et 1294, on obtient les chiffres suivants:
Année 1292 (1876) Lt. 416 720
Année 1293 (1877) Lt. 542 200
Année 1294 (1878) Lt. 542 390
“En tenant compte que pendant les trois années par suite de la circulation du papier monnaie, le rendement de cet impôt a été supérieur au moyen des autres années, nous avons dû admettre pour cette année-ci, comme rendement éventuel, la somme de Lt. 462 870.

“Si on évalue la population mâle non musulmane de l’Empire ottoman au minimum de 4 millions, le rendement de cet impôt devrait être au moins le double de ce qu’il produit aujourd’hui. [6]”

Cette traduction n’a cependant que peu de choses à voir avec le texte original. C’est ainsi, en particulier, que ce dernier ne fait nullement état de la “circulation du papier monnaie” mais note qu’au cours des années 1293 et 1294 la perception des arriérés [de l’impôt] a donné des résultats supérieurs à ceux des autres années, parce que le bruit a couru que le papier monnaie allait être supprimé. Ce n’est pas la seule “erreur de traduction” commise par Léart. Quelques lignes plus loin, il fait dire à l’annuaire officiel: “Si on évalue la population mâle non musulmane de l’Empire ottoman au minimum de 4 millions, le rendement de cet impôt devrait être au moins le double de ce qu’il produit aujourd’hui”, alors que le texte original écrit: “Le montant collecté au titre des droits d’exemption du service militaire aurait atteint le chiffre indiqué ci-dessus, si la population mâle non musulmane de l’Empire ottoman, la Roumélie orientale mise à part, avait été au moins de 4 millions.” La traduction de Marcel Léart transforme totalement, on le voit, la signification du texte original. Léart, alias Zohrab, étant originaire d’Istanbul, il est naturellement difficile d’attribuer ce contresens à une mauvaise connaissance du turc.

On retrouve une adultération du même type à la page 10 de son livre. Dans une note au bas de cette page, Léart, renvoyant à Lynch, écrit que les provinces d’Alep, Adana, Trabzon, Erzurum, Van, Bitlis, Diyarbakir, Elaziz et Sivas comptaient au total 1 058 000 Arméniens.

Or, les chiffres donnés par Lynch sont les suivants:

Les six provinces  387 746
Le reste de la Turquie d’Asie 751 500
Turquie d’Europe  186 000
TOTAL 1 325 246

Il est à remarquer que, pour l’ensemble de la Turquie d’Asie, Lynch propose un chiffre total de 1.139.246. De tous les auteurs non arméniens, c’est Cuinet qui donne les chiffres de population les plus élevés en ce qui concerne ces mêmes provinces de l’Empire ottoman. Pour Alep, Adana et Trabzon, il arrive à un total de 193 999 Arméniens. Si l’on ajoute ce chiffre à celui de 387 746 donné par Lynch pour les six provinces orientales, on obtient un total de 581.345. Il s’agit là d’un chiffre qui n’a aucun rapport avec celui fourni par Léart.

Comme nous n’avons pas réussi à vérifier si les statistiques figurant dans cet ouvrage signé d’un faux nom proviennent effectivement du patriarcat, nous avons préféré ne pas en tenir compte dans ce travail.

Venons-en maintenant aux chiffres fournis par le patriarcat lui-même. Au congrès de Berlin, le patriarche a, scion toute apparence, évalué à 3 millions le nombre total des Arméniens résidant dans l’Empire ottoman [7]. Pour les provinces d’Erzurum, Van, Bitlis, Sivas et Diyarbakir, les chiffres proposés par le patriarcat étaient de 2 millions d’Arméniens, contre 1 million de Turcs [8].
A ces évaluations, on peut opposer les données fournies par Lynch:
“Un auteur arménien connu pour son relatif sérieux, Vahan Vartabed, a indiqué dans le journal arménien Djeridei Sharkieh (numéro daté du 3/15 décembre 1886) que l’ensemble de la population grégorienne de Turquie se montait à 1.263.900 personnes. Nous pouvons admettre que le sultan compte parmi ses sujets un million et demi d’Arméniens. [9]”

C’est le 24 juin 1880 que le patriarche fit parvenir pour la première fois à l’ambassade d’Angleterre des statistiques sur la situation démographique des provinces orientales de l’Anatolie [10]. Le 10 septembre de la même année, il envoya une autre lettre à l’ambassade dans laquelle il corrigeait les chiffres concernant la province de Sivas [11]. Entre-temps, un membre du patriarcat, Odian Efendi, s‘était rendu au ministère des Affaires étrangères britannique, à Londres, et y avait remis à Sir Charles Dilke un mémorandum comprenant lui aussi des données statistiques [12]. Enfin, le 20 octobre 1881, le patriarche adressa une nouvelle série de chiffres à l’ambassadeur [13].

Nous avons regroupé tous ces chiffres dans un tableau que l’on trouvera page 107. Avant de les présenter, il nous paraît toutefois intéressant de reproduire ici quelques-unes des remarques faites à leur propos par 1’ ambassade d’Angleterre. Le 7 septembre 1880, le commandant Trotter écrivait dans un mémorandum préparé à l’intention de l’ambassadeur [14].

“(...) Cependant, je me permets d’attirer tout particulièrement l’attention de Votre Excellence sur les divergences entre les résultats des numéros (3), (4) et (5). Ces chiffres ont tous été communiqués à divers moments, de façon directe ou indirecte, par le patriarcat. Quand de tels écarts se manifestent dans les trois estimations d’origine arménienne en ce qui concerne le nombre des Arméniens, il est évident qu’il y a lieu de se méfier encore plus des chiffres relatifs à la population musulmane...”

Dans cette citation, les chiffres placés entre parenthèses renvoient aux colonnes des tableaux statistiques. Nous reproduirons textuellement ces données lorsque nous étudierons la population des diverses provinces.

La note adressée par le commandant Trotter à son ambassadeur en date du 15 février 1882 nous semble encore plus importante. On y lit notamment les lignes suivantes [15]:

“Lors d’une réunion de l’Assemblée nationale arménienne, à l’automne dernier, Mr. Sdépan Papazian, l’auteur présumé des tableaux statistiques présentés à la conférence de Berlin, s’en prit violemment au patriarche pour avoir communiqué aux Ambassades des tableaux statistiques sans avoir consulté au préalable l’Assemblée nationale, ce qui eut pour conséquence d’attirer l’attention de l’opinion sur les énormes divergences entre les chiffres de Berlin et ceux fournis plus récemment par le patriarcat et de provoquer des remarques sur le caractère douteux de ces deux séries de chiffres (...).

“Dans la liste de Berlin, par une manipulation visiblement malhonnête des chiffres officiels, le but recherché a été de prouver que, d’après ces chiffres, la population arménienne d’Erzurum et de Van (y compris Erzurum et Hakkari) se montait à 1.150.000 âmes. J’ai démontré par la suite que le nombre réel ne dépassait sans doute pas 450.000. Quant aux chiffres fournis par le Patriarche à l’ambassade en 1880, ils indiquaient une population de 373.500 Arméniens, plus 85.000 Nestoriens.”
Il nous semble que ces deux rapports du commandant Trotter, spécialiste des questions démographiques auprès de l’ambassade d’Angleterre, mettent suffisamment en lumière le caractère fantaisiste des chiffres du patriarcat. Il est assurément difficile d’ajouter foi à des statistiques présentant de telles divergences d’une année sur l’autre.

Dans le tableau ci-contre, nous présentons tous les chiffres du patriarcat, ainsi que ceux fournis par Marcel Léart. A l’époque, le but auquel visaient ces statistiques était de prouver qu’il y avait dans les provinces orientales de l’Anatolie plus d’Arméniens que de Turcs. C’est pourquoi elles comportaient également des chiffres concernant la population turque. Dans la liste qui suit, nous n’avons retenu que les données relatives à la population arménienne. Nous donnerons les chiffres concernant les Turcs lorsque nous étudierons la population de chaque province séparément.


 

 

 

 

 

b. Les sources orientales
Selon Ludovic de Constenson, la population arménienne s’élevait en 1913 à 3.100.000 personnes dont 1.400.000 vivaient en Turquie et 1.550.000 en Russie [16].

 La population arménienne (catholiques et protestants inc/us) des six provinces, d’après le patriarcat

 

 1878
(a)

1880
(b)

1880
(c)

 1881
 (d)

 1882
 (e) 

 1912
(f)

Erzurum
Van
Bitlis
Diyarbakir
Elaziz
Sivas 

 
1150 000



 215 177
184 000
164 508


 — 

 111 000
252 500

88 000
155 000
199 45 

128 478
133 859
130 460

107 059
 243 515 

280 000
400 000
250 000
150 000
270 000
280 000

 215 000
185 000
180 000
105 000
168 000
165 000

 TOTAL      805 745     2 660 000   1 018 000

(a) D’après les statistiques présentées au congrès de Berlin.
(b) Mémorandum remis à Sir Charles Dilke (FO 424/106/200)
(c) Liste élaborée par le patriarche (FO 424/106/273) avec la rectification relative à Sivas (FO
424/107/135)
(d) Liste élaborée par le patriarche (FO 424/132/46)
(e) et (f) Chiffres de M. Léart

Il est de toute évidence impossible de prendre ces statistiques au sérieux.


 

 

 

 

 

Le vicomte de Coursons indique dans son ouvrage qu’il a repris les chiffres de Cuinet; nous ne trouvons donc pas nécessaire de reproduire ici ses données [17].

Christopher Walker écrit qu’il y avait en Turquie, à la veille de la Première Guerre mondiale, 1,5 million à 2 millions d’Arméniens [18].

H.F. Tozer, citant Ravenstein, attribue à la Turquie d’Asie, pour l’année 1877, une population de 700.000 Arméniens [19].

D’après Clair Price, la population arménienne de Turquie se montait, avant la Première Guerre mondiale, à 1,5 million de personnes, et celle de Russie à 1 million [20].

Alexander Powell avance le chiffre de 3 millions d’Arméniens pour l’ensemble du globe. Il attribue à la Turquie une population arménienne de 1,5 millions d’âmes et à la Russie 1 million [21].

Lynch s’est penché sur le problème de la population arménienne de manière approfondie. Nous examinerons les chiffres qu’il fournit pour les provinces d’Anatolie un peu plus loin. Mais voici la répartition globale qu’il propose [22].

 Plateau arménien (provinces russes et turques)  906 984 
 Caucase et autres régions de la Transcaucasie  450 000
 Astrakhan, Bessarabie 75 600
 Le reste de la Turquie d’Asie 751 500
 Turquie d’Europe  186 000
 Azerbaïdjan iranien 28 890
 Colonie de Djoulfa et autres parties de l’Iran 14 110
 Bulgarie, Roumélie orientale 5 010
Roumanie 8 070
Autriche 1 230
TOTAL 2 427 394

Pour la partie du plateau arménien se trouvant en Turquie, Lynch donne le chiffre de 387.746 Arméniens (volume II, p. 409). En additionnant celui-ci aux deux autres nombres qui, dans le tableau ci-dessus, se rapportent au territoire turc, on obtient, pour tout l’Empire ottoman, un total de 1 325.246 Arméniens.

Parmi les auteurs occidentaux, c’est incontestablement Vital Cuinet qui a étudié de la façon la plus détaillée la population de l’Empire ottoman. Dans la préface de son grand ouvrage en quatre volumes, il écrit [23]:

“L’ouvrage que nous présentons aujourd’hui au public (...) est une compilation de notes statistiques recueillies sur les lieux mêmes, dans le cours de différents voyages d’exploration que nous avons effectués durant les douze années qui viennent de s’écouler.”

On Sait que c’est à la demande et pour le compte de l’Administration de la Dette publique ottomane que Cuinet a entrepris ce travail considérable.

Nous examinerons ultérieurement les chiffres donnés par Cuinet pour les diverses provinces de l’Anatolie orientale. Pour l’ensemble de la Turquie d’Asie, les chiffres globaux qu’il propose sont les suivants:

Musulmans 14 856 118
Arméniens 1 475 011
Chrétiens (autres) 1 285 853
Juifs  123 947
Etrangers et divers 170 822
TOTAL 17 911 751

Le chiffre concernant les Arméniens porte sur les grégoriens, les protestants et les catholiques.

Le “Livre Jaune” français reprend telles quelles les statistiques de Cuinet. C’est dire la créance que les Français accordent à ces chiffres [24].

Dans l’édition de 1910 de l’Encyclopedia Britannica, la population arménienne du globe est évaluée à 2.900.000 âmes, celle de la Turquie à 1.500.000 (pour la même date, le chiffre donné dans l’édition de 1953 est, s’agissant des Arméniens de Turquie, de 2.500.550 âmes. Dans l’édition de 1910, l’article est écrit pan un Anglais, alors que celui de l’édition de 1953 est l’œuvre d’un Arménien).


 

 

 

 

 

c. Sources ottomanes
Certains prétendent qu’il n’y a jamais eu dans l’Empire ottoman de recensement dans le sens moderne du terme et que les chiffres donnés par la Sublime Porte sont tous faux ou inventés de toutes pièces.

En réalité, il n’en est rien. Lorsque le nouvel ambassadeur des Etats-Unis fut reçu par Abdulhamid II en 1.886, il lui parla du dernier recensement américain et de l’utilité de cette opération. Fort intéressé par les propos de l’ambassadeur, le sultan lui demanda s’il aiderait éventuellement le gouvernement ottoman à introduire une telle institution en Turquie. Le représentant américain ayant répondu par l’affirmative, les autorités turques ne tardèrent pas à prendre les mesures nécessaires pour mettre sur pied un système de recensement moderne.

Le professeur Kemal Karpat a traité en détail de cette question dans un remarquable article consacré aux recensements ottomans [25], Les résultats de ce premier dénombrement de type moderne ont été publiés en 1893. Au cours des opérations, tous les sujets de l’Empire reçurent un certificat d’état civil. Ce document ayant été rendu obligatoire à partir de cette date, on admet en général que le recensement a été pris au sérieux par la population et effectué de manière satisfaisante. Cependant, la méthode employée pour ce recensement ne fut pas la même que celle en vigueur aujourd’hui, Au lieu de contraindre tous les habitants à rester chez eux pendant que les agents recenseurs allaient de maison en maison, les autorités utilisèrent une méthode qui consistait à interroger les chefs de famille et à remplir une fiche par personne vivant au foyer. Ces fiches étaient remplies en présence du maine.

Il n’est pas sans intérêt de signaler que le premier président de la Direction générale des statistiques créée en 1892 fut un Juif nommé Fethi Franco. C’est lui qui publia les résultats du recensement. Il fut remplacé en 1897 par un Arménien, Migirditch Chinabian, qui resta à la tête de cet organisme jusqu’en 1903. A partir de cette date, et jusqu’en 1908, la Direction générale des statistiques fut dirigée par un Américain, Mr. Robert.
 
Après que le recensement eut été effectué, les autorités créèrent dans chaque arrondissement (kaza) une Direction de l’état civil qui fut chargée d’enregistrer les naissances et les décès. De la sorte, il fut désormais possible de connaître les fluctuations démographiques.

D’après les statistiques élaborées par les autorités ottomanes, et citées par le professeur Kemal Karpat, la population de la Turquie se répartissait comme suit [26]:

 

 1893

 1905 

  1914

Musulmans 
Grecs orthodoxes
Arméniens grégoriens
Arméniens catholiques 
Protestants
Grecs catholiques
Juifs 
Latins 
Syriaques
Assyriens
Chaldéens
Jacobites
Maronites
Samaritains
Nestoriens
Yezidis
Tziganes
Druzes
Kazakhs

Bulgares
Serbes
Valaques
Etrangers
Catholiques
Monophysites 

 12 587 137
2 332 191
1 001 465
 — 
36 268

184 106
18 240








3 153 


817 835
 —
 —
235 983 
149 786
32 598

 15 508 753
2 823 063
1 031 708
89 040
52 485
29 749
253 435
20 496
36 985

2 371

1 024
28 738
 262
 —
2 927
16 470
— 
1 792
 761 530
— 
26 042 
197 760 

 15 044 846
1 729 738
1 161 169
67 838
65 844
62 468
187 073
24 845
54 750
4 133
13 211
 6 932
47 406
164
 8 091
 6 957
 11169
 7 385
1 006
14 908
1
82


   17 388 562  20 884 630  18 520 016

Le nombre des catholiques dont nous disposons pour l’année 1893 inclut, selon toute apparence, aussi bien les catholiques grecs que les catholiques arméniens. On peut admettre d’autre part que tous les protestants étaients arméniens. Dans ces conditions, la population arménienne de l’Empire ottoman atteignait donc au total:


en 1893: 1 157 519 personnes (nous avons considéré qu’il y avait parmi les catholiques 30 000 Grecs)
en 1905: 1173 233
en 1914: 1 294 851

Reprenons les différents chiffres fournis par les trois types de sources que nous avons passées en revue. Le tableau ci-dessous indique le nombre total des Arméniens de Turquie proposé par chacune des sources dont nous disposons:

Le Patriarcat 1 780 000 - 3 000 000
Jacques de Morgan 2 380 000
Pasdermadjian 2 100 000
Hovannisian 1 500 000 - 2 000 000
Vahan Vartabed 1 263 000
Ludovic de Constenson 1 400 000
Walker 1 500 000 - 2 000 000
Ravenstein 760 000 (Turquie d’Asie)
Clair Price 1 500 000
A. Powell 1 500 000
Lynch 1 325 000
Cuinet 1 475 000 (Turquie d’Asie)
Encyclopedia Britannica 1 500 000
Statistiques officielles ottomanes 1 160 000 - 1 300 000

Au congrès de Berlin, le patriarcat avait avancé le chiffre de 3 millions d’Arméniens. Il est significatif qu’il soit, par la suite, revenu sur cette évaluation pour proposer le chiffre de 1.780.000. Pensant que l’Arménie allait obtenir son indépendance, le patriarche avait commencé par tenir des propos irréfléchis. Mais les choses ne s’étant pas déroulées comme prévu, il s’était ravisé, de crainte sans doute que les autorités ottomanes ne tirent argument des statistiques présentées à Berlin pour augmenter les impôts, et avait opté pour un chiffre inférieur à 2 millions. Nous allons voir plus loin que les chiffres donnés par le patriarche pour les six provinces orientales de l’Anatolie sont aussi très exagérés. Au demeurant, il convient de remarquer que les documents du patriarcat, sur lesquels ces statistiques étaient prétendument basées, n’ont jamais été rendus publics. Par ailleurs, il est évident que ni les Arméniens catholiques, ni les Arméniens protestants ne pouvaient figurer sur les registres de l’Eglise grégorienne.
 
Dans ces conditions, nous sommes assurément en droit de ne pas tenir compte des données fournies par les auteurs arméniens, presque toujours calquées sur celles du patriarcat. De même, nous devons écarter un auteur tel que Walker, porte-parole manifeste des intérêts arméniens. Notons que le chiffre donné par Vahan Vartabed - qui appartenait, rappelons-le, au patriarcat - suffit à démontrer le peu de sérieux des évaluations fournies par l’Eglise grégorienne.

Les estimations des auteurs occidentaux se situent généralement entre 1,3 million et 1,5 million. Toutefois, Cuinet, et dans une certaine mesure Lynch, sont les seuls à avoir entrepris des recherches un tant soit peu sérieuses sur la question. Si l’on ajoute au chiffre de Cuinet la population arménienne d’Istanbul dont Cuinet n’a pas tenu compte dans son ouvrage, on arrive, pour tout l’Empire ottoman, à un total d’environ 1,5 million d’Arméniens.

A la même date, c’est-à-dire en 1896, les statistiques ottomanes donnent le chiffre de 1.160.000. Mais comme à cette époque les habitants n’étaient pas tenus de rester chez eux pendant que les agents du recensement allaient de maison en maison pour procéder au dénombrement de la population, on peut évaluer à environ 150.000 le nombre d’Arméniens ne s’étant pas fait recenser afin d’échapper à l’impôt. Si l’on ajoute ce chiffre au résultat des statistiques officielles, on obtient, pour l’année 1896, un total de 1,3 million d’Arméniens.

Les recherches de Cuinet s’appuient sur les données fournies par les églises locales. Celles-ci ont toujours tendance à exagérer et nous sommes en droit de penser que ces exagérations se sont reflétées en partie dans les calculs de Cuinet. Au reste, il convient de noter que les statistiques de Cuinet sont antérieures aux révoltes de 1894-1896. Les auteurs arméniens sont unanimes à reconnaître que des centaines de milliers d’Arméniens ont quitté l’Empire ottoman à la suite de ces révoltes.

Dans ces conditions, il nous paraît raisonnable d’admettre que la population arménienne de l’Empire ottoman se montait, en 1896, à environ 1,3 million d’âmes.

Ceci dit, ce qui importe le plus, dans le contexte de la “question arménienne”, ce n’est pas tant le nombre total des Arméniens de l’Empire ottoman mais celui des habitants des provinces orientales de l’Anatolie, car c’est dans cette région qu’était envisagée la création d’une Arménie indépendante.

Au congrès de Berlin, les Arméniens avaient défini de la manière suivante les frontières de la région qu’ils entendaient administrer eux-mêmes: à l’est, les frontières russe et iranienne; à l’ouest, une ligne allant de Tirebolu, un bourg du littoral pontique, jusqu’au confluent du Kizil Cubuk et de l’Euphrate; au sud enfin, une ligne allant de l’Euphrate à la rivière Bitlis et du lac de Van à la frontière iranienne [27].

Tirebolu était à l’époque le chef-lieu des districts (kaza) de la province de Trabzon. Quant aux “six provinces” dans lesquelles il avait été décidé, au congrès de Berlin, d’introduire des réformes en faveur des Arméniens, il s’agissait des vilayet d’Erzurum, de Van, de Bitlis, de Diyarbakir, de Mamuretelaziz (Elaziz) et de Sivas. Dans le découpage administratif actuel, la zone couverte par ce groupe de provinces englobe les départements d’Erzurum, Erzincan, Agri, Van, Hakkari, Bingöl, Sivas, Amasya et Tokat, ainsi que la région de Sebin Karahisar au sud de Giresun.

Dans ses statistiques, le patriarcat prenait en compte non pas le nombre d’Arméniens, mais celui des chrétiens et le comparait non pas au nombre des musulmans, comme c’eût été logique, mais à celui des Turcs. En outre, il ne respectait pas le tracé des frontières provinciales et, dans certains cas, son découpage administratif passait à travers de simples communes (nahiye). Son but était d’induire les puissances occidentales en erreur, mais ses efforts s’avérèrent inutiles, non pas tant en raison de l’inexactitude de ses statistiques qu’à cause de la politique suivie par les grandes puissances.

Cependant, dans la mesure où les chiffres avancés par le patriarcat continuent, de nos jours encore, à être utilisés, il nous paraît important de les soumettre à un examen attentif.

Commençons par lire la lettre envoyée le 24 juin 1880 par le patriarche Nercès à l’ambassadeur d’Angleterre [28]:
 
“Monsieur l’Ambassadeur
“Constantinople, le 24 juin 1880

“Au moment où la question des réformes concernant l’Arménie, objet du troisième point de la note collective remise à la Sublime Porte, est en discussion, j ‘ai pensé que votre Excellence serait satisfaite d’avoir’ entre les mains des documents statistiques sérieux. Le dénombrement de la population a été fait jusqu’ici d’après le nombre des maisons; ce mode est absolument erroné, les habitants de chaque maison n’étant en aucune façon identique selon qu’il s’agit des maisons occupées par des Chrétiens ou par des Musulmans. A raison des exigences des mœurs musulmans, des ménages différents ne peuvent vivre sous le même toit; dans les mœurs Arméniennes, au contraire, les enfants et les frères, après comme avant leur mariage, continuent à vivre en commun; il en résulte que tandis qu’on doit compter trois à huit habitants au plus pan maison Musulmane, on en peut compter douze à soixante par maison Arménienne.

“Un dénombrement individuel peut seul fournir des indications exactes. Le tableau ci-inclus, qui ne comprend que les recensements des six provinces Arméniennes proprement dites (les Arméniens sont encore au nombre d’un million dans le reste de la Turquie d’Asie), a été dressé avec la préoccupation de rester au-dessous plutôt qu’au-delà de la réalité en ce qui concerne les chiffres de la population Chrétienne; il permettra à votre Excellence de se rendre compte de la situation vraie et de la proportion des éléments divers qu’il s’agit de sauvegarder.
 
“En admettant que l’on puisse, ce qui n’est pas juste en fait, considérer tous les nomades comme Musulmans, la population Chrétienne est encore de beaucoup la plus importante; quant à la population Musulmane proprement dite elle n’en représente pas même le tiers.

“Je crois inutile d’appeler l’attention de votre Excellence sur les considérations que provoque l’examen de ces éléments statistiques; je sais combien votre Excellence est déjà disposée en faveur de la cause des Arméniens, qui est celle de l’humanité et de la justice.

“Je prie votre Excellence d’agréer, avec mes remerciements pour le passé, et pour l’avenir, l’assurance (...)
(Signé) PATRIARCHE NERCÈS”

Cette lettre dans laquelle le patriarche fait de surprenantes révélations sur les us et coutumes des Turcs et des Arméniens, allant jusqu’à faire cohabiter soixante de ses coreligionnaires sous un même toit, constitue un document on ne peut plus significatif. Mais plus significative encore est la réponse donnée par le patriarche en date du 10 septembre 1880, à une lettre de l’ambassadeur qui attirait son attention sur des anomalies dans les chiffres de population relatifs à la province de Sivas [29]:

“Je m’empresse de répondre aux justes observations de votre honorable lettre en date du 6 courant, relativement au tableau de la population mixte du vilayet de Sivas que j’avais l’honneur de présenter à votre Excellence.

“En dressant ce tableau, Excellence, je n’avais en vue que la partie Arménienne proprement dite de ce vilayet, comme Sivas, Divrik et ses adjacents; j’ai omis, par conséquent, tous les sandjak du sud-est, qui ne font pas partie de l’Arménie, comme par exemple, Tokat (Gomana arménien), Darende, Gürün, Tonus, Aziziye; ce dernier est tout récemment ajouté au vilayet de Sivas.”

L’ambassadeur avait fait examiner cette réponse par sa chancellerie et le lieutenant colonel C.W. Wilson avait préparé à son intention un mémorandum où l’on pouvait lire notamment [30]:

“La lettre du patriarche au sujet de la province de Sivas et de sa population chrétienne témoigne de nombreuses lacunes en ce qui concerne la connaissance des réalités locales. C’est ainsi, par exemple, que Darende, Gürün, Tonus et Aziziye sont présentés comme des sandjak, alors que l’une de ces circonscriptions n’est qu’une simple commune (nahiye) et les trois autres des arrondissements (kaza). En outre, le patriarche indique qu’Aziziye n’a été incorporé que récemment à Sivas, ce qui est loin d’être vrai.”

Nous avons cité ces documents pour montrer quelles étaient les méthodes utilisées par le patriarcat. A présent, nous allons examiner les données disponibles concernant la répartition de la population dans chacune des “six provinces” de l’Anatolie orientale.


 

 

 

 

 

d. La province d’Erzurum
Lynch écrit que la population totale d’Erzurum se montait, en 1827, à 130.000 personnes, dont 19.000 à 24.000 Arméniens. Après l’occupation russe de 1829, lorsque l’armée du tsar se retira de la région, les Arméniens émigrèrent en masse. En 1835, toujours selon Lynch, Erzurum ne comptait plus que 15.000 habitants et on n’y recensait que 120 familles arméniennes. Lorsque Lynch visita Erzurum (après 1896), c’était une ville de 40.000 habitants, dont 10.500 Arméniens [31].

Les chiffres ci-dessus ne se rapportent bien entendu qu’au chef-lieu de la province. Pour l’ensemble de la province, Lynch donne le chiffre de 544.502 personnes, dont 106.768 Arméniens.

Dans le tableau annexé à sa lettre du 24 juin 1880, lettre que nous avons déjà mentionnée ci-dessus, le patriarche arménien attribuait à la province d’Erzurum une population de 270.000 âmes, la part des Arméniens dans ce total étant 111.000. En 1881, il porta le chiffre des Arméniens à 128.478. A la même époque, le chiffre donné en Angleterre était de 215.177.

D’après Cuinet, la province d’Erzurum comptait 134.967 Arméniens sur une population totale de 645.702 personnes.

En 1890, les autorités ottomanes estimaient pour leur part la population de la province à 555.159 âmes dont 113.488 de non musulmans. Le consul d’Angleterre C. Lloyd considérait ces chiffres comme acceptables [32]. En dehors des Arméniens, il y avait aussi à Erzurum des Grecs orthodoxes, ainsi qu’un nombre limité de membres d’autres minorités chrétiennes. D’après les autorités ottomanes, cette composante de la population comptait 3.356 âmes, tandis que Cuinet l’évaluait à 3.725 âmes et le patriarche à 5.000. Si nous admettons le chiffre moyen de 4.000, nous pouvons en déduire que, selon les estimations ottomanes, la population arménienne d’Erzurum se montait à 109.488 personnes.

En 1895, les Ottomans firent procéder à une nouvelle estimation par la commission de contrôle envoyée dans la région afin d’y examiner la question des réformes. D’après cette estimation, dont les résultats sont consignés dans le document anglais que nous avons déjà cité, la population totale de la province se montait à cette époque à 669.717 personnes et le nombre de non musulmans était de 123.935. Si, comme nous l’avons fait précédemment, nous soustrayons 4.000 de ce chiffre, nous pouvons admettre que la population proprement arménienne se montait à 119.935.

Dans les documents anglais, nous trouvons aussi des estimations faites par le commandant Henry Trotter [33]. Toutefois, celles-ci donnent des résultats cumulatifs pour les provinces d’Erzurum, Van et Bitlis (à l’exception de la circonscription de Siirt). Nous examinerons donc ces chiffres après avoir présenté les données dont nous disposons pour les deux autres provinces qu’ils concernent également.

Le tableau ci-dessous regroupe les diverses évaluations relatives à la province d’Erzurum faites entre 1880 et 1893 (les totaux ne comprennent pas que les Turcs et les Arméniens; y figurent aussi les autres composantes de la population):

Evaluation faite par: Musulmans Arméniens Total Année
Le patriarche

Le patriarche
Le patriarche
Les autorités ottomanes
Recensement de 1893
Cuinet
Les autorités ottomanes
Lynch
351 990

160 000
196 269
441 671
444 548
500 782
545 782
428 495
215 177

111 000
128 478
109 488
109 838 
134 967
121 935
106 768
582 879

270 000
337 767 
555 159
559 065 
645 702
669 717
544 502
1880
(Angleterre)
1880
1881
1890
début des années 1890
1892
1895
après 1896


 

 

 

 

 

e. Province de Van
Lynch, qui a visité cette province après 1896, lui attribue une population totale de 197.873 âmes, dont 75.644 Arméniens [34].  

Le chiffre donné par le patriarche en 1880 comprend aussi la population de la province de Bitlis. En 1881, le patriarche évaluait la population arménienne de Van à 133.859 personnes. Vers la même époque, le chiffre donné en Angleterre était de 184.000.

D’après Cuinet, sur un total de 430.000 habitants, il y avait dans la province de Van 241.000 musulmans et 79.998 Arméniens. L’estimation ottomane de 1890 fait état de 282.582 musulmans et 135.912 non musulmans. Comme il y avait dans cette province environ 80.000 Nestoriens, la part des Arméniens peut être estimée à 55.912 personnes. Le consul d’Angleterre Lloyd évaluait pour sa part la population de cette province à 115.000 musulmans et 155.988 non musulmans. Si l’on soustrait de ce total les 80.000 Nestoriens, il reste 75.988 Arméniens.

D’après le recensement ottoman de 1893, la population totale de la province se montait à 119.860 personnes, dont 59.412 musulmans et 60.448 Arméniens. Les Nestoriens, eux, semblent avoir été oubliés.

L’estimation ottomane de 1895 fait état de 207.028 musulmans et 101.204 non musulmans. Si on soustrait de ce dernier chiffre celui des Nestoriens, il reste 12.204 Arméniens. Il y a tout lieu de penser que les Nestoriens ont été confondus, dans cette estimation, avec les musulmans. C’est la raison pour laquelle il nous semble préférable de ne pas inclure ces chiffres dans notre tableau.

Les données relatives à la province de Van peuvent être résumées comme suit:

Evaluation faite par: Musulmans Arméniens   Total  Année
Le patriarche

Le patriarche 
Les autorités ottomanes 
Le consul Lloyd 
Cuinet
Recensement de 1893

Lynch
120 000

113 586
282 582
115 000
241 000
59412

52 229
184 000

133 859 
55 912
75 988
79 998
60448

75 644 
 384 363

337 611
418 494
270 988
430 000
119860

127 873
1880
(Angleterre)
1881
1890
1890
1892
début des
années 1890
Après 1896


 

 

 

 

 

f. Province de Bitlis
Lynch écrit que la population de Bitlis se montait, en 1814, à 12.000 personnes dont la moitié étaient des Arméniens. Selon le même auteur, la province comptait en 1838, 15.000 à 18.000 habitants dont un tiers d’Arméniens, et vingt ans plus tard, en 1868, 4.000 familles dont 1.500 étaient chrétiennes. Lorsqu’il visita lui-même la région, la population de la province se partageait en 27.673 musulmans, 16.089 Arméniens et 342 Assyriens [35].  

Le chiffre donné par le patriarche en 1880 regroupe la population de Van et celle de Bitlis. En 1881, par contre, le patriarcat attribue à la province de Bitlis une population de 130.460 Arméniens. Vers la même époque, le chiffre donné en Angleterre est de 164.508. D’après le patriarche, les Arméniens étaient les seuls non musulmans de cette province. Mais en réalité, il y avait à Bitlis environ 10.000 non musulmans appartenant à d’autres communautés. Si nous soustrayons ces 10.000 personnes des estimations ottomanes de 1890 et de 1895, ainsi que du chiffre proposé par le consul Lloyd en 1890, nous parvenons aux évaluations suivantes:

Evaluation faite par: Musulmans Arméniens Total  Année 
Le patriarche

Le patriarche
Les autorités ottomanes 
Lloyd
Cuinet
Recensement de 1893
Autorités ottomanes
Lynch
88 388

21 121
167 054
166 794
254 000
167 054
352 713
145 454
164 508

130 460 
99 944 
111 082
131 390
102 856
116 874
97 184
253 226

151 581
276 998
287 876
398 625
276 998
479 587 
242 980
1880
(Angleterre)
1881
1890
1890
1892
vers 1890
1895
vers 1896

Le sandjak de Siirt, qui dépendait autrefois de la province de Diyarbakir, avait été rattaché en 1880 à Bitlis. Les chiffres concernant cette circonscription ne sont cependant pas inclus dans les évaluations du patriarche.

Dans son mémorandum, le commandant Trotter a pour sa part jugé utile, afin de faciliter les comparaisons, de rattacher Siirt à Diyarbakir. Les chiffres qu’il propose pour Siirt sont les suivants:

Musulmans 47 098
Chrétiens 23 678
(Arméniens 22 450)
TOTAL 70 776

Si nous déduisons ces chiffres des données dont nous disposons pour Bitlis et que nous les ajoutons aux chiffres de Diyarbakir, les totaux généraux resteront inchangés, mais les comparaisons seront rendues plus aisées.

Cette déduction faite, le tableau de Bitlis se présente comme suit. Il est à remarquer que les nombres proposés par le patriarche et par Lynch ont été reproduits tels quels, car ils ne tiennent pas dompte de Siirt.

Nous avons indiqué plus haut que le patriarche avait founi en 1880, pour Van et pour Bitlis, des chiffres cumulés. Nous pouvons maintenant regrouper les diverses données dont nous disposons pour ces deux provinces et dresser une liste cumulative incluant les totaux du patriarcat pour 1880.

Evaluation faite par: Musulmans  Arméniens Total  Année
Le patriarche

Le patriarche
Les autorités ottomanes
Lloyd
Cuinet
Recensement de 1893
Les autorités ottomanes
Lynch 
88 388

21121
119 956
119 696
206 902
119 956
305 615
145 454 
164 508

130 460
77 494
88 632
108 940
80 406
94 424
97 184
253 226

151 581
206 222
217 100

327 849
206 222
408 811
242 980 
1880
(Angleterre)
1881
1890
1890
1892
vers 1890
1895
vers 1896 

  Population cumulée des provinces de Van et Bitlis

Evaluation faite par: 

Musulmans 

Arméniens 

Total 

Année 

Le patriarcat

Le patriarche
Le patriarche
Les autorités ottomanes
Lloyd
Cuinet
Recensement de 1893
Les autorités ottomanes
Lynch

208 388

151 500
134 407
402 538
234 696
447 902
239 816
-
197 683

348 508

252 500
264 319
133 406
164 620
168 938
140 854
-
172 828

537 589

489 000
489 192
624 716
488 088
757 849
386 530
-
370 853 

1880
(Angleterre)
1880
1881
1890
1890
1892
vers 1890
1895
vers 1896


Nous disposons également des chiffres cumulés relatifs aux provinces d’Erzurum, Van et Bitlis (à l’exception de Siirt) établis par le commandant Trotter. Si nous additionnons toutes nos données concernant ces trois provinces et que nous reprenons celles du commandant Trotter, nous pouvons dresser le tableau suivant:

 Population cumulée des provinces d’Erzurum ,Van et Bitlis (à l’exception de Siirt)

 Evaluation faite par:

 Musulmans

 Arméniens

Total 

 Année

Le Consul Taylor 
Le projet de Berlin
Le patriarcat
Le patriarcat
Le patriarcat
Vahan Vartabed
Les autorités ottomanes
Lloyd 
Cuinet
Recensement de 1893
Les autorités ottomanes
Lynch

724 700
528 000
560 378
280 000
330 676
-
844 209
676 367
948 684
734 364 
-
626 178

290 500
1 150 000
563 685
363 500
392 797
440 500
242 894
676 367
323 905
250 692
-
279 596

1 130 400
1 700 000
1 120 468
758 000
826 959
-  
1 179 875
1 043 247
1 403 551
945 585
-
915 355

1869 (a)
1878 (b)
1880 (d)
1880 (d)
1881 (d)
1879 (e)
1890
1890
1892
vers 1890
1895
vers 1896


Il convient de donner quelques explications au sujet des nombres fournis par les Anglais:
(a) Taylor a été consul d’Angleterre à Erzurum et Diyarbakir. Les statistiques qu’il a établies figurent dans le Livre Bleu britannique, Turkey, n° 15 (1877).
(b) Ces chiffres sont ceux présentés par le patriarche au congrès de Berlin.
(d) Il s’agit des chiffres remis en juin 1880 à Sir Charles Dilke.
(d) Ces chiffres sont ceux que nous avons déjà donnés dans les pages qui précèdent. Ils ont été empruntés aux tableaux statistiques présentés par le patriarche à l’ambassadeur d’Angleterre en 1880 et 1881. Le commandant Trotter a déduit des résultats concernant Erzurum les Alevi et les Pocha.
(e) Ces chiffres ont été remis au commandant Trotter par le représentant du patriarcat, Vahan Vartabed.

Les différences entre les quatre séries de chiffres fournies par le patriarcat sont tout aussi éloquentes que les différences qui existent entre des données d’origine ecclésiastique et les autres estimations dont nous disposons. Les numéros (3), (4) et (5) mentionnés dans la lettre du commandant Trotter à l’ambassadeur d’Angleterre que nous avons citée plus haut se réfèrent aux trois premières estimations du patriarcat.



 

 

 

g. Province de Diyarbakir
Pour pouvoir comparer les chiffres du commandant Trotter à ceux du patriarche, nous avons, dans le tableau qui suit, soustrait les données relatives à Siirt des totaux de la province de Bitlis pour les ajouter à ceux de Diyarbakir. Sont concernés par ces additions les chiffres de Cuinet et du consul Lloyd, ainsi que les estimations ottomanes de 1890 et 1895 et le recensement de 1893. Nos autres sourdes incluent déjà, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, les chiffres de Siirt. Lynch ne donne pas la population de la province de Diyarbakir. Cette province est également absente de la liste établie par le patriarcat en 1881 ainsi que du tableau directement présenté au Foreign Office en 1880:

 Estimation faite par:

Musulmans 

 Arméniens

Total 

Année 

Le patriarche
Les autorités ottomanes
Les autorités ottomanes
Lloyd
Cuinet
Recensement de 1893 
Les autorités ottomanes

145 000
328 000
287 672
351 682
384 742
336 689
425 351

88 800
76 958
79 320
90 034
101 579
83 047
86 202

293 800
416 082
383 220 
541 580
542 238
438 740 
532 781

1880
1880
1890
1890
1892
vers 1890
1895



 
h. Province de Mamuretelaziz (Elaziz)

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les chiffres dont nous disposons sont les suivants:

 

Estimation faite par:

Musulmans

Arméniens 

Total

Année

Le patriarche 
Le patriarche
Les autorités ottomanes
Lloyd
Cuinet
Recensement de 1893
Les autorités ottomanes
Lynch

125 000
172 584
300 194
205 353
505 446
300 188
494 881
182 000

158 000
107 059
74 158
81 155
69 718
79 974
84 422
93 000

300 000 
280 163 
374 352
286 508
575 314 
381 346
579 303 
276 756

1880
1881
1890
1890
1892
vers 1890
1895
vers 1896



 

 

 

 


i. Province de Sivas
Le tableau qui suit regroupe les données dont nous disposons pour cette province: 

Estimation faite par:

Musulmans 

Arméniens

Total 

Année 

Le patriarche 
Le patriarche 
Les autorités ottomanes
Cuinet
Recensement de 1893

388 218
694 425
735 489
859 514
766 558
801 630

199 245
243 515
116 712
170 433
118 191
131 361

605 063
945 081
892 201
1 086 015
926 671
971 981

1880
1881
1890
1892
vers 1890
1895


 

Ce sont là les six provinces revendiquées par les Arméniens. Mais pour une raison qui nous échappe, le patriarche a aussi inclus dans la liste présentée en 1880 à l’ambassadeur d’Angleterre la province d’Alep. C’est pourquoi il nous paraît utile de donner ci-contre les chiffres dont nous disposons pour cette province:
 
Estimation faite par: Musulmans  Arméniens  Total  Année 
Le patriarche
Cuinet
Recensement de 1893
135 000 
792  449
684 599
90 000
37  999
61 489
342 500
995 758
787 714
1880
1892
vers 1890

Le tableau qui suit résume les données relatives à la population arménienne des “six provinces”. En de qui concerne les estimations du patriarche et celles des autorités ottomanes, nous avons retenu les chiffres les plus élevés. Pour les estimations provenant d’autres sources, nous donnons à la fois les chiffres les plus élevés et les plus bas.

                                                                                   Autres sources
 

Le patriarche

Estimations ottomanes

maximum

minimum 

Erzurum
Van et Bitlis
Diyarbakir
Elaziz
Sivas

215 177
348 500
88 800
158 000
243 515

121 935
140 854
86 202
84 422
131 361

134 967 (Cuinet)
168 938 (Cuinet)
101 579 (Cuinet)
93 000 (Lynch)
170 433 (Cuinet)

106 768 (Lynch)
164 620 (Lloyd)
90 034 (Lloyd)
69 718 (Cuinet)
170 433 (Cuinet)

TOTAL 1 053 992 564 774 668 917 601 573
 

La moyenne des totaux des deux dernières colonnes recensant les maxima et les minima proposés par Cuinet, Lloyd et Lynch est de 635.245.

Compte tenu de ce que nous avons dit plus haut à propos des chiffres fournis par le patriarcat, nous pouvons admettre que la population arménienne des six provinces se situait en 1895-1896, entre 565.000 et 635.000 âmes.

Nous avons vu précédemment que l’ensemble de la population arménienne de Turquie se montait, à cette époque, à environ 1,3 million de personnes. Mis à part les effectifs des “six provinces”, on peut donc dire que l’Empire ottoman comptait encore entre 665.000 et 735.000 Arméniens.

Si cette population arménienne de 1,3 million d’âmes avait connu jusqu’en 1914 un rythme de développement normal, elle aurait naturellement atteint un niveau plus élevé qu’en 1896; Cependant, tous les auteurs arméniens sont unanimes à reconnaître que les révoltes de 1895-1896 ont ouvert la voie à un puissant courant d’émigration, phénomène qui ne fit que s’accentuer après les guerres balkaniques. En outre, les pertes territoriales subies par la Turquie entre 1896 et 1914 se sont elles aussi traduites, bien entendu, par des pertes de population, de telle sorte qu’en 1914 la population arménienne de Turquie allait continuer à se situer aux alentours de 1,3 million d’âmes.

Voici, d’après les statistiques officielles de l’Empire ottoman, la liste des provinces (vilayet) et des districts (sandjak) non rattachés à des provinces ayant, en 1914, une population arménienne de plus de 1.000 âmes:

Province d’Istanbul
Province d’Edirne
Province d’Adana
Province d’Aydin
Province d’Alep
Province d’Ankara
Province de Beyrouth
Province de Bitlis
Province de Bursa
Province de Kastamonu
Province de Diyarbakir
Province d’Erzurum
Province de Konya
Province de Mamuretelaziz
Province de Sivas
Province de Syrie
Province de Trabzon
Province de Van
District de Bolu
District de Canik
District d’Eskisehir
District d’Izmit
District de Jérusalem
District de Kayseri
District de Kalei Sultaniye
District de Kara Hisari Sahip
District de Karasi
District de Kütahya
District de Maras
District de Nigde
District d’Urfa

84 093
19 888
57 686
20 766
49 486
53 957
5 288
119 132
61191
8 959
73 226
136 618
13 225
87 864
151 674
2 533
40 237
67 792
2 972
28 576
8 807
57 789
3 043
52 192
2 541
7 448
8 704
4 548
38 433
5 705
18 370


Les districts suivants comptaient moins de 1 000 Arméniens: Antalya (630), Içili (341), Mentese (12), Catalca (842) et Zor (283). Si on ajoute ces chiffres à ceux de la liste ci-dessus, on obtient une population arménienne de 1.294.851, de qui correspondait à 6,9% de la population totale du pays évaluée, à la même époque, à 18.520.016 âmes.


 

 

5. La guerre russo-turque de 1877-1878 et le Congrès de Berlin
Cette guerre qui débuta le 24 avril 1877 fut la plus courte des guerres ayant opposé les Ottomans à la Russie. Ce fut aussi celle qui se termina de la façon la plus désastreuse. L’année 1293 de l’Hégire, qui correspond à l’année 1877 de l’ère chrétienne, est considérée comme un des moments les plus sombres de l’histoire ottomane. Le “désastre de quatre-vingt-treize” est, aujourd’hui encore, très présent dans la mémoire collective du peuple turc.

Dès la déclaration de la guerre, les forces russes commandées par Loris Melikoff, un général d’origine arménienne, passèrent à l’attaque sur le front oriental. Le 30 avril, avant même que le commandant ottoman sur de front, Ahmet Muhtar Pacha, ait eu le temps de prendre ses dispositions, Beyazit fut occupée par les Russes. Le 17 mai, ce fut au tour d’Ardahan de tomber.

C’est le 21 juin que les forces russes, qui n’avaient jusque-là cessé de progresser, rencontrèrent pour la première fois l’armée commandée par Ahmet Muhtar Pacha. Vaincues, elles durent battre en retraite. Ahmet Muhtar Pacha sortit également victorieux des combats qui se déroulèrent à Zivin. Le 24 août, après un court répit, les forces ottomanes attaquèrent les Russes qui se préparaient à couper la route de Kars à Erzurum et remportèrent la victoire de Gedikler, contraignant l’armée du tsar à reculer. La bataille de Yahniler, qui débuta le 2 octobre par une contre-offensive russe et qui dura trois jours, se solda elle aussi par une victoire turque. Mais le 15 novembre les Russes passèrent de nouveau à l’attaque du côté d’Alacadagh, et cette fois rien ne put les arrêter. Ahmet Muhtar Pacha se vit contraint de se retirer dans Erzurum et le 18 novembre Kars tomba.

Les Russes assiégèrent Erzurum mais cette ville résista jusqu’à la fin de la guerre et les soldats ennemis n’y pénétrèrent que huit jours après l’armistice. Il en alla de même de Batoum qui n’ouvrit ses pontes aux Russes qu’une fois l’armistice signé, et de conformément aux stipulations du traité.

Les Ottomans demandèrent à faire la paix après la chute de Plevne, sur le front occidental, la prise de cette ville ayant ouvert aux Russes la route d’Ýstanbul. Signé le 31 janvier 1878, le traité d’armistice d’Edirne mit fin aux hostilités. Aussitôt après furent engagés les pourparlers de paix de San Stefano. La convention ne contient aucune clause relative aux Arméniens.

C’est entre le 31 janvier 1878 et le 3 mars, date de la signature du traité de San Stefano, que les choses se produisirent.

Nous avons vu plus haut que l’Assemblée nationale arménienne avait, le 18 décembre 1877, annulé une proclamation élaborée précédemment appelant tous les Arméniens à combattre. Aussitôt après, les dirigeants de la communauté se lancèrent dans une intense activité. Nous pouvons résumer le film des événements de la manière suivante [1].

Il ressort des diverses sources dont nous disposons qu’avant même la fin des hostilités, le patriarcat avait adressé à tous les ministres des Affaires étrangères une lettre exposant les griefs des Arméniens. De leur côté, les Arméniens de Russie avaient demandé au gouvernement du tsar d’intervenir en faveur de leurs coreligionnaires de Turquie.

Après que l’armistice d’Edirne eut mis fin à la guerre, l’Assemblée nationale arménienne décida, au cours d’une scéance secrète, d’envoyer un mémorandum au Catholicos d’Etchmiadzin pour transmission au tsar. D’après l’auteur arménien Saruhan, cité par Esat Uras, le document destiné au Tsar prévoyait trois possibilités:

1. Rattachement des territoires s’étendant jusqu’à l’Euphrate à la province d’Ararat et incorporation de cette région à l’Empire russe.
2. Au cas où cette annexion s’avérerait impossible, octroi aux Arméniens des mêmes droits que ceux reconnus aux Bulgares.
3. Occupation des territoires conquis pendant la guerre jusqu’à ce que les réformes projetées soient réalisées.

(Les sources que nous avons consultées ne fournissent aucune information supplémentaire à propos de ce document. L’incorporation des provinces orientales à la Russie n’était guère faite pour plaire aux Arméniens. A supposer qu’une telle demande ait été réellement présentée, on peut penser qu’il s’agissait surtout de donner plus de poids, par ce biais, aux deux autres revendications qui constituaient, aux yeux des Arméniens, l’essentiel.)

Dans le même temps, l’Assemblée nationale arménienne décidait d’envoyer une délégation à Edirne et de présenter une requête au tsar et à son Premier ministre. Dans cette requête datée du 1/13 février 1878, et dont le texte figure dans l’ouvrage de Leo intitulé Documents relatifs à la question arménienne (Tiflis, 1916), les Arméniens demandaient que leur soient reconnus les mêmes droits que ceux accordés aux chrétiens de Roumélie. Il semble, soulignons-le au passage, que le Catholicos n’ait approuvé ni le projet d’un rattachement des provinces orientales à la Russie, ni la requête présentée au tsar, ce qui cadre fort bien avec ce que nous savons de l’attitude générale de l’Eglise arménienne.

Malgré tous ces efforts, les Arméniens ne purent obtenir que des clauses en leur faveur fussent insérées dans le traité d’armistice d’Edirne.

Lorsque les pourparlers de paix s’ouvrirent à San Stefano, le patriarche, ne voulant pas être une fois de plus mis à l’écart, se rendit au quartier général du commandant en chef russe, le grand-duc Nicolas, et le pria personnellement d’inclure une clause à propos des Arméniens dans le traité (toutes les sources arméniennes signalent qu’une demande d’intervention fut présentée au quartier général, mais aucune ne précise que le patriarche se rendit lui même auprès du grand-duc).

Cette fois, les efforts de l’Eglise arménienne furent couronnés de succès. En effet, l’article 16 du traité de San Stefano précisait que les territoires occupés par les Russes en Anatolie orientale ne seraient évacués que lorsque la Sublime Porte aurait réalisé, dans les provinces habitées par les Arméniens, “les améliorations et les réformes exigées par les besoins locaux” [2].

Ce n’était pas là le régime d’autonomie que revendiquaient les Arméniens. Mais si le traité de Berlin n’était pas venu annuler cette clause qui subordonnait l’évacuation des provinces orientales de l’Anatolie à l’accomplissement des réformes en faveur des populations arméniennes, il est probable que les Russes qui, outre Batoum, Kars et Ardahan, occupaient aussi tous les territoires situés à l’est d’Erzurum, auraient refusé de rendre ces territoires et que les Arméniens se seraient retrouvés sous la souveraineté du tsar. Il n’est pas certain que cela aurait été pleinement de leur goût, mais ce n’est pas là notre affaire.

Toutefois, même aux yeux des Russes, il apparaissait évident que le traité de San Stefano ne pouvait guère être appliqué tel qu’il avait été signé. Du reste, ce document portait le titre de “traité de paix préliminaire”.

Dès que les clauses du traité furent connues, aussi bien l’Autriche que l’Angleterre manifestèrent leur opposition et, bien entendu, la France se rangea à leurs côtés. Finalement, à l’initiative de Bismarck, il fut décidé de convoquer un congrès à Berlin. Celui-ci se réunira le 13 juin et le traité de Berlin sera signé le 13 juillet.

Pendant les trois mois qui s’écoulèrent entre la signature du traité de San Stefano et le 13 juin, date de l’ouverture du congrès de Berlin, les Arméniens ne restèrent pas inactifs.

Dès le 17 mars 1878, le patriarche se rendait chez l’ambassadeur d’Angleterre à Istanbul, en le priant de ne pas informer les autorités ottomanes de sa visite. Nous sommes informés sur ce qui se dit au cours de cette entrevue grâce à un télégramme adressé par l’ambassadeur anglais Sir Henry Layard au Foreign Office [3].

Le patriarche dit en substance à son interlocuteur que les Arméniens n’avaient pas eu, au cours de l’année précédente à se plaindre de l’administration turque, qu’ils aimaient mieux rester sous la domination ottomane plutôt que de se voir rattachés à la Russie et qu’ils avaient même décidé de s’engager dans l’armée turque, mais que les choses avaient changé lorsque, après la victoire russe, ils avaient appris que certaines provinces orientales pourraient être rattachées à la Russie, que ses coreligionnaires étaient très montés contre lui pour avoir pris position contre les Russes et qu’ils menaçaient même de le lapider. (Ce rapport de Layard est un document extrêmement significatif qui suffit à lui seul à anéantir les accusations arméniennes, et les déclarations du patriarche peuvent être considérées comme un aveu complet.)

Le patriarche ajouta que les Arméniens étaient désormais bien décidés à réclamer leur dû, qu’ils souhaitaient avoir les mêmes droits que ceux reconnus aux autres communautés chrétiennes et que s’ils n’arrivaient pas à obtenir ce qu’ils demandaient par l’intervention de l’Europe, ils s’adresseraient à la Russie et continueraient à s’agiter jusqu’à leur rattachement à l’Empire russe.

Ce que le patriarche était venu demander aux Anglais, c’était d’aider les Arméniens à obtenir la création d’une Arménie autonome. Au cours de l’entrevue, Layard demanda à son interlocuteur ce qu’il entendait par “Arménie”. D’après le patriarche, 1’ "Arménie” devait comprendre les pachaliks de Van et Sivas, une bonne partie de la province de Diyarbakir et l’ancien Royaume de Cilicie. Lorsque Layard lui fit remarquer que cette vaste région était peuplée en très grande partie de musulmans, le patriarche l’admit mais ajouta que les musulmans étaient eux aussi mécontents de l’administration ottomane et préfèraient être soumis à un gouvernement chrétien. Layard ayant manifesté une certaine perplexité quant aux possibilités de réalisation d’un tel projet, le prélat répliqua que si les justes revendications des Arméniens continuaient à être ignorées, les provinces orientales finiraient pas se soulever contre le pouvoir ottoman et se jetteraient dans les bras de la Russie.

Ce document très important ne laisse aucun doute sur les intentions des Arméniens. Les déclarations du patriarche Nercès suffisent à expliquer les insurrections qui allaient débuter peu après.

Dans son rapport, Layard faisait état de l’existence de redoutables intrigues qui poussaient les Arméniens à adopter une telle attitude et, notant que si une Arménie autonome était créée, celle-ci finirait par tomber un jour ou l’autre entre les mains des Russes, il se demandait jusqu’à quel point il serait conforme aux intérêts de l’Angleterre de voir la Russie s’étendre jusqu’aux frontières de la Syrie.

Dans un second rapport [4], Layard allait bientôt faire savoir au Foreign Office qu’un Arménien ayant occupé de hautes fonctions à la Sublime Porte lui avait dit, en grand secret, que les dirigeants les plus en vue de la communauté arménienne étaient en train de préparer un projet de règlement organique d’une province d’Arménie autonome, que ce projet serait présenté à Berlin et qu’au cas où celui-ci serait rejeté les Arméniens ne cesseraient leur agitation qu’après avoir obtenu satisfaction.

Les Arméniens ont effectivement remis un tel document au congrès. Puisque l’informateur de Layard ne s’était pas trompé sur ce point, on est en droit de penser que le reste de ses dires correspondait également à la réalité et que les Arméniens s’employaient bien, dès cette époque, à préparer les insurrections qui, quelques années plus tard, allaient causer la perte de tant de vies humaines.

Ce n’est pas seulement à Istanbul que le patriarcat s’agitait. Il multipliait aussi les démarches auprès de tous les Etats qui devaient participer au congrès de Berlin. L’ancien patriarche Khrimian et l’archevêque Horen Narbey furent envoyés à Paris et à Londres. Horen Narbey se rendit également en Russie où il fut reçu par le tsar.

Il semble que l’ancien représentant du Khédive d’Egypte, Nubar Pacha (père de Boghos Nubar, le futur chef des délégations arméniennes aux pourparlers de paix de Sèvres et de Lausanne), ait fait partie de la mission chargée des contacts avec les autorités françaises. Il fut en tout cas un de ceux qui rendirent visite à Lord Lyons, ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris [5].

Lorsque s’ouvrit le congrès de Berlin, le patriarche voulut s’y rendre mais n’y fut pas autorisé. C’est donc Khrimian et Narbey qui représentèrent les Arméniens au congrès. Arrivée à Berlin le 13 juin, cette délégation soumit aux puissances le projet qu’ils avaient préparé et qui visait à la création d’une Arménie autonome en Turquie. Le texte de ce mémorandum a été reproduit par de nombreux auteurs.

Le voici, tel qu’il figure dans l’ouvrage de Marcel Léart [6]:

Projet de règlement organique pour l’Arménie turque, présenté au Congrès de Berlin par la Délégation arménienne
—I—

L’Arménie turque comprend, conformément à la carte ci-jointe, les vilayet d’Erzurum et de Van, la partie septentrionale du vilayet de Diyarbakir, c’est-à-dire la partie orientale du sandjak de Kharpout (ayant pour frontière, du côté de l’ouest, l’Euphrate), le sandjak d’Arghana et la partie septentrionale du sandjak de Segherte, qui forment la partie turque de l’Arménie Majeure, ainsi que le port de Rizé, entre Trébizonde et Batoum, pour faciliter le commerce et l’exportation.

L’Arménie sera administrée par un gouverneur général arménien, nommé par la Sublime Porte, avec l’assentiment des puissances garantes. Il aura sa résidence à Erzurum.

Le gouverneur général sera investi de toutes les attributions du pouvoir exécutif, veillera au maintien de l’ordre et de la sécurité publique dans toute l’étendue de la province, percevra les impôts et nommera sous sa responsabilité les agents administratifs; il instituera les juges, convoquera et présidera le Conseil général et surveillera tous les rouages administratifs de la province.

Ýnvesti de l’autorité pour cinq ans, le gouverneur général ne pourra être révoqué par la Sublime Porte, que d’accord avec les puissances garantes.

Il y aura un Conseil administratif central présidé par le gouverneur général et qui aura pour membres: 10 le directeur des Finances; 20 le directeur des Travaux. publics; 30 un conseiller légiste; 40 le commandant de la force publique; 50 l’inspecteur des écoles chrétiennes; 60 l’inspecteur des écoles musulmanes. Ce dernier sera nommé par le gouverneur général sur la présentation du chef de la magistrature du Chéri (Cari) dans la province.

La province sera divisée en sandjaks et ceux-ci seront subdivisés en kazas. Les gouverneurs des sandjaks et les sous-gouverneurs des kazas seront nommés par le gouvernement général.

Les gouverneurs et les sous-gouverneurs sont des agents délégués par le gouverneur général et le représentant en tout dans les subdivisions de la province. Ils sont aidés dans leur administration par deux conseillers désignés par le gouverneur général.

— II —

Le maintien de l’ordre et de la sécurité publique étant à la charge du gouvernement général de la province, une somme équivalente au 20% des revenus généraux de la province sera versée annuellement au ministère impérial des Finances.

Après prélèvement, sur le reste des revenus de la province, des frais nécessités par l’administration civile et judiciaire et l’entretien de la gendarmerie et de la milice, l’excédent sera employé ainsi qu’il suit:

10 80% seront affectés à l’établissement et l’entretien des voies de communication et d’autres travaux d’utilité publique;

20 20% seront consacrés à l’établissement et au maintien des écoles. Déduction faite des sommes affectées aux écoles supérieures le restant sera distribué, à titre de subvention, entre les écoles musulmanes et chrétiennes en proportion de la population sédentaire de chaque culte.

— III —

Il y aura un chef de la magistrature musulmane, nommé par S.M. le Sultan qui aura l’inspection de tous les tribunaux du Chéri fonctionnant dans la province.

Les tribunaux du Chéri ne connaîtront que des contestations entre musulmans.
Tous les procès civils, criminels et commerciaux entre chrétiens ou entre musulmans et chrétiens seront jugés par les tribunaux ordinaires. Ces tribunaux seront composés chacun de trois juges dont l’un sera appelé à exercer la fonction de président. Le gouverneur général nomme les juges et désigne les présidents de ces tribunaux.

La justice de paix est rendue par le sous-gouverneur du kaza et ses conseillers.
Des règlements spéciaux détermineront le nombre, la compétence et les attributions des tribunaux du Chéri, des tribunaux ordinaires et des juges de paix. Un code civil et un code criminel seront élaborés conformément aux principes modernes de la justice en Europe.

—IV—

Il y aura une entière liberté de culte.
L’entretien du clergé, aussi bien que celui des établissements religieux, sera à la charge de chaque communauté.

—V—

La force publique de la province s’appuie: 10 sur une gendarmerie; 20 sur une milice.
La milice sera composée, à l’exclusion des Kurdes, Circassiens et autres populations nomades: 10 des Arméniens; 20 de l’élément non arménien, domicilié dans la province depuis cinq ans.

La gendarmerie s’occupe du maintien de l’ordre et de la sécurité dans toute l’étendue de la province.

Elle est commandée par un chef de gendarmerie, nommé par le gouverneur général sur la proposition du commandant général de la force publique de la province, et placée sous ses ordres immédiats.

La milice est placée sous les ordres du commandant général de la force publique, et a pour mission, en cas de besoin, d’appuyer la gendarmerie.

En temps ordinaire, le service actif de la milice se composera de 4.000 hommes sous les armes, sans préjudice des garnisons de troupes régulières que le Gouvernement impérial voudrait placer, à ses frais dans les forteresses et les places fortes de la province.

—VI—

La formation du Conseil général aura lieu ainsi qu’il suit:
Chaque kaza enverra deux délégués, un musulman, un arménien, élus respectivement par la population musulmane et chrétienne du kaza.

Ces délégués réunis au chef-lieu du sandjak éliront ensemble deux conseillers par sandjak, un chrétien, un musulman.

Sont électeurs et éligibles aux deux degrés:
1 — Tous les habitants de la province âgés de plus de 25 ans possédant une propriété ou payant une contribution directe quelconque;
2 — Le clergé et les ministres des différents cultes;
3 — Les professeurs et maîtres d’école. Les chefs des communautés religieuses reconnues seront, de droit, membres de ce Conseil, un pour chaque religion.

Le Conseil général est convoqué une fois par an en session au chef-lieu de la province pour examiner et contrôler le budget de la province et la répartition des impôts. Un compte rendu financier annuel devra lui être présenté par le gouverneur général.

Le système de perception et de répartition des impôts sera modifié en vue de faciliter le développement des richesses du pays.

Le gouverneur général et le Conseil général fixeront d’un commun accord tous les cinq ans les sommes à remettre à la Sublime Porte conformément aux dispositions ci-dessus énoncées.

—VII—

Une commission internationale sera nommée pour un an par les puissances garantes, afin de surveiller l’exécution de ce règlement qui devra être mis en vigueur dans les trois mois de la signature de Protocole.

A ce document étaient annexées des statistiques démographiques que nous reproduisons ci-dessous [7]:

“Les provinces d’Erzurum et de Van ne font pas partie des territoires cédés à la Russie par le traité de San Stefano. Baybourt, Erzindjan, Malazgirt, Mus, Bitlis et Van sont, du point de vue de leur population, les centres les plus importants de ces deux provinces. Celles-ci comptent une population de 2.066.000 âmes. Si l’on déduit de ce total la population des territoires cédés à la Russie, soit 366.000 âmes, il reste 1.700.000 âmes.

Cette population se répartit entre les diverses ethnies de la manière suivante:

Arméniens 1 150 000
Turcs 400 00
Kurdes nomades 80 000
Les Zazas ou Dimbiliks. (Ceux-ci possèdent
leur propre langue)
35 000
Les Yezidis, adorateurs du soleil. (Ceux-ci possèdent lcur propre langue et pratìquent pour la plupart le nomadisme) 13 000
Les Tziganes nomades 3 000
Grecs orthodoxes et Juifs 5 000
Assyriens 14 000
  1 700 000

Il y a dans ces deux provinces 109 églises.
Le nord de la province de Diyarbakir, c’est-à-dire la partie orientale du sandjak de Harput (la frontière commence à l’ouest de l’Euphrate), le sand-jak d’Ergani et le nord du sandjak de Siirt. Cette région a pour principaux centres Harput, Egin, Çemiskeek, Palu et Siirt. La population de cette région atteint:

Selon l’annuaire officiel 664 300
A déduire du reste de la population de la province 302 000
  362 300

Cette population se répartit entre tes diverses ethnies de la manière suivante

Arméniens 180 000
Turcs 130 000 
Kurdes nomades 40 000
Zazas 2 300
Yezidis 2 000
Assyriens, Chaldéens 8 000
  362 300
 

Il y a dans cette province 48 églises.

 Tableau général

Provinces

Arméniens

Turcs 

Kurdes

Grecs orthodoxesorthodoxes

Assyro-Chaldéens

Zazas

Yezidis

Erzurum , Va
La partie septentrionale de Diyarbakir

1 150 000 
180 000

400 000
130 000

80 000
40 000

5 000
— 

14 000
8 000

35 000
2 000

13 000
2 000

TOTAL

1 330 000 

530 000

120 000

5 000 

22 000 

37 000  

15 000


A Erzurum et Van: 3 000 Tziganes.

Arméniens
Turcs
Kurdes
Ethnies diverses
TOTAL
1 330 000
530 000
120 000
82 000
2 062 000

Le 30 juin, le patriarche fit une nouvelle visite à l’ambassadeur d’Angleterre à Istanbul. Après l’avoir informé de la remise du projet au Congrès, il demanda aux Anglais de soutenir les revendications arméniennes [8].

Cependant, en raison de l’attitude adoptée par les Anglais, le projet arménien n’allait pas recevoir à Berlin l’accueil espéré. En effet, le 4 juin 1878, l’ambassadeur d’Angleterre, Sir Layard, avait conclu avec le ministre des Affaires étrangères ottoman, Saffet Pacha, une convention comportant deux articles. Le premier de ces articles stipulait qu’au cas où la Russie tenterait d’occuper, outre Batoum, Ardahan et Kars, une portion quelconque des territoires ottomans en Asie, l’Angleterre apporterait une aide militaire à la Turquie. En échange, le sultan promettait à l’Angleterre d’introduire les réformes nécessaires dans les provinces orientales et autorisait les Anglais, afin de faciliter une éventuelle intervention militaire, à occuper l’île de Chypre. L’article 2 accordait un délai d’un mois aux parties en présence pour ratifier la convention.

Par cet accord, l’Angleterre se voyait assigner le rôle de garant des réformes en faveur des Arméniens. La Russie, par là même, se trouvait repoussée au second plan. Aussi, poursuivra-t-elle désormais une politique visant à empêcher les réformes et à monter de la sorte les Arméniens contre l’Angleterre, dans l’espoir de les voir se rapprocher de la Russie.
 
A Berlin, le problème arménien fut examiné pour la première fois lors de la scéance du 4 juillet 1878. Toutefois, ce ne fut pas le projet arménien qui servit de base au débat mais une proposition du représentant anglais, Lord Salisbury, qui visait à un assouplissement de l’article 16 du traité de San Stefano et à la suppression de la clause selon laquelle l’exécution des réformes conditionnait l’évacuation des territoires occupés.

Le 6 juillet, le problème arménien fut à nouveau mis à l’ordre du jour du Congrès et les choses se terminèrent, le 8 juillet, par l’adoption d’un texte destiné à remplacer l’article 16 de San Stefano.

Cette nouvelle formule, qui constituera l’article 61 du traité de Berlin, était rédigée comme suit:

“La Sublime Porte s’engage à réaliser, sans plus de retard, les améliorations et les réformes qu’exigent les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens et à garantir leur sécurité contre les Circassiens et les Kurdes. Elle donnera connaissance périodiquement des mesures prises à cet effet aux puissances qui en surveilleront l’application.”

Par le traité de Berlin, les Russes se voyaient octroyer les sandjaks de Kars, Ardahan et Batoum, mais devaient restituer le sandjak de Beyazit. Batoum devenait un port libre et il était décidé que ses fortifications seraient détruites. Par ailleurs, la région de Kotur était laissée à l’Iran.

L’article 62 du traité de Berlin mérite lui aussi d’être mentionné. Cet article stipulait que la liberté religieuse serait maintenue dans l’Empire ottoman, sans aucune restriction, que tous les sujets de l’Empire bénéficieraient des mêmes droits quelle que fût leur religion ou leur secte, et que les non musulmans pourraient témoigner devant les tribunaux au même titre que les musulmans. Il précisait en outre que les consuls auraient désormais la possibilité d’accorder officiellement leur protection aux fondations et aux œuvres de bienfaisance religieuses.

Naturellement, les Arméniens devaient, eux aussi, bénéficier des dispositions de cet article.
Le 10 juillet, le patriarche se rendait encore une fois chez l’ambassadeur britannique. Il est peu probable, compte tenu des moyens de communication dont on disposait à l’époque, qu’il ait été déjà au courant des décisions prises à Berlin. Au cours de cet entretien, le patriarche fit savoir à l’ambassadeur que les Arméniens n’avaient pas réussi à convaincre le Congrès du bien-fondé du projet qu’ils avaient présenté et demanda que fut au moins inséré dans le traité une clause garantissant aux Arméniens la protection des puissances dans les cas où une telle protection s’avèrerait nécessaire [9].

Malgré tous leurs efforts, les Arméniens quittèrent Berlin, sans avoir obtenu la création d’une Arménie autonome. Selon certaines sources, la délégation arménienne aurait, au moment de quitter Berlin déposé une protestation et fait savoir que personne n’avait pris en considération leurs revendications parce qu’ils constituaient un peuple paisible, mais que cela leur avait servi de leçon et qu’ils ne l’oublieraient pas.
 
L’autonomie de l’Arménie ne se réalisa pas à Berlin, mais la “question arménienne” - la dernière née des “questions” relatives aux minorités de l’Empire ottoman - fit, à Berlin, son entrée dans la politique internationale et, tandis que le Congrès tenait encore ses assises, b’on vit un courant russophile faire son apparition parmi les Arméniens d’Istanbul.



[1] M. F. Brosset, op. cit. (Arakel, Livre d’histoires), p. 286 et 297.
[2] A.K. sanjian, op. cit., p. 34.
[3] W.E.D. Allen, Caucasian Battlefields, p. 18.
[4] 1.11. Danismend, Izahli Osmanli Tarihi Kronolojisi (Chronologie explicative de l’histoire ottomane), vol. IV, p. 65.
[5] R. Hovannisian, Armenia on the Road to Independence, p. 9.
[6] W.E.D. Allen, op. cit., p. 43.
[7] R. Hovannisian, op. cit., p. 10-11.
[8] I. H. Danismend, op. cit., vol. IV, p. 176-177.
[9] C. Oscanyan, The Sultan and his People, New York, 1857, p. 353.354.
[10] J.A. Gatteyrias, op. cit., p. 136.
[11] Prince M. B. Dadian, "La Société arménienne contamporaine", Revue des deux mondes, 15 juin 1867.
[12] 11 s’agit d’Agob Serobian, qui succéda au patriarche Mateos en 1848, à la suite de désordres au sein de la communauté.
[13] Dadian francise ainsi le nom de Gevorg Kerestedjian.
[14] Il s’agit de Sergis Kouyoumdjian.
[15] J.A. Gatteyrias, op. cit., p. 139.
[16] H. Pasdermadjian, op. cit., p. 312.
[17] Mikail Varandian, L’Arménie et la Question arménienne, Laval, 1917, p. 42-46.
[18] E. Aknouni, Les Plaiesdu Caucase, Genève, 1905, p. 117-119.
[19] Ibid., p. 10-14.


[1] Rifki Salim Burçak, Türk-Rus-Ingiliz Münasebetleri (Les relations turco-russo-anglaises), Istanbul, 1946, p. 9.
[2] Jacques Ancel, Manuel historique de la question d’Orient, p. 143.


[1] H. Pasdermadjian, Histoire de l’Arménie, p. 353.
[2] Ibid., p. 369.
[3] Marcel Léart,  La Question arménienne, p. 65 et suivantes.
[4] M. B. Dadian, po. Cit., p. 915.
[5] FO 424/46, no 336.
[6] FO 424/51, conf. no 588.
[7] FO 424/63, no 277.
[8] FO 424/63, n0 352.


[1] R. Hovannisian, op. cit., p. 37.
[2] H. Pasdermadjian, op. cit., p. 374.
[3] Jacques de Morgan, op. cit., p. 297.
[4] Marcel Léart, La Question arménienne à la lumière des documents, Paris, 1913.
[5] FO 96/205.
[6] M. Léart, op. cit., p. 64.
[7] H.F.B. Lynch, op. cit., p. 427.
[8] FO 424/107, no 104, annexe 1.
[9] H.F.B. Lynch, op. cit., p. 427.
[10] P0 424/106, no 273, annexe 1.
[11] F0424/107, no 135, annexe 1.
[12] FO 424/106, no 200.
[13] FO 424/132, no 46, annexe 1.
[14] FO 424/107, no 104, annexe 1, p. 2.
[15] FO 424/132, no 46, annexe 5.
[16] Ludovic de Constenson, Les Réformes en Turquie d’Asie, Paris, 1913.
[17] Vicomte de Coursons, La Rébellion arménienne. Son origine, son but, Paris, 1895.
[18] Christopher Walker, Armenia. The Survival of a Nation, Londres, 1980, p. 230.
[19] H.F. Tozer, op. cit., p. 194, note.

[20] Clair Price, op. cit., p. 78.
[21] Alexander Powell, op. cit., p. 114.
[22] H.F.B. Lynch, op. cit., vol. 11, p. 428.
[23] Vital Cuinet, La Turquie d’Asie, Paris, 1892-1894.
[24] Documents diplomatiques. Affaires arméniennes. Projet de réforme dans l’Empire ottoman, 1893-1897, p. 2-8.
[25] Kemal Karpat, “Ottoman Population Records and the Census of 1881/1882-1893”, International Journal of Middle East Studies, vol. 9 (1978), p. 237-274.
[26] Nous reprenons les chiffres publiés par K. Karpat, op. cit.
[27] H. F. B. Lynch, op. cit., vol.II, p. 408.
[28] FO 424/106, no 273.
[29] FO 424/107, no 135, annexe 1.
[30] FO 424
[31] H.F.B. Lynch, op. cit., vol. II, p. 206.
[32] Turkey, no 8 (1896), no 109.
[33] FO 424/107, no 104, annexe 3.
[34] H. F. B. Lynch, op. cit., vol.II, p. 412.
[35] H. F. B. Lynch, op. cit., vol. II, p. 151.


[1] Nous nous basons sur divers auteurs arméniens (Saruhan, Leo, varandian, Tomayan), cités par E. Uras, op. cit., p. 200 et suivantes.
[2] Voici le texte intègral de cet article 16: “Comme l’évacuation, par les troupes russes, des territoires qu’elles occupent en Arménie et qui doivent être restitués à la Turquie, pourrait y donner lieu à des conflits et à des complications préjudiciables aux bonnes relations des deux pays, la Sublime Porte s’engage à réaliser sans plus de retard les améliorations et les réformes exigées par tes besoins locaux dans les provinces habitées par tes Arméniens et à garantir leur sécurité contre les Kurdes et tes Circassiens.”
[3] FO 424/68, no 639.
[4] FO 424/68, no 644.
[5] FO 424/69, no 214.
[6] M. Léart, op. cit., p. 28-30.
[7] D’après E. uras, op. cit., p. 227 et suivantes.
[8] FO 424/72, no 10.
[9] FO 424/72, no 99.

 


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