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CHAPITRE IV LA QUESTION ARMÉNIENNE

Kamuran GÜRÜN*
Le Dossier Armenien
 

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LA QUESTION ARMÉNIENNE



1. Le coup d’envoi des réformes
En août 1878, le ministre anglais des Affaires étrangères, Lord Salisbury, demandait à Sir Layard, ambassadeur de Sa Gracieuse Majesté à Istanbul, de faire les démarches nécessaires afin que les réformes que le gouvernement ottoman s’était engagé à réaliser, tant par l’accord du 4 juin (relatif à l’île de Chypre) que par le traité de Berlin, fussent mises en chantier sans délai.

Ces instructions étaient datées du 8 août. Dès le 19, Sir Henry Layard présentait une note à la Sublime Porte.

Le gouvernement ottoman n’était pas hostile aux réformes et la réponse donnée le 24 octobre à la note de Layard contenait des propositions concrètes à ce propos [1].

Dans ce document, la Porte faisait notamment savoir qu’elle envisageait de créer dans les provinces orientales un corps spécial de gendarmerie dont l’organisation serait confiée à des officiers européens et qui pourrait jouer le rôle d’organe administratif central. Elle y indiquait aussi qu’elle était désireuse d’introduire des changements dans le système judiciaire et qu’elle était prête à placer des juges européens en tant qu’inspecteurs auprès de certains tribunaux.

Le gouvernement ottoman était, dans le principe, pleinement disposé à effectuer ces réformes mais il n’avait guère la possibilité de passer aux actes, car les caisses de l’Etat étaient vides. Du reste, avant que la réponse officielle de la Porte ne leur fut remise, les Anglais avaient été mis au courant de la situation. Des documents conservés dans les archives britanniques nous apprennent en effet que Layard s’était entretenu, au mois d’août, avec le sultan Abdulhamid II et avec son Premier ministre, Mehmet Esad Saffet Pacha, et que ceux-ci lui avaient fait part de ces difficultés financières. Le sultan avait même demandé l’aide du gouvernement anglais pour le lancement d’un emprunt de six millions de livres sterling [2].

L’Angleterre ne se sentait cependant pas en mesure, à cette époque, d’aider à la réalisation d’un tel emprunt. En conséquence, le gouvernement ottoman qui était, au lendemain du congrès de Berlin, sincèrement désireux d’introduire dans le pays un certain nombre de réformes, se vit dans l’impossibilité de les mettre en œuvre.

Aussitôt après le congrès de Berlin, les Russes étaient eux aussi passés à l’action. Leur méthode consistait à exciter les Arméniens de l’Empire ottoman en leur faisant croire, au moyen d’une active propagande, qu’aucune réforme ne serait réalisée, et à les pousser de la sorte à émigrer vers la Russie. Ils avaient même répandu le bruit qu’ils reconstruiraient la ville d’Ani dont ils venaient de s’emparer et qu’ils l’érigeraient en capitale de l’Arménie. (En réalité, aucun travail de reconstruction ou de restauration ne fut entrepris à Ani jusqu’au moment où cette ville fut restituée à la Turquie au lendemain de la Première Guerre mondiale.)

Informé de l’évolution de la situation, Layard allait bientôt intervenir auprès du sultan, attirant son attention sur l’urgence qu’il y avait à prendre des mesures afin de rétablir l’ordre et la sécurité dans les provinces orientales. Peu après, il indiquait à son ministère qu’à la suite de cette démarche le commandant de l’armée de l’Est, Ismail Hakki Pacha, avait reçu l’ordre de prendre toutes les dispositions nécessaires en vue de protéger les Arméniens. Dans la même dépêche, il faisait aussi état d’intrigues ourdies à l’extérieur du pays et visant à pousser les Arméniens à la révolte contre la Sublime Porte [3].

Vers la même époque, les consuls anglais de Trabzon et d’Erzurum soulignaient dans leurs rapports que les efforts déployés par les Russes étaient en train de produire les fruits escomptés et que les Arméniens avaient commencé à quitter en masse les territoires évacués par l’armée du tsar.

La ligne de conduite des Russes était toutefois passablement subtile: en effet, tout en propageant des bruits qui stimulaient l’exode, ils faisaient dans le même temps montre d’une certaine hostilité à l’endroit de l’émigration arménienne. Cela s’explique aisément. Les Arméniens que l’on avait ainsi montés contre le gouvernement du sultan, pouvaient être, en effet, plus utiles encore à la Russie s’ils restaient en territoire ottoman que s’ils émigraient. Si l’on parvenait à les maintenir dans l’est de la Turquie, comme un baril de poudre toujours prêt à sauter, il suffirait, le moment venu, d’une simple étincelle pour provoquer l’explosion souhaitée.

La Russie n’était pas la seule à jeter de l’huile sur le feu. La politique suivie par le patriarcat était peu faite, elle aussi, pour ramener le calme dans les esprits. Loin de chercher à rétablir la tranquillité parmi les Arméniens, le patriarcat n’allait pas cesser de s’employer,au lendemain du congrès de Berlin, à les exciter et à provoquer des incidents. Il convient de rappeler à cet égard que lors des entretiens qu’il avait eus, en 1877, avec l’ambassadeur d’Angleterre, le patriarche lui avait déclaré qu’il ne serait pas difficile d’organiser une insurrection, s’il fallait absolument cela pour attirer l’attention de l’Europe.

Après l’échec essuyé au congrès de Berlin, le Patriarche s’était trouvé dans l’obligation de présenter des explications à l’Assemblée nationale arménienne. Certains passages de la déclaration écrite qu’il fit lire devant les délégués le 21 juillet 1978 jettent une vive lumière sur les événements qui devaient se produire par la suite [4]:

“La question arménienne”, y lit-on, “est antérieure d’une dizaine d’années à la question de la Bosnie-Herzégovine et à celle de la Bulgarie. Cette question a eu pour base les actes d’inimitié auxquels les Arméniens se sont heurtés en Arménie... Puis il y a eu les affaires de Bosnie-Herzégovine et de Bulgarie. Avec ces deux affaires est apparu, en même temps que le problème de l’injustice, celui de l’indépendance nationale (...)

“(...) Se voyant vaincue, malgré tout le sang versé sur les champs de bataille et les nombreux sacrifices qu’elle avait consentis, la nation ottomane se mit à réagir avec vivacité au seul mot de chrétienté (...).“

“Il convient de se montrer plus prudent et plus prévoyant que jamais, et dans un même temps, d’agir avec efficacité (...).

“Nous avons commencé à travailler, moi et mes honorables amis, avant même que les Ottomans n’aient envoyé à Edirne des représentants dûment accrédités.

“Lorsque nous avons obtenu l’article 16 de San Stefano, cela a constitué pour nous la source d’une inspiration et d’une force nouvelle et nous nous sommes mis à travailler avec encore plus de passion et d’énergie (...) Il était inévitable que l’article 16 fût modifié (...) En effet, la situation politique dans la région de l’Euphrate touchait aux intérêts de l’Angleterre (...) Cette puissance ne pouvait manquer de constater que l’article 16 ouvrait la voie à la création dans la région de l’Euphrate d’une nouvelle province, et ce au bénéfice d’un des Etats signataires du traité. Pour l’Angleterre, cela était inacceptable (...).

“Il ressort clairement d’un examen impartial de la situation que si l’accord conclu entre la Turquie et l’Angleterre n’avait pas prévu la réalisation de réformes en faveur des chrétiens d’Asie les autres puissances auraient décidé de réaliser ce projet conformément à leurs propres vues (...).

“Ce qu’il y a de regrettable dans l’article 61 du traité de Berlin, c’est qu’il retarde en partie la solution de notre problème, qu’il ne permet pas la matérialisation des espoirs de notre nation et qu’il ne propose aucune récompense pour l’avenir. Quel est donc le peuple qui ait jamais obtenu ce qu’il désirait instantanément ?...

“(...) C’est la raison pour laquelle j ‘ai jugé nécessaire de protester auprès des ambassadeurs en poste ici [à Istanbul], ainsi qu’auprès des représentants des puissances à Berlin. Il nous faut poursuivre le travail amorcé.

“Ce genre de tâche ne s’accomplit pas en un seul jour et ne peut être l’œuvre d’un seul homme. Préparons-nous pour l’avenir. Ne nous dispersons pas. Rendons-nous en Arménie. Envoyons en Arménie des hommes d’Eglise, des enseignants, toute l’élite patriote de la nation. Que nos pédagogues, nos maîtres d’écoles, nos jeunes gens pleins de fougue aillent en Arménie...”

C’est en ces termes que le patriarche avait résumé le travail accompli et ce qui restait encore à faire. Il ne nous paraît pas nécessaire d’ajouter nos propres commentaires à cette évaluation du passé et à ces projets d’avenir. Les déclarations faites par le patriarche sont en effet si claires qu’elles ne nécessitent aucune exégèse.

L’engagement du patriarche était tel que lorsque l’ambassadeur d’Angleterre, après lui avoir signalé les effets néfastes de la propagande menée dans les provinces orientales et du mécontentement semé parmi la population, lui demanda de prendre des mesures pour tenter de remédier à cet état de choses, il répondit à son interlocuteur qu’il était lui-même mal vu des Arméniens qui l’accusaient de les avoir trompés, que l’agitation ne cesserait que le jour où l’Arménie obtiendrait son autonomie, que les Arméniens se défiaient désormais de la Porte et que la confiance ne pourrait éventuellement être rétablie que si l’Arménie était dotée d’un gouverneur arménien [5].

Il ressort des documents du Foreign Office que cette idée du gouverneur arménien était loin de plaire aux Anglais. Nous lisons dans une dépêche du consul d’Angleterre à Trabzon, Alfred Biliotti, que les provinces orientales souffraient indéniablement des carences de l’administration, mais que les Arméniens n’étaient pas particulièrement visés et que les musulmans pâtissaient plus encore que les chrétiens de la situation, car ils ne disposaient d’aucune autorité à laquelle adresser leurs doléances, alors que les non musulmans avaient la possibilité de faire entendre leurs plaintes par l’entremise des consuls. Biliotti ajoutait que si l’on nommait un gouverneur arménien dans la région, cela n’aurait pour conséquence que de faciliter les intrigues des Russes ce qui, par contrecoup, nuirait aux intérêts britanniques [6].

Vers la fin de l’année 1878, l’Angleterre allait décider d’envoyer, dans les plus importantes des provinces orientales, des consuls militaires chargés non seulement de surveiller la mise en œuvre des réformes mais aussi d’observer de près les activités des Russes. C’est ainsi que le colonel Trotter se rendit à Diyarbakir, tandis que le capitaine Clayton allait à Van et le capitaine Everett à Erzurum. Le gouvernement ottoman, on s’en doute, accueillit assez froidement cette décision.

Le mercredi 4 décembre 1878, le grand vizir Saffet Pacha fut révoqué et remplacé par un des membres de la Chambre des Notables, Hayrettin Pacha, dit le Tunisien. On dit que cette révocation eut pour cause un rapport remis au sultan par un mouchard dans lequel Saffet Pacha et certains ministres de son cabinet étaient accusés de chercher à le déposer.

Dans le décret impérial annonçant la formation du nouveau gouvernement, le problème des réformes était évoqué et le nouveau grand vizir s’y voyait chargé de les mettre en œuvre dans les plus brefs délais.

Dès le mois de février 1879, Hayrettin Pacha décida d’envoyer dans les provinces orientales des commissions d’enquête chargées d’examiner la situation de la région et de faire sur place l’inventaire des maux dont les chrétiens avaient à se plaindre. Chacune de ces commissions comprenaient trois membres, dont un était arménien. Yusuf Pacha et Nuryan Efendi faisaient partie de la commission qui se rendit à Erzurum et à Van; Abidin Pacha et Manas Efendi appartenaient à celle qui enquêta à Diyarbakir et dans ses environs; Sait Pacha et Sarkis Efendi furent envoyés dans la province d’Alep.

A Erzurum on remit à la commission, au nom de la communauté arménienne, un document préparé par le patriarcat et intitulé “Projet de réforme de la province d’Erzurum”. Le même document fut également soumis à l’ambassade de Grande-Bretagne à Istanbul. Nous ne jugeons pas utile de reproduire ici ce texte, car nous ne disposons d’aucune indication sur la manière dont il fut accueilli. Notons seulement qu’il n’y était question ni d’autonomie, ni d’un gouverneur arménien.

Pour pouvoir réaliser les réformes envisagées, il fallait commencer par mettre sur pied une organisation de gendarmerie et de police. Mais comme cela n’était pas possible, en raison de la situation financière de l’Etat, les choses se réduisirent à d’interminables tractations entre l’ambassade d’Angleterre, le patriarcat et la Sublime Porte. Celles-ci se prolongèrent tout au long de l’année 1879 sans qu’aucun résultat concret n’eût été atteint.

Cependant, le fait que l’Angleterre fût la seule à se préoccuper des réformes - les Russes ayant préféré pour leur part retirer leurs cartes du jeu - et que les consuls militaires britanniques envoyés dans les provinces orientales ne cessassent de se faire l’écho des plaintes et des doléances des populations locales, allait finalement amener le gouvernement ottoman, et plus particulièrement le sultan, à se poser certaines questions. Le pouvoir allait également commencer à se défier sérieusement du patriarcat, dont les faits et gestes étaient suivis avec attention et dont les activités relatives à la création d’une Arménie autonome ne pouvaient pas passer inaperçues. L’attitude adoptée par les Anglais lors de l’insurrection de Zeytun en 1878 (nous reparlerons de cette insurrection plus loin) donnait à penser que les Arméniens étaient à la veille de créer en Anatolie un problème semblable à la question serbe ou bulgare. Les documents conservés dans les archives britanniques montrent aujourd’hui que c’était bien de cela qu’il s’agissait.

C’est dans ce climat que débuta l’année 1880. En mars, les Libéraux remportèrent les élections en Angleterre et Gladstone devint Premier Ministre, tandis que Lord Granville se voyait confier le portefeuille des Affaires étrangères.



 

 

 

2. L’internationalisation du problème des réformes
Nous avons vu ailleurs ce que Gladstone pensait et ressentait au sujet des Turcs et de l’Empire ottoman. Il y avait tout lieu de s’attendre à ce qu’il mît tous les moyens dont il disposait au service des Arméniens. Cependant, tandis que Salisbury avait fait de la question arménienne un monopole de l’Angleterre et s’était employé à empêcher les autres pays de se mêler de cette affaire, le nouveau ministre, Lord Granville, poursuivant une politique diamétralement différente, allait inviter les Puissances à agir de concert avec l’Angleterre.

Dans cette perspective, il envoya en mai 1880 une circulaire aux ambassadeurs britanniques en poste à Paris, Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg et Rome, leur demandant d’exercer leur influence auprès des gouvernements de leurs ressorts respectifs affin que ceux-ci exercent une pression commune sur la Sublime Porte et exigent la réalisation des réformes prévues par l’article 61 du traité de Berlin.

Dans le même temps qu’il envoyait cette circulaire, Granville décidait de rappeler l’ambassadeur en poste à Istanbul, Sir Layard, et de le remplacer par Goschen.

Désormais, c’était ce dernier qui devait jouer le premier rôle dans la capitale ottomane. Avant de nous pencher sur ses activités, il convient toutefois de jeter un coup d’œil sur le dernier rapport que Layard envoya au Foreign Office, alors que l’ordre de son rappel ne lui avait pas été encore signifié.

Dans ce rapport, Layard insistait notamment sur les points suivants [1]:
“Après que l’accord de Chypre eut été rendu public, les Arméniens s’étaient mis à espérer que l’Angleterre ferait en sorte que les réformes fussent mises immédiatement en chantier. Mais constatant que rien n’était fait, ils perdirent bientôt tout espoir, et le gouvernement de Saint-Pétersbourg en profita pour les inciter à demander l’aide de la Russie. Bien entendu, il s’agissait ainsi de jeter les bases d’une éventuelle occupation de ces provinces par les Russes. Il était donc essentiel d’amener l’Empire ottoman à passer à l’action.

“A défaut d’une autonomie complète, les Arméniens souhaitaient obtenir une semi -indépendance. Mais dans les conditions actuelles, les aider à réaliser cet objectif eût conduit à la catastrophe. Car les Arméniens, qui sont partout minoritaires, et qui même, dans certains endroits, ne forment qu’une toute petite partie de la population, n’auraient pas tardé à être écrasés par l’élément dominant, ce qui aurait aussitôt provoqué l’intervention des Russes. Comme il est impossible d’imaginer que les Russes eussent Pu accorder l’autonomie ou une forme quelconque d’indépendance aux Arméniens, ces derniers auraient été immanquablement absorbés par l’Empire tsariste.”

Impossible de ne pas reconnaître la justesse de ces observations. Granville, toutefois, ne pensait pas comme Layard et envisageait de donner l’indépendance aux Arméniens. Mais pour y parvenir, il lui fallait tout d’abord obtenir l’accord de la Russie. Or, celle-ci, sachant que l’Angleterre avait des visées sur l’Arabie, estimait que la création d’une Arménie autonome ne pouvait guère servir ses propres intérêts. Le gouvernement ottoman était lui aussi au courant des intentions de l’Angleterre. Il savait que les Anglais avaient non seulement renoncé à défendre l’intégrité territoriale de l’Empire, mais qu’ils étaient également prêts à lui arracher tout ce qu’ils pourraient. Aussi jugeat-il utile de chercher à se rapprocher de la Russie.

La façon dont le sultan voyait les choses était assurément fondée. En effet, la mise à sac de l’Empire ottoman avait à cette époque déjà commencé. En 1881, la France s’emparera de la Tunisie, tandis que la Thessalie sera donnée à la Grèce; l’année d’après, l’Angleterre occupera l’Egypte; en 1885, la Roumélie orientale s’unira à la Bulgarie. Certes, en 1897, les Turcs sortiront victorieux de leur guerre avec la Grèce, mais pour prix de la victoire, ils se verront forcés de reconnaître l’autonomie de la Crète. Bien entendu, il serait absurde de penser qu’Abdulhamid ait pu prévoir tous ces événements, mais il savait, à n’en pas douter, qu’il ne disposait plus d’aucun moyen d’action en Europe et en Afrique. Il était naturel, dans ces conditions, qu’il fût résolu à conserver coûte que coûte les derniers territoires qui restaient à l’Empire ottoman en Anatolie.

Cependant, il s’agissait d’une tâche véritablement désespérée. L’Empire ne disposait même pas d’un gouvernement stable et capable de continuité. La permanence du pouvoir était assurée par le sultan et celui-ci semblait prendre plaisir à faire valser les ministres. Il suffit d’énumérer les noms des divers grands vizirs qui se sont succédés à la tête du gouvernement depuis le congrès de Berlin jusqu’à la révolution jeune-turque (1908), pour prendre la réelle
mesure du marasme:

Saffet Pacha
Hayrettin Pacha (le Tunisien)
Ahmet Arifi Pacha
Mehmet Sait Pacha
Mehmet Kadri Pacha
Mehmet Sait Pacha
Abdurrahman Nurettin Pacha
Mehmet Sait Pacha 
Ahmet Vefik Pacha
Mehmet Sait Pacha
Mehmet Kâmil Pacha
Ahmed Cevad Pacha
Mehmet Sait Pacha
Mehmet Kâmil Pacha
Halil Rifat Pacha 
Mehmet Sait Pacha
Mehmet Ferid Pacha 
Mehmet Sait Pacha

4.6.1878 
4.12.1878
29.7.1879 
18.10.1879
9.6.1880 
12.9.1880
2.5.1882
12.7.1882
1.12.1882
3.12.1882
25.9.1885
4.9.1891
8.6.1895
2. 10.1895
7.11.1895 
18.11.1901
14.1.1903
22.7.1908

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4.12.1878
29.7.1879
18.10.1879
9.6.1880
12.9.1880
2.5.1882
11.7.1882
1.12.1882
3.12.1882
25.9.1885
4.9.1891
8.6.1895
1.10.1895
7.11.1895
9.11.1901
14.1.1903
22.7.1908
4.8.1908

  
Dix-huit grands vizirs en l’espace de trente années, dont quatorze entre 1878 et 1896, la période la plus critique du règne, c’est assurément beaucoup pour une gestion efficace des affaires.

Au moment où Goschen arriva à Istanbul, en juin 1880, les Anglais avaient déjà obtenu l’accord des autres puissances pour une action commune auprès de la Porte. A cette date, le grand vizir était Mehmet Kadri Pacha, tandis que le portefeuille des Affaires étrangères se trouvait entre les mains d’Abidin Pacha, le président de la commission d’enquête qui avait été envoyée l’année précédente dans la région de Diyarbakir.

La note collective des six puissances fut présentée à Abidin Pacha le 11 juin 1880. Divers problèmes y étaient évoqués. En ce qui concerne la question arménienne, les signataires de la note demandaient des informations sur ce qui avait été réalisé dans le cadre de l’article 61 du traité de Berlin et attiraient l’attention de la Porte sur le fait que si la mise en œuvre des mesures jugées, d’un commun accord, utiles aux intérêts de l’Empire ottoman et des puissances européennes était à nouveau retardée, la responsabilité en incomberait entièrement au gouvernement du sultan.

A l’époque où Goschen présentait cette note, il n’avait pas encore eu le temps de consulter ses propres services en Turquie. Il allait le faire un peu plus tard, recueillant l’avis des membres de son ambassade et des consuls anglais en poste en Anatolie.

C’est ainsi que le lieutenant-colonel Wilson fut amené à rédiger un long mémorandum daté du 16 juin, que Goschen s’empressa de transmettre à Lord Granville. Voici les passages les plus significatifs de ce document [2]:

“(...) Les Arméniens sont divisés en trois sectes - les grégoriens, les catholiques romains et les protestants - qui sont généralement en désaccord et qui ne s’entendent que rarement, dans les affaires de politique locale, en vue d’un objectif commun... (Suit un long passage, que nous préférons omettre, dans lequel l’auteur fait ressortir les divers défauts et faiblesses du caractère des Arméniens).

“(...) La population anatolienne n’est pas assez mûre pour les réformes telles qu’on les conçoit en Occident (...). Les masses populaires sont en général dépourvues de culture et peu civilisées. Parmi les réformes envisageables, on peut mentionner la réouverture du Parlement [le sultan avait dissous l’Assemblée le 13 février 1878, onze mois après la séance inaugurale], l’application des lois existantes, la mise en œuvre des réformes prévues par la loi de 1867 sur l’administration des provinces, l’abolition du système de l’autonomie administrative accordée aux minorités confessionnelles, la modification de la loi sur les fonctionnaires, l’ouverture de la fonction publique aux chrétiens, l’aménagement des ressources budgétaires des administrations locales, la réforme de la législation fiscale, la réorganisation des tribunaux, l’élaboration d’un code civil applicable aux affaires opposant musulmans et non musulmans, l’amendement des lois relatives à la corruption et aux détournements de fonds, la réforme du système pénitentiaire, la création d’un véritable corps de gendarmerie placé sous le contrôle d’officiers occidentaux, la réorganisation des structures foncières, la réforme du système éducatif, l’instauration de la liberté de la presse et, enfin, l’encouragement de certaines industries grâce à l’apport de capitaux étrangers.”

Tout cela était fort beau, mais le mémorandum de Wilson n’indiquait pas avec quel argent ces multiples réformes devaient être réalisées.

Quant aux rapports en provenance des consulats, ils mettaient l’accent, eux, sur les préparatifs faits par les Arméniens pour secouer l’autorité des Ottomans et signalaient que l’objectif visé était l’autonomie.

C’est ainsi, en particulier, que le consul d’Erzurum, Everett, écrivait dans son rapport du 25 juin que les Arméniens étaient persuadés que l’Europe ne ferait rien pour les aider à obtenir leur autonomie et qu’ils se préparaient à agir en conséquence; il y notait aussi que des enseignants venus d’Istanbul s’employaient à endoctriner le peuple, qu’ils faisaient venir des armes et que toutes les maisons arméniennes, d’après ce qui se disait, étaient bourrées d’armes et de munitions, mais que les Arméniens n’étaient pas encore prêts à passer à l’action. Lorsqu’ils en seraient là, précisait-il, de sérieux désordres ne manqueraient pas d’éclater [3].

Le gouvernement ottoman répondit à la note collective des six puissances le 5 juillet 1880.
Revêtue de la signature d’Abidin Pacha, cette réponse commençait par indiquer que la situation des provinces orientales avait fait l’objet d’un examen attentif et que certaines mesures avaient été déjà prises. Le document faisait ensuite savoir que le gouvernement ottoman allait instituer dans les communes (nahiye) des comités composés d’un président appartenant à l’élément confessionnel dominant à l’intérieur du canton, d’un vice-président représentant l’élément minoritaire et de quatre à six membres, et que ces comités auraient pour tâche d’administrer les communes dont chacune serait dotée, par ailleurs, d’une force de gendarmerie. La note d’Abidin Pacha annonçait également qu’il y aurait des corps de gendarmerie organisés à l’échelon provincial, que des tribunaux mobiles seraient créés en vue de régler les affaires pénales, que la fonction publique, déjà accessible aux non musulmans, leur serait encore plus largement ouverte, qu’un dixième des revenus provinciaux, une fois soustraites les sommes nécessaires à couvrir les dépenses locales, serait affecté à l’enseignement et aux travaux publics de la province et enfin qu’une nouvelle réglementation relative à l’administration des provinces anatoliennes était en préparation. La note se terminait de la manière suivante:
“Je voudrais faire savoir, pour finir, qu’il ressort du recensement effectué à l’initiative de la Sublime Porte que les Arméniens forment 17 % de la population dans les provinces de Van, Diyarbakir, Bitlis, Erzurum et Sivas, contre 4 % pour les autres minorités et 79 % pour les musulmans.”

L’étude des documents conservés dans les archives du Foreign Office montre que Goschen témoignait d’un grand intérêt pour les données statistiques relatives à la population arménienne.

Nous avons vu plus haut qu’il avait obtenu un certain nombre de chiffres du patriarcat. Pour avoir des renseignements supplémentaires à ce propos, il s’adressa aussi aux antennes locales de l’ambassade (c’est à cette occasion que le commandant Trotter devait effectuer la compilation dont il a été déjà question précédemment). Parallèlement à ces recherches, les ambassadeurs des six puissances signataires de la note du 11 juin 1880 entreprirent de rédiger une nouvelle note, certains points de la réponse d’Abidin Pacha ayant été jugés insuffisants. D’une manière indirecte, le patriarche participa lui aussi à l’élaboration de ce document, en s’employant à fournir aux ambassadeurs diverses informations.

Après avoir été approuvée par les six gouvernements concernés la nouvelle note fut remise à la Sublime Porte le 7 septembre 1880. A cette date, Abidin Pacha était encore ministre des Affaires étrangères. Mais trois jours plus tard, le grand vizir était révoqué et remplacé par Sait Pacha. Le portefeuille des Affaires étrangères était confié, lui, à Asim Pacha. Ce fut donc à ce nouveau Cabinet qu’il incomba d’étudier la note et d’y apporter une réponse.

Cette note du 7 septembre est passablement longue. Nous nous contenterons d’en donner ici une analyse succincte [4].

Les six puissances commençaient par noter que les explications données par Abidin Pacha étaient peu satisfaisantes et que les mesures proposées ne correspondaient pas aux recommandations de l’article 61 du traité de Berlin. Le document regrettait ensuite que le système judiciaire ottoman n’eût fait jusque-là l’objet d’aucune amélioration. Dans un autre ordre d’idées, il insistait sur le fait que les réformes devaient être prioritairement effectuées dans les six provinces concernées par l’article 61, même si le désir manifesté par la Sublime Porte de les introduire dans toutes les provinces de l’Empire était éminemment louable. A propos des comités communaux, il était indiqué que ce n’était pas seulement leurs présidents qui devaient être choisis au sein de l’élément confessionnel dominant, mais qu’il convenait de tenir compte du facteur ethnique et religieux dans la nomination de tous les hauts fonctionnaires. Les puissances demandaient aussi que les non musulmans fussent admis à servir dans la gendarmerie en tant qu’officiers ou simples hommes de troupe, que les pouvoirs des gouverneurs provinciaux fussent élargis et qu’une commission spéciale chargée d’étudier la composition démographique de la région fût mise rapidement sur pied. Elles précisaient cependant que les réformes devaient être mises en œuvre sans attendre le résultat des travaux de cette commission.

La Porte n’a jamais répondu à cette note collective. Toutefois, dans une note aux puissances datée du 3 octobre 1880 et relative aux réformes projetées en Roumélie orientale, le nouveau ministre des Affaires étrangères, Asim Pacha, devait également traiter du problème des provinces orientales et fournir des informations sur les décisions prises à la suite des études effectuées dans la région par diverses commissions d’enquête et, en particulier, par celle dirigée, en tout dernier lieu, par Baker Pacha.

Dans ce texte, la Porte faisait notamment savoir aux puissances que les tribunaux de Diyarbakir, Bitlis, Van et Erzurum allaient être réformés, que dans ces mêmes provinces les forces de police et de gendarmerie seraient réorganisées, que les colonels de gendarmerie seraient nommés par le ministère de la Guerre, mais que les autres officiers seraient élus par les assemblées de régiment et confirmés dans leurs fonctions par les instances ministérielles sur proposition des gouverneurs. Le document précisait aussi que les structures administratives communales, dont l’organisation avait été annoncée par la note du 5 juillet 1880, seraient rapidement mises en place. Par ailleurs, un dixième des ressources financières locales serait réservé à l’enseignement et aux travaux publics, étant bien entendu que les montants ainsi dégagés seraient dépensés sur place. La note d’Asim Pacha annonçait également que tous les sujets de l’Empire quelle que fût leur appartenance ethnique ou confessionnelle, auraient accès aux divers postes de la fonction publique et de l’administration provinciale. Il était précisé enfin que les tribunaux séculiers appliqueraient avec diligence le nouveau code civil (le Mecelle élaboré sous la direction de Cevdet Pacha) ainsi que les autres lois en vigueur.

En fait, il s’agissait là d’une réponse plus qu’appropriée à la note des puissances. Mais celles-ci, et en particulier l’Angleterre, estimèrent que ce document ne pouvait pas être considéré comme une réponse, ce qui allait ouvrir la voie, à partir de cette date, à une sorte de duel verbal entre l’Angleterre et la Sublime Porte. Il ne peut être question ici, d’entrer dans le détail des événements qui suivirent, mais les faits principaux méritent d’être exposés brièvement.

Dans un télégramme daté du 16 novembre 18805, Goschen, après avoir indiqué que la Porte n’avait toujours pas répondu à la note des puissances, faisait savoir au Foreign Office que les Arméniens étaient en train de perdre patience et qu’ils risquaient de se soulever. Il suggérait, en conséquence, qu’il serait opportun d’inviter les Etats signataires du traité de Berlin à entreprendre une nouvelle démarche collective auprès de la Porte.

Le gouvernement de Gladstone était depuis longtemps favorable à une telle démarche. La Russie, cependant, préférait que le problème arménien ne fût pas soulevé tant que les affaires du Monténégro et de la Grèce se trouvaient encore sur le tapis. Quant à l’Allemagne et à l’Autriche, elles étaient hostiles à toute pression sur la Porte. Lord Granville ne put donc pas envoyer à Goschen les instructions qu’il réclamait et qui lui auraient permis de jeter leþ bases d’une nouvelle intervention.

En mars 1881, le tsar Alexandre II fut assassiné par un nihiliste. A partir de cette date, la Russie s’opposa vigoureusement à tous les mouvements indépendantistes, quels qu’ils fussent, et commença à appliquer avec de plus en plus d’âpreté une politique de russification intensive. En conséquence, elle perdit presque tout intérêt pour la question des réformes en faveur des Arméniens et l’Angleterre se retrouva, du même coup, totalement isolée.

Goschen devait quitter Istanbul en juin 1881. Il semble qu’il n’ait, jusqu’à cette date, pris aucune initiative nouvelle.

Cependant, son successeur à la tête de l’ambassade, Lord Dufferin, par la de la question arménienne au sultan Abduihamid dès sa première entrevue avec lui, lui suggérant que la première chose à faire était d’envoyer un gouverneur de haute capacité dans la région [6]. Nous le verrons développer les mêmes vues quelque temps plus tard devant le grand vizir Sait Pacha.

L’ambassade d’Angleterre ne se contentait pas de multiplier les démarches. Dans le même temps, elle s’employait également à préparer un projet de réforme. Des travaux avaient été déjà engagés, dans cette perspective, du temps de Goschen. Le nouvel ambassadeur s’attaqua, lui aussi, au problème et fit élaborer un nouveau projet par un des membres de son ambassade, le colonel Wilson, qui passait pour être un des meilleurs spécialistes de la question [7].

Nous apprenons par un rapport du 23 août que Dufferin avait, la veille, à nouveau rendu visite au grand vizir Sait Pacha et s’était entretenu avec lui de ce projet en préparation [8].

C’est également le 23 août que le colonel Wilson et le commandant Trotter remirent à l’ambassadeur un mémorandum sur les réformes préparé à sa demande.

Le 29 août, Dufferin, au cours d’une réunion avec les Ambassadeurs des cinq autres puissances signataires du traité de Berlin, proposait de présenter une nouvelle note collective à la Sublime Porte et de réclamer une réponse à la note du 7 septembre 1880.
Le 9 septembre 1881, les ambassadeurs se réunissaient de nouveau dans les salons de l’ambassade d’Angleterre. Reprenant l’idée d’une note collective, Dufferin suggérait à ses collègues de commencer par demander à la Porte l’envoi d’un gouverneur général dans les provinces orientales. Il leur proposait aussi de faire savoir aux autorités ottomanes que les puissances persistaient dans les vues qu’elles avaient exprimées dans leur note du 7 septembre 1880 et qu’elles demandaient notamment la réalisation des réformes promises. Par ailleurs, il incitait les ambassadeurs à élaborer leur propre projet de réforme.

Les ambassadeurs donnèrent leur accord à ces propositions, sous condition qu’elles fussent entérinées par leurs gouvernements respectifs. L’ambassadeur de Russie émit cependant l’idée que la note collective fût remplacée par une intervention verbale de chacun des représentants des puissances, ce qui fut également approuvé [9].

C’est Dufferin qui ouvrit le feu, au cours d’un nouvel entretien qu’il eut avec le sultan le 15 septembre. Lors de cette entrevue, il insista longuement sur la nécessité d’envoyer un gouverneur général dans les provinces de l’est et fit valoir qu’un bon administrateur qui saurait se rendre maître de la situation, éliminerait les motifs de plainte et faciliterait la mise en place des réformes. Nous lisons dans le rapport du 19 septembre adressé par Dufferin au Foreign Office que le sultan lui avait promis d’envoyer un haut fonctionnaire dans la région dans les semaines qui suivraient [10].

Le 1er octobre 1881, à l’invitation de Dufferin, les ambassadeurs se réunissaient encore, cette fois pour examiner le projet de réforme élaboré par Wilson et Trotter. Au cours de cette réunion, il fut décidé de créer une sous commission constituée de Dufferin et de l’ambassadeur russe Novikoff qui aurait pour tâche de préparer un mémorandum. Une nouvelle réunion devait avoir lieu lorsque celle-ci aurait avancé dans ses travaux.

Lorsque vint le mois de novembre, Dufferin se mit à multiplier les démarches pour savoir où en était le projet d’envoyer un gouverneur général dans les provinces orientales. Il lui fut répondu qu’un plan de réforme était en préparation et qu’il aurait sous peu, la possibilité d’en prendre connaissance [11]. Tandis que ces tractations še déroulaient à Istanbul, de graves événements sur lesquels nous reviendrons plus loin, embrasaient la région de Zeytun.

Le 22 novembre, Dufferin se rendit en compagnie de l’ambassadeur de Russie chez le ministre des Affaires étrangères, Asim Pacha. Au cours de cet entretien, il fut une fois de plus question de la nomination d’un gouverneur général dans les provinces de l’est.

En décembre, Dufferin apprit d’Artin Efendi, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, que seule une pression allemande pourrait amener le sultan à faire quelque chose pour les Arméniens. En conséquence, il écrivit au Foreign Office pour demander qu’une démarche fut entreprise auprès de l’Allemagne [12].

Cette démarche fut effectivement faite, mais l’Allemagne se refusa à exercer une pression sur la Sublime Porte. Une démarche du même type entreprise auprès de l’Autriche se solda elle aussi par un échec.

Le 14 janvier 1882, Dufferin fut reçu par le sultan. Celui-ci lui fit savoir que malgré les difficultés suscitées par l’application des clauses du traité de Berlin relatives aux frontières occidentales de l’Empire ottoman, tout le nécessaire avait été fait dans ce domaine. Il lui dit aussi que le gouvernement se préoccupait sérieusement du problème des réformes dans les provinces orientales, que celles-ci seraient réalisées et que la région serait dotée d’un gouverneur général dès que serait trouvée une personnalité convenant à cette tâche. Le sultan conclut en demandant qu’un délai lui fut accordé pour mener à bien toutes les réformes promises [13].

Dans les premiers mois de 1882, l’Angleterre allait à nouveau tenter d’amener l’Allemagne à agir de concert avec elle. Par une dépêche datée du 28 avril 1882, le ministère allemand des Affaires étrangères fit cependant savoir à l’ambassadeur du Reich à Londres qu’une intervention dans les affaires intérieures de la Turquie ferait perdre à l’Allemagne la confiance du sultan et que ceci risquerait de mettre en péril le maintien de la paix en Europe [14].

L’année 1882 ayant été marquée par toute une série de désordres à Erzurum, il semble que les Anglais se soient vus contraints de mettre une sourdine à leurs initiatives.

Constatant que les efforts déployés pour inciter les autres puissances à mener une action conjointe avec l’Angleterre n’avaient abouti à aucun résultat, le Foreign Office devait finalement décider de recourir aux menaces. Il lui fallait un moyen de pression: c’est le traité de Chypre qui fut mis en avant.

Le 10 mai 1883, agissant sur les instructions de son gouvernement, Dufferin se rendit une nouvelle fois chez le sultan. Lorsque les deux hommes en arrivèrent à la question arménienne, l’ambassadeur de sa Gracieuse Majesté fit remarquer que le traité du 4 juin 1878 imposait des obligations aux deux contractants et que si les Ottomans, reniant leurs engagements, n’accomplissaient pas les réformes promises, l’Angleterre se considérerait déchargée de l’obligation de protéger la Turquie.

En guise de réponse, le sultan demanda pourquoi, s’il en était ainsi, les Anglais restaient encore à Chypre. Cette démarche n’aboutit, elle aussi, à rien de concret.

Au cours de la même année, le ministre anglais des Affaires étrangères, Lord Granville, s’adressa une fois de plus à l’Allemagne et à l’Autriche. Mais ces démarches demeurèrent infructueuses. Dans une dépêche du 17 mai 1883 adressée à l’Ambassade du Reich à Londres, le ministre allemand des Affaires étrangères écrivait notamment:

“Je ne vois pas quel intérêt l’Angleterre peut avoir à contrarier ainsi le sultan. Les divers points qui forment ce que l’on nomme la question arménienne sont des revendications purement idéales et théoriques auxquelles une place à été faite dans les débats du congrès de Berlin dans l’idée que cela pourrait être de quelque utilité dans les parlements. Il est douteux que ces revendications puissent avoir une quelconque valeur pratique et qu’il faille en attendre un résultat. Pour les Arméniens, il s’agit d’une arme à double tranchant. Nous pensons, pour notre part, qu’il ne devrait pas entrer dans les vues politiques de l’Angleterre d’affaiblir la vitalité de l’Empire ottoman ni d’œuvrer à la rupture des liens qui unissent les Arméniens à la Turquie. S’ingérer dans ce genre d’affaires internes est le meilleur moyen pour aboutir à des résultats ennuyeux. Je trouve la démarche de Lord Dufferin malencontreuse pour la paix de l’Europe et la tranquillité de l’Orient. [15]”

Le ministère autrichien des Affaires étrangères n’était pas aussi catégorique. Mais il laissait néanmoins clairement entendre, lui aussi, que l’Autriche ne voulait pas porter atteinte aux dispositions amicales que le sultan nourrissait à son égard et qu’elle ne suivrait pas, par conséquent, les suggestions de l’Angleterre.

L’insistance avec laquelle les Anglais intervenaient dans ce domaine, le fait qu’ils eussent dans l’intervalle occupé l’Egypte, le fait aussi qu’ils eussent déclaré qu’ils ne se considéraient plus comme liés par les clauses du traité de Chypre, et ce tout en continuant à rester dans l’île (le traité du 4 juin 1878 allait demeurer en vigueur jusqu’à la signature du traité de Lausanne), tout cela témoignait, bien entendu, du changement de cap de la politique anglaise et mettait à nu les visées du gouvernement de Londres sur I’Empire ottoman.

C’est, pour une grande part en raison de cette réorientation de la politique anglaise que l’Empire ottoman commença à se tourner à partir de cette époque vers les puissances centrales. L’arrivée de Von der Goltz en Turquie, au printemps 1882, avec la mission de réformer l’armée ottomane, fut une des conséquences immédiates de ce changement.
 
Malgré l’attitude adoptée par l’Allemagne et l’Autriche, Lord Granville allait persister dans sa politique. Mais l’année 1883 s’écoula sans qu’aucune mesure de quelque envergure eût été prise, et ceci à cause, en bonne partie, des agissements inopportuns de l’Angleterre.

A partir de cette date, la Russie allait, de son côté, adopter une attitude de plus en plus dure à l’endroit des Arméniens et commença même à voir d’un mauvais œil les relations que les Arméniens de Russie entretenaient avec ceux de Turquie. Naturellement l’Angleterre ne s’en trouva qu’encore plus isolée.

En 1885, il y eut des élections en Angleterre et les Libéraux perdirent le pouvoir. Toutefois le nouveau Premier Ministre, Lord Salisbury, ne se maintint que fort peu de temps à la tête du gouvernement. Dès février 1886, il fallut procéder à de nouvelles élections et celles-ci donnèrent la victoire à Gladstone et à son parti.

Comme on pouvait s’y attendre, une des premières questions dont s’occupa Lord Rosebery, le nouveau ministre des Affaires étrangères, fut le problème de la réforme arménienne et, en juin 1886, les autres différends entre la Sublime Porte et le gouvernement de Londres ayant été provisoirement réglés, l’ambassadeur d’Angleterre à Istanbul, Sir E. Thornton, fut chargé de rappeler au gouvernement du sultan qu’il convenait de remplir les obligations imposées à l’Empire ottoman aux termes de l’article 61.

Plutôt que de s’acquitter de cette tâche verbalement, l’ambassadeur préféra remettre au gouvernement ottoman un mémorandum.

Ce document qui fut présenté au ministre des Affaires étrangères, Sait Pacha, le 16 août 1886, ne servit qu’à exaspérer les dirigeants d’Istanbul. Le grand vizir Mehmet Kâmil Pacha alla même jusqu’à envisager de le retourner.

Cette dernière initiative des Anglais mécontenta sérieusement l’Allemagne et l’Autriche. Entre-temps, cependant, il y avait eu en Angleterre un remaniement ministériel et Lord Rosebery avait cédé sa place à Lord Iddesleigh. En réponse aux remontrances des ambassadeurs d’Allemagne et d’Autriche en poste à Londres, ce dernier se vit contraint d’expliquer que Thornton avait reçu ses instructions de son prédécesseur et qu’il était intervenu auprès de la Porte sans avoir jugé nécessaire de demander de nouvelles directives.



 

3. Les Arméniens se préparent à l’insurrection
Nous avons déjà vu plus haut que le patriarche arménien avait dit à l’ambassadeur d’Angleterre, au cours d’un entretien qu’il eut avec lui à la veille du congrès de Berlin, que s’il fallait une insurrection pour attirer l’attention des puissances européennes, cela ne serait pas difficile à arranger. Nous avons vu aussi que ce même prélat, quelque temps après le congrès, avait invité, dans un discours prononcé devant l’Assemblée nationale arménienne, les enseignants, la jeunesse éclairée, tous les progressistes à se rendre dans les provinces orientales.

A partir de 1880, les consuls anglais de cette région commencèrent à faire état d’un certain remue-ménage parmi les Arméniens. A cette époque, il n’y avait dans les provinces orientales que des consuls russes et anglais. Les premiers étaient installés à Erzurum et Van, les seconds à Erzurum, Van, Diyarbakir et Trabzon. C’est principalement à travers les rapports de ces derniers que nous nous efforcerons de suivre l’évolution des événements.

Naturellement, nous disposons aussi des rapports envoyés par les gouverneurs et les services de sûreté au ministère ottoman de l’Intérieur. Mais ces textes sont moins intéressants que ceux des consuls, car, ils se bornent à signaler divers incidents, sans chercher à les analyser. Les rapports des consuls, eux, présentent l’intérêt non seulement de proposer une meilleure évaluation des faits, mais aussi de fournir, dans certains cas, des informations de source arménienne.

Le premier rapport qu’il nous faut signaler est celui du capitaine Clayton, consul à Van. Dans ce rapport daté du 12 octobre 1880, Clayton faisait savoir à ses supérieurs que des associations ayant pour but de fournir des armes aux Arméniens de Turquie avaient été créées en Arménie russe et que, pour distribuer ces armes, des agents venaient d’être spécialement recrutés [1].

En novembre, le même consul écrivait que les Arméniens faisaient des préparatifs d’insurrection et qu’un missionnaire américain installé à Van lui avait signalé un important afflux d’armes en provenance de Russie [2].

Les informations fournies par le capitaine Everett, consul à Erzurum, allaient dans le même sens. Dans un rapport daté du 24 novembre, Everett indiquait qu’on pouvait désormais affirmer en toute certitude que des armes étaient en train de s’accumuler en territoire russe et que celles-ci ne pouvaient être destinées qu’à l’Empire ottoman puisqu’il ne pouvait être question qu’elles fussent utilisées en Russie. Il ajoutait que le consul général russe d’Erzurum, M. Obermüller, lui avait confirmé cette information, toutefois sans pouvoir lui dire ce que le gouvernement russe pensait à ce propos [3].

Le 23 décembre 1880, le colonel Wilson, consul de Smyrne, écrivait, s’appuyant sur diverses sources de renseignements, que les Arméniens se préparaient à un coup de force et que de nombreux jeunes se rendaient à Istanbul, Tiflis et Van. A ce rapport était joint un mémorandum du lieutenant Herbert Chermside [4] qui indiquait qu’un mouvement insurrectionnel pourrait éclater prochainement à Van et qu ‘il avait eu entre les mains une lettre d ‘un certain Rufrenian - un médecin originaire de Turquie passé en territoire russe - dans laquelle celui-ci faisait savoir à sa femme qu’il avait pris la tête, en Russie, d’une organisation activiste dirigée contre la Turquie.

Dans les derniers jours de 1880, le consul de Van, Clayton, écrivait pour sa part, que le consul de Russie, le colonel Kamsaragan, lui avait dit que les Arméniens préparaient un soulèvement, mais qu’il faisait de son mieux pour les calmer [5].

Le consul de Trabzon, Alfred Biliotti, faisait part, dans sa dépêche du 5 mars 1881, d’un entretien qu’il avait eu avec le consul général russe d’Erzurum. Celui-ci lui avait dit notamment que le consul russe de Van, lui-même d’origine arménienne s’employait à provoquer des incidents en Arménie, qu’il en avait avisé le gouvernement de Saint-Pétersbourg, mais que c’était lui qui avait été révoqué par les autorités russes et non son collègue de Van. Dans cette même dépêche, Biliotti indiquait que le poste de consul de Russie à Trabzon venait d’être attribué à l’ancien drogman en chef de l’ambassade d’Istanbul, Belotsercovetz, un protégé du général Ignatieff connu pour avoir joué un rôle très actif dans l’insurrection [6].

Au début de 1882, le consul d’Erzurum Everett écrivait que les signes indiquant qu’une insurrection était en préparation se faisaient de plus en plus nombreux [7]. Le consul avait eu entre les mains deux documents en langue arménienne utilisés pour le recrutement de volontaires. Le premier de ces documents était employé lors de la prestation de serment des nouvelles recrues, le second servait au moment où ceux qui avaient prêté serment se voyaient confier une mission. D’après la qualité du papier utilisé, Everett était en mesure de préciser que ces documents avaient été, selon toute probabilité, imprimés en Russie entre les mois de décembre 1880 et août 1881.

(Lorsque ces renseignements lui parvinrent, l’ambassadeur d’Angleterre à Istanbul, Lord Dufferin, écrivit au consul qu’il n’était pas nécessaire de mettre les autorités locales au courant de ces faits.)

En juin 1882, Everett consacrait un nouveau rapport à la question [8], dans lequel il indiquait - en précisant qu’il tenait ses informations de sources très sûres - que les préparatifs des Arméniens ne cessaient de progresser, que des agitateurs s’employaient à “éclairer” le peuple et à aiguillonner ses sentiments nationaux, que la zone d’effervescence s’étendait vers le sud jusqu’à Mus et Van, que Van constituait un des principaux foyers de subversion, que la Russie appuyait le mouvement et que l’agent principal du gouvernement de Saint-Pétersbourg était Kamsaragan, le consul de Russie à Van.

Le 9 décembre 1882, le nouveau consul d’Angleterre à Erzurum, Eyres, faisait savoir dans un rapport adressé à son ambassade, que les autorités provinciales avaient éventé, la veille, une tentative d’insurrection, que près de 40 personnes avaient été arrêtées et que le gouvernement connaissait les noms de quelque 700 personnes ayant trempé dans l’affaire [9]. (Nous reviendrons sur cet événement dans notre section consacrée aux soulèvements.)

Parmi les principaux collaborateurs de Khrimian, à Van, il convient de citer Portakalian. Lorsque les arrestations commencèrent, à la suite de l’incident d’Erzurum, Portakalian se vit interdit de séjour à Van et jugea préférable de quitter le pays en compagnie d’un certain nombre de ses partisans. Il se rendit à Marseille où, à partir de 1885, il commença à publier la revue Armenia qui parait encore de nos jours. Avetissian, un des disciples de Portakalian allait quant à lui retourner à Van et y fonder un parti révolutionnaire nommé Armenakan.

Peu après que Portakalian eût lancé l’Armenia, un groupe d’Arméniens établis en Angleterre commença à faire paraître un périodique nommé Haïastan. Ce même groupe parvint à créer en 1888 un “Comité anglo-arménien”. Ce comité qui comptait parmi ses membres quelques-unes des personnalités en vue du Parti libéral, devint un des centres de propagande les plus actifs de la cause arménienne.

Le parti Armenakan dont il a été question plus haut fut fondé en 1885. Une autre organisation révolutionnaire, le parti Hentchak vit le jour en Suisse en 1887. Celui-ci fut suivi, peu après, par le parti Dachnak. Désormais, c’était ces partis et comités qui allaient prendre la tête des activités insurrectionnelles.



 

4. Associations et comités
L’‘‘Union de bienfaisance” fondée à Ýstanbul en 1860 fut la première des associations philanthropiques arméniennes créées dans l’Empire ottoman. Son but principal était d’œuvrer au relèvement moral et matériel des Arméniens de Cilicie. Parmi les membres de cette association, nous trouvons des personnalités arméniennes connues telles que H. Chichmanian, M. Bechiktachian, N. Sivadjian, S. Tagvorian et le Dr Kiatibian. Le nom de l”Union de bienfaisance” ne se trouve mêlé à aucun des soulèvements qui marquèrent l’histoire de l’Empire ottoman à cette époque. On dit toutefois que certains de ses membres jouèrent un certain rôle dans les événements de Zeytun, en 1862. On cite à cet égard les noms de Hovsep Chichmanian et de Migirditch Bechiktachian [1].

Entre 1870 et 1880, diverses autres associations virent le jour, parmi lesquelles il convient de mentionner, à Van, l’Ararathian (“Ceux de l’Ararat”); à Mus, 1”‘Association scolaire orientale” (Tebrtzasiratz Arevelian) et la société “Orient”; à Erzurum, l”Association des femmes patriotes”. Les trois premières devaient bientôt s’unir pour former l”Union des sociétés arméniennes”. Toutes ces sociétés ne poursuivaient, du moins en apparence, que des buts sociaux [2].

Parallèlement à ces associations philanthropiques, il se créait aussi des organisations révolutionnaires. C’est ainsi qu’une “Société de la Croix Noire” (Sev Khatch Kazmakerpouthioun) vit le jour à Van en 1878. Cette organisation ressemblait au Klu Klux Klan qui sévissait en Amérique. En 1881, une autre organisation, celle des “Protecteurs de la mère patrie” (Pashtpan Haireniats) fut créée à Erzurum. Le but de cette association était d’armer les Arméniens pour qu’ils pussent se défendre contre d’éventuelles agressions. Elle ne subsista que pendant un an et demi, de mars 1881 à novembre 1882, date à laquelle elle dut cesser ses activités, la plupart de ses membres ayant été arrêtés. C’est de cette organisation qu’il s’agissait dans le rapport du consul Eyres daté du 9 décembre 1882 que nous avons mentionné plus haut.

Le parti Armenakan fut la première organisation à se présenter comme une formation politique révolutionnaire. Bien que Migirditch Portakalian n’ait pas participé à la création de l’Armenakan, il est difficile de ne pas le mentionner lorsqu’on évoque l’histoire de ce parti.

Né à Istanbul en 1848, Portakalian était un des pédagogues arméniens les plus en vue de sa génération. Il vécut de longues années à Van où il avait fondé une école qui fut la pépinière de la jeunesse révolutionnaire [3]. Nous avons vu plus haut qu’à la suite de son expulsion de Van, en 1885, il se rendit en France et commença à y faire paraître le journal Armenia. Dans les premiers temps, il se plut à se présenter comme un loyal citoyen de l’Empire ottoman, mais progressivement il changea d’attitude et devint un véritable révolutionnaire, proclamant que la liberté ne saurait être obtenue sans effusion de sang.

Ce sont neuf de ses disciples qui prirent l’initiative, à l’automne 1885, de créer le parti Armenakan dont le nom était dérivé de celui du journal Armenia. Ces neuf jeunes gens étaient Migirditch Terlemezian (Avetissian), Grigor Terlemezian, Rouben Chatavarian, Grigor Adian, Grigor Adjemian, M. Baroudjian, Gevorg Handjian, Grigor Beozikian et Garegin Manoukian. On admet généralement qu’Avetissian fut le principal promoteur de l’entreprise et que c’était lui qui assurait le contact avec Portakalian. Aux yeux de l’opinion, le journal Armenia passait pour être étroitement lié avec l’Armenakan, mais en réalité il ne fut jamais l’organe officiel du parti. Interdit en Turquie en août 1885, il continua à y pénétrer après cette date clandestinement. (En 1886, l’Armenia allait être également interdit en Russie.)

Le programme du parti n’existait que sous la forme de sept ou huit copies manuscrites. Il fut publié pour la première fois après la Seconde Guerre mondiale [4]. On peut le résumer de la manière suivante:

L’objectif pousuivi par le parti est d’obtenir pour les Arméniens, par la révolution, le droit de se gouverner eux-mêmes. Seuls les Arméniens peuvent y entrer. Pour parvenir à son but, le parti s’efforcera de rassembler autour de lui tous les Arméniens patriotes animés d’un même idéal; il s’emploiera à diffuser les idées révolutionnaires; il apprendra à ses membres le maniement des armes, leur inculquera les principes de la discipline militaire, leur fournira des armes et de l’argent; il organisera des forces de guérilla; il fera tout son possible pour préparer le peuple à un soulèvement général. Le parti est constitué de “membres actifs” et de “membres auxiliaires”. Ces derniers n’ont pour tâche que de fournir au parti un soutien moral et financier. A la tête du parti se trouve un comité central formé de représentants des divers comités régionaux. Le parti dispose également d’un “comité spécial” chargé d’assurer la liaison avec les autres groupes révolutionnaires.
 
C’est le consul de Russie, le commandant Kamsaragan, qui enseignait aux membres du parti le maniement des armes et la stratégie militaire. Cet enseignement était dispensé dans les locaux de l’école normale arménienne de Van.

Dans son ouvrage sur le mouvement révolutionnaire arménien, Louise Nalbandian signale quelques-unes des activités du parti; Parmi les divers assassinats et coups de force perpétrés par les Armenakans, on peut mentionner la rencontre sanglante qui eut lieu en mai 1889, entre trois activistes déguisés en Kurdes (Hovannes Agripasian, Vardan Golochian et Karapet Koulaksizian) et un détachement de zabtiés (gendarmes) turcs; l’embuscade organisée par Avetissian et trois de ses complices contre un groupe de Kurdes; et enfin, l’assassinat d’un policier de Van, Nuri Efendi, le 16 octobre 1892.

Selon certaines sources, le parti Armenakan aurait été absorbé, au bout d’un certain temps, par une autre organisation arménienne, le parti Ramgavar. Mais, ici, deux autres formations doivent surtout retenir notre attention: le parti Hentchak et, créé un peu plus tard, le parti Dachnak.

Le parti révolutionnaire Hentchak
En arménien hentchak signifie “cloche”.
Les fondateurs de ce parti étaient des jeunes gens qui n’avaient jamais mis les pieds dans l’Empire ottoman. Issus de familles aisées, ils avaient été envoyés à Paris pour y faire leurs études et n’avaient pas tardé à professer des idées marxistes. On admet généralement que ce furent Portakalian et son journal Armenia qui leur servirent tout d’abord de point de ralliement. Celui qui lança l’idée de créer un parti, Avetis Nazarbekian, étudiant à Paris, collaborait du reste activement à l’Armenia et y faisait paraître des écrits révolutionnaires extrêmement violents.

Au cours de l’été 1886, Nazarbekian quitta Paris en compagnie de sa fiancée, Mariam Vardanian, et se rendit avec elle à Genève. A cette époque, ils n’étaient tous deux âgés que de vingt ans. A Genève, ils firent la connaissance de quatre autres étudiants arméniens originaires de Russie - Gabriel Kafian, Rupen Hanazad, Nicoli Martinian et Migirditch Manutcharian - eux aussi lecteurs de l’Armenia. Comme l’Armenia traitait surtout de la situation des Arméniens de l’Empire ottoman, ces six jeunes gens se préoccupaient principalement dans leurs conversations, de savoir ce qu’il convenait de faire pour sauver leurs coreligionnaires de Turquie, et ceci bien qu’ils n’eussent jamais vu ce pays. Au bout d’un certain temps, Manutcharian se sépara du groupe, mais il fut remplacé par un autre étudiant venu de Montpellier, Gevorg Gharadjian.

Désireux de fonder une organisation révolutionnaire, les six jeunes gens s’adressèrent à Portakalian pour lui demander d’en prendre la tête, mais celui-ci déclina leur offre. Le groupe décida alors de faire paraître son propre journal, face à l’Armenia de Portakalian, et commença à recueillir des fonds pour réaliser cet objectif. Il fit également une démarche auprès du monastère mekhitariste de Vienne afin d’obtenir les caractères typographiques nécessaires à l’impression d’un journal en arménien. En attendant l’arrivée de ces caractères, les jeunes gens mirent en place un comité composé de trois d’entre eux - Nazarbekian, Vardanian et Gharadjian - qui fut chargé de définir le programme de l’organisation. Le document ainsi élaboré, qui allait être présenté par la suite comme le programme du Parti révolutionnaire Hentchak, comportait en substance les points suivants [5]:

1. L’ordre existant doit être détruit au moyen d’une révolution et remplacé par une société nouvelle basée sur les réalités économiques et la justice sociale.

2. A court terme, le principal but du parti est d’assurer l’indépendance politique et nationale de l’Arménie turque. Une fois ce but atteint, le parti œuvrera à la réalisation d’un certain nombre d’autres objectifs politiques et économiques. Les objectifs politiques sont les suivants:

— Création d’une Assemblée législative populaire élue au suffrage universel direct; les représentants de la nation ainsi élus pourront être choisis dans toutes les couches de la société.
— Une large autonomie des provinces.
— Une large autonomie municipale.
— Le droit pour tout citoyen d’accéder à n’importe quelle fonction.
— Liberté absolue de presse, de parole, de conscience, de rassemblement, d’organisation et d’agitation électorale.
— Conscription militaire universelle.

3. Les objectifs économiques seront définis après un examen attentif des besoins et des souhaits du peuple. Les revenus dépassant un certain niveau seront soumis à un impôt progressif.

4. Pour parvenir aux objectifs fixés, le mouvement révolutionnaire aura recours aux méthodes suivantes: la propagande, l’agitation, le terrorisme, la création d’organisations subversives, le développement du mouvement ouvrier et paysan.

La propagande consistera à expliquer au peuple pourquoi il convient de se soulever contre le gouvernement et à lui signaler le moment favorable à une insurrection. L’agitation et le terrorisme doivent servir à rendre le peuple plus fort et plus courageux. Manifester contre le gouvernement, refuser de payer l’impôt, exciter la haine du peuple contre la classe aristocratique, tels sont les moyens les plus efficaces d’agitation. Quant au terrorisme, c’est une méthode à laquelle il conviendra de recourir pour protéger le peuple et l’amener à faire confiance au programme du Hentchak. Le parti entend se servir du terrorisme principalement contre le gouvernement ottoman. Mais d’autres cibles seront également visées: mis à part les individus dangereux - Turcs ou Arméniens - travaillant pour le gouvernement, les espions et les dénonciateurs seront également soumis à la vindicte du parti.

5. Ces actes de terrorisme seront organisés par une branche spéciale du parti.

6. Le parti sera doté d’un comité central. Il comportera aussi deux grands groupes révolutionnaires composés d’ouvriers et de paysans. Parallèlement, on créera des détachements de guérilla.

7. Le moment le plus propice à la révolution sera celui où la Turquie se trouvera engagée dans une guerre.

8. Il faudra amener les Assyriens et les Kurdes à se joindre à la lutte contre les Turcs.

9. Une fois obtenue l’indépendance de l’Arménie turque, la révolution s’étendra aux territoires arméniens de Russie et d’Iran, et une république fédérée d’Arménie sera créée.

Le programme du Hentchak était, on le voit, d’inspiration à la fois nationaliste et communiste. Il basait la révolution, pour l’essentiel, sur le principe de la lutte des classes, mais pour aboutir ensuite à la création d’un Etat national.

De toute évidence, les étudiants qui élaborèrent ce programme devaient beaucoup aux idées des révolutionnaires russes. On sait du reste qu’ils entretenaient, à Genève, des relations étroites avec deux des leaders les plus en vue de la social-démocratie russe, Georges Plekhanov et Vera Zasulitch.

Le projet mis sur pied par M. Vardanian, A. Nazarbekian et G. Gharadjian fut approuvé par tous les autres membres du groupe et c’est ainsi que le parti Hentchak fut créé à Genève, un jour d’août 1887. Mais cette organisation ne reçut officiellement le nom de “Parti Révolutionnaire Hentchak” - par référence au nom du journal que le groupe allait bientôt commencer à publier - que quelques années plus tard, en 1890.

Les caractères typographiques arméniens demandés aux mekhitaristes avaient en effet fini par arriver, et le premier numéro du Hentchak (“la Cloche”), parut à Genève en novembre 1887. Le programme du parti parut dans le numéro d’octobre - novembre 1888 du journal.

Les vues économiques et sociales des Hentchaks n’eurent aucun succès, ni en Russie ni en Turquie, parmi les Arméniens des couches moyennes et supérieures. Les Hentchaks choisirent pour centre de leurs activités la ville d’Istanbul, mais ils envoyèrent aussi des propagandistes dans diverses autres régions (Bafra, Merzifon, Amasya, Tokat, Yozgat, Arapkir, Trabzon). Ils furent surtout bien accueillis par les jeunes et c’est dans la jeunesse arménienne de Turquie, de Russie et d’Iran qu’ils recrutèrent leurs premiers partisans.

D’après E. Uras, l’organisation d’Ýstanbul aurait été créée par quatre militants - Chimavon, Megoverian, Danielian et Rupen Hanazad - dont aucun n’était originaire de l’Empire ottoman. Chimavon venait de Tiflis, Megoverian était né à Batoum, Danielian était originaire de l’Iran et Rupen Hanazad, qui avait participé à la création du parti à Genève, était sujet russe [6].

Le parti Hentchak fut à l’origine de la manifestation de Kumkapi, de l’insurrection du Sassoun, de la manifestation organisée en 1895 devant la Sublime Porte et de la révolte de Zeytun. Nous reviendrons sur ces événements dans la section consacrée à l’étude des divers mouvements insurrectionnels.

Comme les activités du parti Hentchak ne débouchaient pas sur les résultats escomptés, surtout en Turquie, il se produisit bientôt, à l’intérieur de l’organisation, une scission. Certains militants estimaient que c’était à cause des idées socialistes contenues dans le programme du Hentchak que les Etats européens boudaient le parti. Ils voulaient donc éliminer de leur programme tout ce qui était d’inspiration socialiste. En 1896, on vit se former deux fractions: celle de Nazarbekian, résolue à rester fidèle aux principes socialistes, et une fraction adverse désireuse de se démarquer du socialisme. Les membres de cette deuxième fraction organisèrent en 1898, un réunion à Alexandrie et y fondèrent le “Nouveau Hentchak”.

Ceux qui étaient restés fidèles  l’ancien “Parti Révolutionnaire Hentchak” tinrent à Londres, en 1896, leur deuxième congrès et réussirent à maintenir leur organisation en vie.

La fédération révolutionnaire arménienne (Dachnaksoutioun)
Le mot dachnaksoutioun signifie en arménien “fédération”. Ce parti prit ce nom parce qu’il fut le résultat de la fusion de divers groupes révolutionnaires arméniens dont la plupart avaient leur champ d’activité en Russie. On utilise généralement pour le désigner l’abréviation de Dachnak.

Parmi les fondateurs de la fédération, trois groupes principaux se laissent distinguer.
Le premier groupe était celui des nationalistes révolutionnaires non socialistes. Leur but était d’obtenir l’indépendance de l’Arménie turque et ils s’apparentaient, par leur tendance, au parti Armenakan. La plupart d’entre eux étaient des étudiants de Saint-Pétersbourg et leur porte-parole, Constantin Hatissian, appartenait à une famille arménienne extrêmement aisée. On les appelait les “nordistes” parce qu’ils avaient coutume de se réunir, à Tiflis, dans une pension nommée la “Pension du Nord” (Severnye Nomera).

Le deuxième groupe était composé de socialistes révolutionnaires qui nourrisaient le dessein de renverser le régime tsariste et qui souhaitaient, dans cette perspective, s’allier aux révolutionnaires russes et géorgiens. Le troisième groupe ne s’intéressait, quant à lui, qu’aux Arméniens de Turquie. Ces deux fractions d’obédience socialiste étaient composées, pour l’essentiel, d’étudiants moscovites. A Tiflis, ceux-ci se réunissaient dans une pension appelée la “Pension du Sud” (Yuzhniye Nomera). C’est pourquoi on les appelait les “sudistes”. Le groupe qui se préoccupait plus spécialement du sort des Arméniens de Turquie comptait aussi parmi ses membres un certain nombre de militants du parti Hentchak [7].

Les circonstances dans lesquelles la fédération fut créée, et la date exacte de cette création, ne sont pas connues avec précision. On sait seulement que parmi ceux qui contribuèrent à la mise en place du nouveau parti, au cours de l’été 1890, Christopher Mikaelian, Stepan Zavian et Simon Zavarian jouèrent un rôle primordial et que Rupen Hanazad participa aux réunions au nom des Hentchak.

A en croire certaines sources, la direction des activités du parti aurait été assurée, dans un premier temps, par un comité secret installé à Genève. On dit aussi que ce comité soumettait les membres de I’organisation à une discipline très stricte [8]. A supposer même que ces renseignements soient véridiques, il ne fait aucun doute cependant que c’était à Tiflis que se trouvaient les dirigeants les plus en vue du parti et qu’étaient concentrées la plupart de ses activités. D’après une autre source, c’est la ville de Trabzon qui aurait été choisie pour y installer le quartier général du parti. Mais Nalbandian, qui rapporte cette information, précise que le comité central était constitué de cinq membres dont la plupart continuèrent à vivre dans la capitale géorgienne. Ces cinq dirigeants investis du pouvoir exécutif étaient Christopher Mikaelian, Simon Zavarian, Abraham Dastakian, H. Loris-Melikian et Levon Sarkisian [9].

Au moment de la création de la fédération en 1890, le parti Hentchak avait accepté de rejoindre la nouvelle organisation. Toutefois, cette union fut de courte durée. Arguant du fait que les Dachnak tardaient à passer à l’action, le parti Hentchak rompit avec la fédération le 5 juin 1891. Au demeurant, il s’agissait d’une issue inéluctable, car les Hentchak qui affichaient des tendances communistes n’auraient de toutes façons guère Pu se maintenir bien longtemps au sein de la fédération.

Le départ des Hentchak fut suivi par celui de leaders non socialistes tels que Constantin Hatissian. Ce fractionnement était dû, en partie, au fait que les Dachnak, qui avaient commencé à se faire connaître par un manifeste, n’avaient pas encore publié un programme d’action.

Malgré ces difficultés, les dirigeants de la fédération décidèrent néanmoins de convoquer, pour l’été 1892, un congrès général et dotèrent le parti d’un organe officiel nommé Drochak (“La bannière”).

C’est lors de ce congrès de 1892 que le programme des Dachnak fut élaboré.
Le parti proclamait dans ce programme qu’il entendait réaliser ses objectifs par la voie insurrectionnelle et annonçait la création, dans cette perspective, de groupes activistes. Il indiquait de la sorte qu’il était déterminé à s’engager dans la voie ouverte par les nihilistes russes [10].

Les méthodes à mettre en œuvre, telles qu’elles étaient définies par les programmes, étaient les suivantes [11]:

— Créer des détachements de francs-tireurs et les préparer à l’action;
— Recourir à tous les moyens, paroles et actes, pour relever le moral du peuple et stimuler ses activités révolutionnaires;
— Recourir à tous les moyens pour armer le peuple;
— Organiser des comités révolutionnaires étroitement liés les uns aux autres
— Encourager les affrontements et terroriser les fonctionnaires du gouvernement, les informateurs, les traîtres, les usuriers et les exploiteurs de toute espèce;
— Etablir les communications nécessaires pour le transport des hommes et des armes;
— Piller et détruire les établissements gouvernementaux.

Le congrès mit également au point des instructions relatives à l’organisation du parti. Celui-ci se vit notamment doté de deux “bureaux” baptisés respectivement “bureau d’Orient” et “bureau d’Occident”. Le premier de ces bureaux avait pour domaine la Russie, le Caucase, l’Iran et les territoires situés à l’est d’une ligne Giresun-Harput-Diyarbakir. Le “bureau d’Occident”, lui, avait sous son contrôle les territoires situés à l’ouest de cette même ligne, ainsi que les Balkans, l’Amérique, l’Egypte et les autres pays [12].

Le parti Dachnak présentait en somme, dès sa création, tous les traits d’une organisation terroriste. Alors que les Hentchak visaient principalement à rassembler les Arméniens de Turquie, de Russie et d’Iran et à créer une Arménie politiquement indépendante, le programme des Dachnak élaboré en 1892 ne contenait même pas le mot d’indépendance. Il ne réclamait pas non plus une séparation totale d’avec l’Empire ottoman. Nalbandian fait fort justement remarquer à ce propos que “les Dachnak avaient, dans le premier éditorial du Drochak, indiqué que leurs buts politiques coïncidaient presque totalement avec le programme de réformes présenté par le patriarche Nercès au congrès de Berlin”. Ce n’est qu’en 1919, lors de leur neuvième congrès, que les Dachnak allaient élargir leur programme et proclamer que leur but était de créer une république libre et indépendante, réunissant les territoires arméniens de Turquie et de Russie.

Voués aux activités terroristes, les Dachnak se sont signalés notamment par l’attaque de la Banque ottomane (1896), l’insurrection de 1904 dans le Sassoun et l’attentat de Yildiz contre le sultan Abduihamid II (1905). Ils ont également fait parler d’eux à d’autres occasions. Nous reviendrons sur ces divers événements dans la section suivante.

Notons cependant dès à présent que les Dachnak s’étaient engagés dans la voie du terrorisme avant même de se manifester sous la forme d’un parti organisé. L’assassinat à Erzurum, en 1891, de Gerektchian, ancien président de la société des “Protecteurs de la mère patrie”, fut perpétré par les Dachnak sur décision du comité central local. Ce qui était reproché à Gerektchian, c’était d’avoir manifesté son hostilité à l’égard d’un engagement trop hâtif dans l’activité révolutionnaire et d’avoir conseillé la prudence et la préparation. Le comité central de la fédération a condamné ce forfait, mais le coupable, Aram Aramian, ne fut pas sanctionné [13].

La conjoncture était éminemment favorable au développement de ces groupes terroristes. En effet, le terrain ayant été préparé à la fois par l’Eglise arménienne et la politique des grandes puissances, les idées de révolte commençaient à être largement répandues parmi le peuple. Les organisations vouées à l’action terroriste tirèrent profit de la situation pour s’engager résolument dans la voie de l’insurrection. Mais au cours de la période de troubles qui devaient marquer les dernières décennies du XIXe siècle, le terrorisme ne fut pas le seul moyen mis au service de la cause arménienne. La propagande constitue elle aussi une arme extrêment efficace.



 

5. Actes de terrorisme et soulèvements
Il nous paraît utile, en abordant cette section de notre ouvrage, de commencer par faire état d’un certain nombre de témoignages et de points de vue à propos des événements dont il sera question un peu plus loin.

Nous avons déjà mentionné dans un chapitre précédent un de ces témoignages, celui de Sydney Whitman [1]. Au cours d’un entretien avec le consul anglais d’Erzurum, Whitman lui avait demandé s’il pensait que des Arméniens auraient été tués même si les révolutionnaires n’étaient pas venus pousser le peuple à la révolte. La réponse du consul avait été claire et nette: “Certainement pas, il n’y aurait eu pas un seul Arménien de tué !“

Citons à présent Clair Price:
“Les Capitulations furent plus qu’un simple outil juridique. Elles donnèrent naissance à une attitude mentale vis-à-vis du pouvoir ottoman. Elies conduisirent les Occidentaux à prendre l’habitude de tenir le gouvernement du sultan pour quantité négligeable et d’établir des contacts directs avec les sujets ottomans sans se préoccuper des règles régissant les relations entre communautés à l’intérieur du pays. Sous le régime des Capitulations, l’Occident avait eu la possibilité, depuis longemps d’entretenir des liens étroits avec les sujets chrétiens de l’Etat ottoman et il avait, peu à peu, élaboré un code de conduite qu’il n’appliquait seulement qu’à ce gouvernement. Aux termes de ce code, n’importe quel sujet chrétien du sultan se voyait reconnaître le droit de se rebeller contre le pouvoir ottoman, tandis que celui-ci, bien qu’il constituât le seul organe chargé du maintien de la paix dans le pays, était privé du droit d’écraser les révoltes. Ce code de conduite, l’Occident ne l’a appliqué à aucun autre gouvernement. [2]”

Un autre témoignage:
“Un des révolutionnaires dit au Dr Hamlin, fondateur du Robert College, que les bandes Hentchak attendaient l’occasion propice pour se jeter sur les Turcs et les Kurdes, les tuer, incendier leurs villages et s’enfuir ensuite dans les montagnes. Mis en rage, les musulmans fondraient alors sur les Arméniens sans défense et les massacreraient avec une telle barbarie que la Russie envahirait le pays au nom de l’humanité et de la civilisation chrétienne et en prendrait possession. Quand le missionnaire horrifié s’écria que ce projet était plus atroce et plus infernal que tout ce qui s’était jamais vu, la réponse fut: “Assurément, cela peut vous paraître ainsi, mais nous, les Arméniens, nous sommes décidés à conquérir notre liberté. C’est parce qu’elle a entendu parler des atrocités bulgares que l’Europe a libéré la Bulgarie. Quand des millions de femmes et d’enfants auront fait entendre leurs plaintes et verse leur sang, elle finira par entendre aussi notre cri... Nous sommes désespérés. Nous le ferons. [3]”

Le point de vue de David U. Hogarth mérite lui aussi d’être cité:
“Malgré son nationalisme indestructible, sa passion pour les complots et son intolérance fanatique, l’Arménien ne serait, pour les Ottomans, qu’une épine insignifiante s’il ne disposait pas d’appuis. Les Arméniens étant divisés en trois sectes farouchement opposées les unes aux autres et tenant entre leurs mains le commerce et l’usure, la Porte sait très bien qu’elle peut diviser pour règner en toute sécurité. Mais derrière les sociétés secrètes arméniennes (et il y a très peu d’Arméniens qui, à un moment ou un autre de leur vie, ne se soient rendus coupables de trahison en faisant partie de telles organisations), le gouvernement voit les Kurdes et derrière les Kurdes, les Russes; s’il se tourne vers l’ouest, ce qu’il aperçoit, à travers l’incessante propagande des agitateurs, c’est Exeter Hall [c’est-à-dire le gouvernement britannique] et les comités arméniens. Les Turcs ont commencé à réprimer [les Arméniens] parce que nous compatissions [à leurs malheurs], et tant ils ont réprimé, tant nous avons compati. C’est ainsi que le cercle vicieux n’a cessé de se reformer. Mais ne font-ils habituellement que réprimer? L’administration turque est-elle fondamentalement oppressive? Jusqu’à présent, nous n’avons entendu qu’un seul son de cloche, une seule des parties engagées dans le procès, avec ses histoires de persécutions et, se répercutant à travers celles-ci, un long cri réclamant l’indépendance nationale. Jusqu’à présent, l’accusé, quant à lui, n’a pas ouvert la bouche, rendu muet par le fatalisme, la coutume et cet abîme d’incompréhension qui continue de séparer le chrétien du musulman.

“J’ai moi-même vécu environ quatre années en Arménie occidentale, jusqu’en 1894, et je n’y al guère rencontré les signes du Règne de la Terreur (...) La vie dans les villages chrétiens ne m’a pas paru très différente de ce qu’elle était dans les villages musulmans; de même, dans les villes, les biens et les commerces des Arméniens ne se trouvaient pas dans une situation moins sûre que ceux des musulmans (...). Il y avait de la tension, des frictions, des manifestations de méfiance mutuelle à propos desquelles les Arméniens m’ont maintes fois répété: “Si seulement nos patriotes pouvaient nous laisser commercer et labourer en paix !“ (...) Les Turcs gouvernent en vertu d’un droit de possession vieux de cinq siècles, et avant eux les Kurdes, les Byzantins, les Perses, les Parthes, les Romains ont été tour à tour les maîtres de l’Arménie. Les Turcs réclament certains droits en la matière: le droit de préserver leur propre existence; le droit de détruire certains foyers de désordre tels que Zeytun, une localité qui, pendant des siècles, a empêché tout commerce dans le Taurus oriental; le droit enfin de faire respecter sa souveraineté. Tout ceci ne peut être considéré comme insultant [4].”

“En ce qui concerne la tactique des révolutionnaires”, écrit pour sa part Sir Mark Sykes, “on se saurait inventer rien de plus diabolique. La mise à mort de musulmans afin que des innocents soient punis, le rançonnement en pleine nuit, de villages qui viennent ce même jour de payer leurs impôts, l’assassinat de ceux qui refusent d’acquitter les aides financières qui leur sont réclamées; tels sont, parmi bien d’autres, certains des crimes que musulmans, catholiques et grégoriens dénoncent avec la plus grande force (...) Les révolutionnaires arméniens préfèrent piller leurs propres coreligionnaires plutôt que de se battre contre leurs ennemis; c’est dans le but de faire massacrer leurs compatriotes que les anarchistes de Constantinople lancent des bombes.

“(...) Si l’objectif des philanthropes anglais et des bandes de brigands (qui sont les agents actifs de la révolution) est de soumettre les provinces orientales aux doux bienfaits de l’oligarchie arménienne, alors je ne puis condamner ni les accès de fureur des musulmans, ni les mesures répressives du gouvernement. Si cependant leur objectif est d’obtenir l’égalité devant la loi, ainsi que la paix et la sécurité dans les territoires habités en partie par les Arméniens, je peux seulement dire que leurs méthodes ne sont pas de nature à donner le résultat escompté. [5]”

Voici encore ce qu’écrit un autre témoin de marque:
“(...) La révolte d’une poignée d’Arméniens n’avait aucune chance de succès et était par conséquent impossible à justifier. En tant qu’ami des Arméniens, je trouvais ces révoltes absolument néfastes. Tout en admettant que des centaines d’innocents souffraient chaque fois qu’une agression avait lieu, certains extrémistes déclaraient qu’ils avaient la possibilité de provoquer un grand massacre qui entraînerait une intervention étrangère. Une telle intervention n’aurait cependant rien donné tant que la Russie y aurait été hostile. Lord Salisbury avait publiquement déclaré qu’il ne voyait pas comment l’Angleterre pourrait aider les Arméniens puisqu’il n’était guère possible d’envoyer une flotte à travers les montagnes du Taurus. [6]”

Citons enfin le témoignage de C.F. Dixon-Johnson:
“Dans le Kurdistan, le gouvernement turc et la population musulmane locale avaient jusque-là entretenu de bons rapports avec la population chrétienne et notamment avec les Arméniens orthodoxes. L’arrivée des militants révolutionnaires dans la région entraîna d’emblée une nette détérioration de ce climat de bonne entente.

“Ceci était nature!, car en Turquie les gens ont horreur des sociétés secrètes et des complots, une horreur basée sur le souvenir des souffrances qui furent infligées à la population par la hetairia grecque et les comitadjis bulgares (...) Ils estimaient que cette communauté qualifiée autrefois de “nation fidèle” (millet-i sadika) ne méritait plus cette dénomination et ils pensaient que les Arméniens étaient en train de s’armer pour massacrer les musulmans. Tout le pays se transforma de la sorte en une poudrière (...). [7]”

Les citations qui précèdent sont empruntées à divers ouvrages publiés après les soulèvements arméniens et dont certains ont paru pendant la Première Guerre mondiale. Il convient aussi de noter que la plupart de leurs auteurs sont connus pour avoir été des sympathisants de la cause arménienne. On trouve dans ces ouvrages, ainsi que dans beaucoup d’autres, des appréciations fort peu aimables sur le caractère du peuple arménien. Cependant, nous avons préféré ne pas nous arrêter sur ces passages, car de telles généralisations, qui donnent une image avilissante des Arméniens en tant que nation, nous paraissent d’un goût contestable.

Avant de passer à l’étude des divers soulèvements et actes de terrorisme, nous voudrions faire une dernière citation:

“Votre Seigneurie sait assurément”, lui ai-je répondu, “que ce qui est en jeu, ce sont nos terres. Zangezur, c’est l’Arménie. Le Karabagh, c’est l’Arménie. Nakhtchevan est depuis mille ans une portion inséparable de notre territoire. Il est naturel, lorsque nos ennemis essayent de s’emparer de nos terres, que nous fassions tout notre possible pour les défendre. [8]”

L’entretien auquel il est fait allusion dans le texte ci-dessus se déroula le 8 avril 1920 entre le représentant arménien à la Conférence de la Paix, Avetis Aharonian, et le ministre britannique des Affaires étrangères, Lord Curzon. Nous avons reproduit la réponse donnée pan Aharonian à son interlocuteur qui demandait que les Arméniens missent fin à leurs agressions contre les Turcs d’Azerbaïdjan. Les Arméniens s’efforçaient, à cette époque, de s’approprier les divers territoires mentionnés par Aharonian. Ils allaient finalement échouer dans cette tentative, mais ils étaient néanmoins persuadés d’avoir le droit pour eux et ils ne se privaient pas de le claironner.

Nous allons à présent passer en revue un certain nombre d’événements tragiques provoqués par les bandes terroristes arméniennes ainsi que les mesures prises par le gouvernement ottoman pour tenter de circonscrire le danger. Ce faisant, il nous semblait toutefois de quelque utilité de garder en mémoire les divers textes cités ci-dessus.



 

a - L’arrestation des “Protecteurs de la mère patrie”
Nous avons vu dans une section précédente que le consul d’Angleterre à Erzurum avait annoncé, dans un rapport adressé à l’ambassade britannique d’Istanbul, l’arrestation, le 8 décembre 1882, de près de quarante Arméniens.

Les personnes arrêtées faisaient toutes partie de la “Société des protecteurs de la mère patrie”. C’est à cette organisation que se rapportaient les documents témoignant de la création d’une société révolutionnaire à Erzurum dont le consul Everett avait eu connaissance au début de l’année 1882 [9].

Les fondateurs de la société des “Protecteurs de la mère patrie” étaient au nombre de six : Hatchatour Gerektchian, Garabet Nichkian, Agop Isgalatsian, Aleksan Yetelikian, Hovannes Astourian et Yegiche Doursounian. L’association avait entamé ses activités en mai 1881 et avait réussi à enrôler plus de cent personnes en l’espace de trois mois. L’évêque d’Erzurum, Ormanian, connaissait son existence et avait mis au courant le patriarche d’Istanbul, lequel avait approuvé cette initiative [10]. Les arrestations commencèrent lorsque les autorités ottomanes eurent mis la main sur des documents que la société avait fait imprimer et qui étaient utilisés lors de la prestation de serment des nouveaux membres. L’évêque Ormanian fut, pour sa part, mandé à Istanbul.

C’est, singulièrement, le moment qu’allait choisir l’ambassadeur d’Angleterre, Dufferin, pour se rendre chez le sultan et lui dire que si les réformes n’étaient pas mises en chantier, le traité relatif à l’île de Chypre ne serait pas appliqué.

Le procès des 76 personnes arrêtées commença à Erzurum en 1883. II y eut quarante condamnations. Gerektchian fut condamné à quinze ans de prison, tandis que les autres inculpés se voyaient infliger des peines allant de cinq à treize ans d’emprisonnement. Toutefois, le Patriarche Nercès et l’évêque Ormanian firent tant et si bien, multipliant les interventions et les suppliques, qu’une grande partie des prisonniers bénéficièrent de la grâce du sultan dès juin 1884. Quelques-uns des fondateurs de l’organisation tels que Gerektchian, Isgalatsian et Astourian furent pour leur part grâciés en septembre 1886.

A partir de cette date, l’Armenakan qui venait d’être fondé à Van commença, par l’entremise de Portakalian et d’un des dirigeants de l’association anglo-arménienne, Agopian, à mener une active campagne de propagande contre les autorités ottomanes. Agopian, en particulier, chaque fois qu’un agitateur était arrêté, le savait immédiatement et s’empressait d’inonder le gouvernement britannique de mémorandums, proclamant à con et à cri qu’en Turquie des innocents étaient jetés en prison.

Voici un exemple particulièrement intéressant. Le 29 mars 1888, Agopian envoyait une lettre à Salisbury pour lui faire savoir que cinq Arméniens venaient d’être arrêtés à Van, alors qu’ils n’avaient commis aucun délit [11]. Dans cette lettre, il donnait aussi les noms des cinq personnes incarcérées. Parmi ceux-ci, il y avait le nom de Migirditch Terlernezian. Or, nous avons vu plus haut que Terlemezian était un des fondateurs du parti Armenakan. Les Anglais ne savaient-ils pas qu’un tel parti avait été fondé et n’étaient-ils pas au courant des buts qu’il poursuivait, ou bien feignaient-ils l’ignorance? Difficile à savoir. Mais ce que nous savons, par contre, c’est qu’après avoir reçu la lettre d’Agopian, Salisbury récrivit à I’ambassadeur d’Angleterre à Istanbul, Sir William White, pour lui demander de procéder à une enquête sur la question. Bien que Terlemezian soit aujourd’hui considéré par certains comme un héros national, il est assurément impossible de ne pas reconnaître que le gouvernement du sultan avait raison de le faire arrêter. L’Empire ottoman avait beau être fort mal administré à cette époque, les services de renseignements y fonctionnaient néanmoins avec une grande efficacité et il y a tout lieu de penser que les autorités n’avaient aucun mal à se tenir au fait de ce qui se passait dans le pays. Le cas Terlemezian nous semble éminemment significatif: si l’Etat ottoman ne s’était pas trouvé confronté en permanence à des interventions souvent menaçantes, il est probable qu’il n’aurait pas tardé à régler le problème des soulèvements arméniens.



 

b - L’affaire Musa Bey
Pour montrer jusqu’où pouvaient aller les interventions de l’Angleterre, il nous semble utile de mentionner cette affaire qui fit en son temps couler beaucoup d’encre. Ce Musa Bey, qui était le chef de la tribu des Mutki et un des principaux notables de la région de Mus, était accusé d’avoir enlevé une jeune fille arménienne, de l’avoir violée, puis de lui avoir demandé de se convertir à l’Islam pour lui faire épouser son frère. La jeune fille ayant refusé de devenir musulmane, son ravisseur, disait-on, lui avait donné la bastonnade et l’on affirmait même qu’il l’avait, ce faisant, éborgnée. Le patriarcat s’était alors empressé de crier à la persécution et avait porté l’affaire à la connaissance du sultan. A la suite de cette démarche, Abdulhamid avait donné l’ordre de juger Musa Bey. Celui-ci avait donc été conduit à Istanbul et déféré devant la justice.

La presse arménienne ayant fait beaucoup de bruit autour de cette affaire, en particulier hors de Turquie, le procès qui se déroula à Istanbul en août 1889 fut suivi par des représentants des ambassades et par de nombreux journalistes étrangers. Jusque-là, rien d’anormal. Toutefois, l’ambassadeur d’Angleterre, soucieux de se poser en défenseur du peuple arménien, s’occupait de l’affaire comme si celle-ci le concernait directement et multipliait les démarches afin que Musa Bey fût condamné sur le champ. (Il ne nous semble pas nécessaire d’entrer ici dans le détail des initiatives prises à cet égard par l’ambassadeur. Nous renvoyons ceux que la question intéresse au dossier FO 424/162 conservé dans les archives du Foreign Office.) Malgré ces pressions, Musa Bey, au terme d’un procès public, fut acquitté. Mais l’ambassadeur avait fait de l’affaire une question d’amour propre. Il continua donc ses démarches auprès de la Sublime Porte et se montra tellement insistant que le sultan se trouva contraint, en définitive, d’envoyer Musa Bey en exil dans un coin reculé de l’Empire. Il est assurément affligeant qu’un homme acquitté par un tribunal ait pu faire l’objet d’une telle décision. Affligeant non seulement pour le gouvernement ottoman, mais aussi pour le gouvernement anglais.



 

c - Un affrontement entre les forces de l’ordre et les francs-tireurs de l’Armenakan
“Armés de fusils et déguisés en Kurdes, trois membres du parti Armenakan, Karapet Koulaksizian, Hovannes Agripasian et Yandan Golochian, avaient quitté, dans la nuit du 16 mai 1889, le village de Hatvan, situé dans le district de Salmast en Perse, pour se rendre à Van. Après avoir marché neuf à dix jours, ils traversèrent la frontière turco - iranienne. Tandis qu’ils poursuivaient leur chemin en direction de Van, ils furent arrêtés sur la route de Baskale, près de Van, par quatre zabtiés (gendarmes) qui accompagnaient une caravane. Les zabtiés leur demandèrent de quitter leurs armes, puis, les trois hommes ayant refusé de faire ce qu’on leur demandait, ils ouvrirent le feu (...). [12]’’


Il convient d’insister sur le fait que les trois Arméniens étaient déguisés en Kurdes et que les zabtiés avaient tiré sur eux après qu’ils eussent refusé de se dessaisir de leurs armes. Cela suffit à réduire à néant l’accusation qui fut lancée à cette occasion et selon laquelle des soldats ottomans auraient assisté à une attaque de brigands contre des Arméniens sans juger nécessaire d’intervenir.

A la suite des coups de feu tirés par les zabtiés, Golochian fut tué et Agripasian grièvement blessé. Seul Koulaksizian réussit à prendre la fuite.

Si l’on n’avait pas trouvé sur les deux victimes des lettres de Portakalian et de Patiguian, un révolutionnaire arménien installé en Angleterre, et s’il n’avait pas été question, dans ces lettres, de la société secrète qui avait été créée et de ses besoins en argent et en hommes, il est probable que Golochian et Agripasian auraient été enterrés sans même que leur identité fût connue, et personne ne se serait intéressé à eux. Toutefois, les documents ainsi découverts - et en particulier une lettre de Portakalian adressée à Koulaksizian dans laquelle le directeur de l’Armenia priait son correspondant de continuer à lui envoyer des informations et lui faisait savoir que les notes qu’il lui avait déjà envoyées étaient parues dans le journal - avaient permis aux autorités ottomanes de se rendre compte avec précision de quoi il retournait et de glaner un certain nombre de renseignements sur le fonctionnement de l’Armenakan.

Au total, cependant, il ne s’agissait malgré tout que d’un simple fait divers. Il n’y avait donc, a priori, aucune raison pour que le consul anglais s’y intéresse ou, à supposer qu’il s’y soit intéressé, pour qu’il fasse autre chose que de relater l’événement dans une dépêche. Mais singulièrement, Derey, le consul anglais de Van, était d’un autre avis: il allait consacrer à l’affaire d’interminables rapports visant à prouver que les trois Arméniens interceptés par les zabtiés n’étaient pas des révolutionnaires [13].

A voir aujourd’hui, à cent ans de distance, comment les consuls anglais présentaient en leur temps ces événements que les auteurs arméniens continuent de relater avec la plus grande fierté, on comprend mieux comment la propagande anti-turque a Pu croître et se développer. Nous devons cependant immédiatement préciser que les consuls anglais n’étaient pas tous du même type que celui de Van. Certains d’entre eux manifestaient un louable souci d’objectivité. Mais les faits qu’ils s’efforçaient de rapporter de la manière la plus honnête possible restaient bien souvent ignorés de l’opinion anglaise, et ce en raison de l’efficace propagande menée par la “Société anglo-arménienne” et les journaux arméniens de Londres.



 

d - Le soulèvement d’Erzurum
Le développement des sociétés secrètes à l’intérieur de l’Empire ottoman, l’apparition, hors du pays, des partis Hentchak et Dachnak, la création en France et en Angleterre, d’un certain nombre d’organisations arméniennes spécialisées dans la propagande anti-turque: autant de faits qui allaient conduire la Sublime Porte et les autorités locales à s’intéresser de près aux Arméniens et à leurs activités, à les considérer comme un élément dangereux, et à oublier peu à peu que ce peuple avait constitué jusque-là la “nation fidèle” (millet-i sadika) par excellence.

Le 20 juin 1890, un soulèvement éclata à Erzurum.
Voyons d’abord comment cet événement fut raconté par Hanazad (un des fondateurs du parti Hentchak), dans un article publié en 1927 dans le journal Haïrenik, à l’occasion de l’anniversaire des émeutes d’Erzurum. En d’autres termes, voyons l’événement sous son véritable aspect, tel qu’il est présenté par les Arméniens eux-mêmes.

“Le fondateur de l’école Sanasarian mourut en 1890. Les autorités apprirent par une dénonciation qu’il y avait dans cette récole un atelier de fabrication d’armes. C’était probablement les prêtres arméniens catholiques qui avaient dénoncé. Deux heures avant la perquisition, un membre de la “Société des protecteurs de la mère patrie”, un certain Boghos, dit le Chien, vint dire qu’il y aurait une descente de police. Aussitôt, les livres d’histoire, les cahiers, tout ce qui pouvait éveiller la curiosité ou le soupçon, furent cachés. La perquisition ne donna rien. Les Arméniens se mirent à crier à la profanation, à la souillure, parce que les Turcs étaient entrés dans l’Eglise. Les hommes de Gerektchian, un des fondateurs de la “Société des protecteurs de la mère patrie” qui devait être assassiné par la suite sur ordre de la branche d’Erzurum du Dachnaksoutioun, commencèrent à exciter la population. Les commerçants fermèrent leurs boutiques, les services religieux furent suspendus, les cloches des églises cessèrent de sonner. Maîtres de la situation, les Arméniens profitèrent des circonstances pour crier qu’ils avaient, depuis trois jours, conquis leur liberté et qu’ils allaient la défendre par les armes. Ils se mirent à demander l’allègement des impôts, la suppression du bedel [rachat du service militaire], la mise en application de l’article 61 du traité de Berlin. Ils exigeaient aussi que l’église profanée fut démolie et reconstruite. Les Arméniens passèrent ainsi trois ou quatre jours dans le cimetière, l’Eglise ou la cour de l’école. Les notables qui s’efforçaient de disperser leurs coreligionnaires furent battus. Les autorités avaient ordonné à tous les habitants de la ville de reprendre leurs activités habituelles, mais les Arméniens passèrent outre à cette injonction. Les membres du comité parlaient à chacun et incitaient la population à la révolte. Sur ces entrefaites, le frère de Gerektchian tira sur deux soldats et les tua. Aussitôt, les combats commencèrent dans la ville et durèrent jusqu’au soir, faisant un grand nombre de victimes. Le lendemain, les consuls parcoururent la ville. Il y avait, de part et d’autre, plus de 100 morts et 200 à 300 blessés (...). [14]”

Ceci est la version des événements donnée par un leader Hentchak particulièrement bien placé pour savoir comment les choses s’étaient déroulées. A quelques détails près, on retrouve dans la version ottomane les mêmes faits.

Les divergences les plus notables entre les deux versions sont les suivantes: d’après les documents officiels ottomans, la dénonciation qui avait déclenché toute l’affaire visait non seulement l’école, mais aussi l’église arménienne. Il ressort aussi de ces mêmes documents que les perquisitions eurent lieu, aussi bien dans l’école que dans l’église, en présence ici du prêtre, là du directeur d’école. (C’est à cause de cette perquisition que les Arméniens manifestèrent en prétendant que l’église avait été profanée.) Le soulèvement s’était produit non pas le jour même de la descente de police, mais le lendemain (la version arménienne indique clairement comment le peuple y a été incité). La version ottomane fait état, comme le témoignage de Hanazad, de coups de feu tirés sur les soldats envoyés pour rétablir l’ordre. Toutefois, il n’y aurait eu, d’après les documents officiels qu’un seul mort parmi les soldats et quatre blessés. Après cet incident, les insurgés avaient commencé à se battre avec la population musulmane. Ces combats avaient fait, toujours selon les sources officielles, huit morts parmi les Arméniens et deux parmi les musulmans. Il y avait eu aussi de nombreux blessés: une soixantaine du côté arménien et 45 parmi les musulmans [15].

Le rapport adressé par le consul d’Angleterre, Clifford Lloyd, à l’ambassade apporte certains éclaircissements supplémentaires [16].

A en croire ce rapport, c’était d’Istanbul qu’était venu l’ordre de perquisitionner dans les établissements arméniens d’Erzurum. Ces fouilles avaient mis les Arméniens en effervescence. Ils avaient décidé de fermer leurs boutiques et leurs écoles et d’envoyer une lettre de protestation au sultan. Le consul s’était efforcé de les calmer et les avait engagés à rouvrir leurs boutiques. Les musulmans et les autorités locales avaient considéré la fermeture des commerces arméniens comme une manifestation d’hostilité. Le gouverneur avait donc eu une entrevue à ce propos avec l’évêque arménien, entrevue à la suite de laquelle le prélat, de retour dans son église, avait recommandé à ses ouailles la modération. Mais les Arméniens avaient alors commencé à manifester contre lui. Là-dessus, l’évêque avait sollicité l’aide des autorités militaires qui avaient aussitôt envoyé un bataillon. Voyant les soldats venir, les Arméniens s’étaient repliés dans l’Eglise et certains d’entre eux avaient tiré sur la troupe, tuant deux hommes et en blessant trois autres. (Dans la version ottomane, il n’est question que d’un seul mort et de quatre blessés. Mais il est possible qu’un des blessés soit mort par la suite.) Armés de bâtons et de poignards, les musulmans s’étaient alors jetés sur les Arméniens et les avaient poursuivis jusque dans leurs quartiers. Sur ce, le consul anglais, dont les services étaient installés dans un quartier arménien, avait envoyé un message au gouverneur pour demander de l’aide. Un détachement militaire était arrivé peu après et n’avait pas tardé à rétablir I’ordre. Au total, il y avait eu 12 morts et 250 blessés.

Le consul ne fait pas état dans son rapport, des morts et des blessés musulmans.
Voici donc trois versions différentes des événements d’Erzurum. Ainsi qu’on a pu le voir, elles donnent toutes trois à peu près les mêmes explications. Mais, singulièrement, l’affaire fut présentée en Europe comme un massacre d’Arméniens et l’Europe ne fit aucune difficulté pour accepter cette version des faits. C’est ainsi que le soulèvement d’Erzurum s’inscrivit dans la littérature consacrée à la question arménienne comme le premier des massacres perpétrés avec la complicité des autorités ottomanes.

Ce n’est pas tout. Les Arméniens soupçonnés d’avoir tiré sur les soldats (ils étaient 28 au total) avaient été arrêtés et traduits en justice. Mais à la suite des démarches effectuées par les représentants des grandes puissances à Istanbul, ils furent tous libérés et le procureur qui les avait fait arrêter fut suspendu de ses fonctions [17]. Ainsi, même le frère de Gerektchian, dont nous savons avec certitude, grâce à l’article de Hanazad, qu’il avait ouvert le feu sur les soldats et tué l’un d’entre eux, échappa à tout châtiment.

Il convient de reconnaître qu’un tel verdict ne pouvait que constituer un encouragement pour ceux qui préparaient d’autres insurrections.



 

e - La manifestation de Kumkapi
“Le parti révolutionnaire Hentchak fit pour la première fois montre de sa force à Constantinople en organisant, le dimanche 15 juillet 1890, la manifestation de Kumkapi. Le but de cette démonstration était “(...) de réveiller le peuple et d’attirer l’attention de la Sublime Porte sur les malheurs des Arméniens”. La manifestation commença dans la cathédrale arménienne située dans le quartier arménien de Kumkapi. Le patriarche Khoren était en train de s’adresser aux fidèles, réunis en grand nombre à l’intérieur de l’édifice à l’occasion de la fête de la transfiguration du Seigneur (Vartavar). C’est le moment que Haroutioun Djankoulian, membre du parti Hentchak, choisit pour lire une lettre de protestation adressée au sultan demandant des réformes. Ensuite, il se rendit au patriarcat et y brisa les armoiries ottomanes. Malgré les protestations du patriarche, les Hentchaks l’obligèrent à se rendre avec eux chez le sultan. A peine les manifestants étaient-ils engagés sur le chemin du palais de Yildiz qu’ils se virent entourés de soldats turcs. Il s’ensuivit une émeute au cours de laquelle il y eut des tués et des blessés. Djankoulian, qui était considéré comme le héros de cette manifestation, fut arrêté et condamné à la prison à perpétuité (...). [18]”.

L’auteur de ces lignes, Nalbandian, n’en dit pas plus et, de fait, l’événement se réduisit à ce simple incident. Mais il nous paraît néanmoins nécessaire d’examiner les choses plus en détail.

Il convient tout d’abord de noter que le parti Hentchak avait résolu de se manifester par un coup d’éclat à Istanbul parce qu’il estimait que l’affaire de Musa Bey et le soulèvement d’Erzurum n’avaient pas eu en Europe le retentissement qu’ils escomptaient. Il fallait que l’action envisagée fût dirigée non seulement contre la Sublime Porte, mais aussi contre le patriarche, car les Hentchaks considéraient que ce dernier ne faisait rienpour défendre les intérêts de la nation arménienne. C’est avec ces deux objectifs en vue que le comité constantinopolitain du parti décida d’organiser une manifestation. Ce comité comptait parmi ses leaders des personnalités telles que Hanazad Negovarian et Simeon; mais comme ceux-ci étaient sujets russes, il fut résolu qu’ils ne prendraient pas part à la manifestation et que celle-ci serait dirigée par Djankoulian, Mourad et Damadian. Mihran Damadian allait par la suite organiser une manifestation anti-turque à Athènes (juillet 1891) et prendre part à l’insurrection du Sassoun (août 1891). Quant à Mourad - c’était là le pseudonyme de Hamparsoum Boyadjian -, il allait lui aussi participer à l’insurrection du Sassoun, ce qui ne l’empêchera pas, au lendemain de la révolution jeune-turque, de se faire élire au Parlement ottoman en tant que député de Kozan. Nous aurons, plus loin, l’occasion de le retrouver.

Constatant qu’il lui était impossible de conserver le contrôle de la situation, le patriarche avait quitté l’église de Kumkapi pour aller se réfugier au patriarcat, mais les manifestants l’y avaient suivi et I’avaient forcé par des menaces (d’après certaines sources il y aurait même eu des coups de feu de tirés) à monter dans une voiture qui devait l’emmener au Palais. Le patriarcat avait entre-temps demandé du secours et les soldats venus à la suite de cet appel n’avaient pas tardé à se rendre maîtres de la situation. Djankoulian allait par la suite décrire la scène de l’affrontement avec les forces de l’ordre de la manière suivante: “Les nôtres tiraient coup sur coup, avec férocité, et les soldats, eux, s’efforçaient d’arrêter les assaillants. Six ou sept militaires s’effondrèrent, grièvement touchés. Il y avait aussi parmi eux une dizaine de blessés légers. Chez nous, il y a eu deux morts. [19]” En fait, les forces de l’ordre avaient, elles aussi, perdu deux hommes.

Dans une circulaire datée du 30 juillet 1890, le ministère ottoman des Affaires étrangères devait faire savoir aux ambassades que seul le commandant de gendarmerie Server Bey avait été tué [20]. Il y a donc lieu de supposer qu’un des blessés mourut après l’envoi de ce texte.

Djankoulian et les autres meneurs furent arrêtés et traduits en justice. Le 20 août, Djankoulian fut condamné à mort et ses acolytes à diverses autres peines. Cependant, le sultan commua la condamnation à mort de Djankoulian en emprisonnement à vie. Ainsi, cette affaire se termina elle aussi sans que l’intervention européenne se fût produite. Toutefois, comme devait l’écrire l’ambassadeur d’Allemagne à Istanbul, “le patriarche, un homme de paix, fut sacrifié et il apparaissait clairement désormais qu’un soulèvement arménien pouvait se produire même dans la capitale de l’Empire. Ceux qui, à l’extérieur de la Turquie, s’efforçaient de pousser les Arméniens à la révolte avaient, une fois de plus, atteint leur but et mis en danger la tranquillité des Arméniens d’Istanbul et de ses environs, bien que ceux-ci n’eussent, dans leurs grandes masses, rien à voir avec ce genre de mouvement. [21]”
 
Les Hentchak étaient malgré tout persuadés que la manifestation de Kumkapi avait attiré l’attention de l’Europe sur la question arménienne. Dans le numéro du 7 septembre 1890 du journal Hentchak, un éditorialiste devait aller jusqu’à déclarer que les Arméniens refuseraient toutes les propositions de l’Europe qui ne seraient pas en conformité avec leurs objectifs finaux et qu’ils étaient prêts à lutter pour cette cause “jusqu’à leur dernière goutte de sang”.

“Les déclarations de ce parti,” note à ce propos L. Nalbandian, “étaient passablement grandiloquentes, et lorsqu’on les analyse, on est conduit à poser les questions suivantes: Combien de sang fallait-il verser pour la révolution et quels étaient ceux qui devaient mourir pour la cause - quelques révolutionnaires hentchak ou bien de nombreux Arméniens des provinces orientales? A quoi servirait un pays indépendant dont la population aurait été presque totalement exterminée au cours du processus révolutionnaire? Les adversaires des Hentchak n’étaient guère disposés à accepter la destruction d’une grande partie de la nation arménienne pour leur permettre d’atteindre un objectif politique douteux. [22]”

L’activité des comités arméniens rencontrait certes un certain écho en Europe, mais elle n’avait aucun influence sur les gouvernements.

Dans son rapport du 15 septembre 1890, le chargé d’affaires allemand à Saint-Pétersbourg écrivait:

“Au cours du dernier entretien que j’ai eu avec lui, Giers [le ministre russe des Affaires étrangères] m’a dit que l’intérêt de la Russie pour la question arménienne n’était pas d’ordre politique mais purement moral et qu’en conséquence les Russes, même s’ils ne se désintéressaient pas de l’affaire, demeuraient passifs (...). Bien que les clauses du traité de Berlin relatives aux Arméniens n’aient toujours pas été mises en vigueur, la Russie n’y prête guère attention et n’envisage pas d’intervenir pour faire accélérer les choses. Les efforts dépensés par l’Angleterre pour attirer les Russes en Asie Mineure ne préoccupent nullement ces derniers (...) Après avoir affirmé que l’Angleterre était le seul Etat à éprouver un intérêt politique pour la question arménienne, Giers a ajouté que l’objectif des Anglais était de créer aux frontières de la Russie une principauté arménienne indépendante qui, comme la Bulgarie, empêcherait les Russes de descendre vers la Méditerranée, mais que les Russes ne souhaitaient pas la création d’une seconde Bulgarie, et ce d’autant plus qu’une principauté arménienne serait une source de danger, dans la mesure où elle constituerait un pôle d’attraction pour les Arméniens de Russie. [23]”

L’ambassadeur d’Allemagne à Istanbul écrivait pour sa part, dans un rapport daté du 28 septembre 1890 où il relatait un entretien qu’il venait d’avoir avec son collègue anglais:

“Sir William White [l’ambassadeur d’Angleterre] m’a dit que les comités installés à l’extérieur du pays, et notamment en Angleterre, étaient les seuls à demander la mise en place d’une administration autonome en Arménie et qu’ils ne disposaient que de l’appui de M. Gladstone, le gouvernement [britannique] actuel étant pour sa part totalement imperméable à leurs idées. Il y a peu de temps, un membre du Parti Libéral, M. William Summer, se trouvait ici. C’est un de ceux qui suivent la question arménienne de près. Il a dit à l’ambassadeur d’Angleterre que la seule raison pour laquelle aussi bien Gladstone que lui-même s’intéressaient à la question arménienne était qu’ils espéraient ainsi mettre le gouvernement de Salisbury dans l’embarras. [24]”

Mais rien ne pouvait arrêter les Hentchak. En 1891, ceux-ci se joignirent à la “Fédération d’Orient” qui comprenait les révolutionnaires de Macédoine, d’Albanie, de Crète et de Grèce. Leur but était de mettre sur pied une action commune contre le pouvoir ottoman. Ainsi que nous l’avons mentionné plus haut, Mihran Damadian allait, en juillet 1891, organiser une grande manifestation anti-turque à Athènes. L’année 1892, pour sa part, fut marquée par un certain nombre d’incidents qui se produisirent en divers points de Turquie.



 

f - Incidents divers jusqu’à l’insurrection du Sassoun
Au début de 1891, Abdulhamid II proclama une amnistie générale en faveur des Arméniens. En conséquence, les agitateurs et les terroristes qui se trouvaient en prison furent remis en liberté. A Istanbul, 76 Arméniens ainsi libérés se rendirent au patriarcat où ils firent le serment de ne plus jamais prendre part à des mouvements subversifs [25].

Toutefois, les agents du parti Hentchak poursuivaient leurs activités et; à l’extérieur du pays, la propagande arménienne, toujours aussi mensongère et pernicieuse, allait bon train. Une nouvelle accusation circulait: les Turcs, disait-on cette fois, obligeaient les Arméniens à se convertir à l’Islam.

Il convient de citer ici, à propos de cette accusation, une déclaration de Mgr Melchizedech, l’évêque arménien d’Izmir:

“Notre attachement à la vérité nous oblige à dire que le gouvernement ottoman, loin de nous persécuter ou de restreindre notre liberté religieuse, a donné des ordres clairs pour que les personnes désireuses de se convertir à l’Islam soient renvoyées à leurs propres chefs religieux afin que ceux-ci puissent, une dernière fois, les exhorter à se maintenir dans leur religion d’origine. En tant qu’évêque de Smyrne, j‘ai été personnellement témoin de nombreux cas de ce genre. [26]”

Mais malheureusement, de telles déclarations ne rencontraient aucun écho.
Les terroristes avaient maintenant commencé à envoyer des lettres anonymes de menaces aux Arméniens fortunés pour les obliger à apporter leur contribution financière à la “cause nationale”. Cette pratique était surtout répandue à Van. Bien entendu, les arrestations reprirent. Des faits du même genre se produisirent aussi à Harput et à Arapkir.
 
En mars 1892, 250 Arméniens furent arrêtés pour avoir adressé une supplique au gouvernement de Saint-Pétersbourg dans laquelle ils demandaient la protection russe. En général, ceux qui faisaient l’objet de telles arrestations s’en tiraient avec une courte peine de prison. Naturellement, le Comité de Londres et Garabet Agopian s’empressaient de présenter ces faits comme des actes de barbarie.

En l’été 1892, Gladstone revint au pouvoir en Angleterre. Ceci eut pour conséquence de stimuler l’ardeur des révolutionnaires arméniens.

En décembre 1892, ceux-ci tentèrent d’assassiner le gouverneur de Van [27].
Au cours de l’été 1892, on assista à la création d’une organisation chargée de diffuser à travers le pays les manifestes et les diverses autres publications appelant les Arméniens à la révolte que les comités révolutionnaires faisaient imprimer à l’étranger. C’est la ville de Merzifon qui fut choisie comme centre de cette activité parce qu’elle était située près du port de Samsun, mais des branches furent également créées à Kayseri, Yozgat, Çorum et en divers autres points. A partir du début de 1893, des affiches commencèrent à faire leur apparition sur les murs des villes anatoliennes.

C’est ainsi, en particulier, qu’en janvier 1893 des milliers de proclamations furent placardées à Amasya, Merzifon, Çorum, Tokat, Yozgat, Ankara et Diyarbakir. Ces affiches accusaient le sultan d’incapacité et annonçaient qu’un grand Etat, comptant parmi ses sujets des millions de musulmans, viendrait bientôt au secours du peuple.

A la suite de cet acte de provocation, un certain nombre de suspects, tous arméniens, furent arrêtés en divers points du territoire. Les Arméniens prétendirent que les affiches avaient été placardées par des étudiants musulmans. (De fait, les affiches portaient la signature d’un hypothétique “Comité des patriotes musulmans”.) Cependant, Nalbandian indique dans son ouvrage, en se référant à Max Balian, un des colleurs d’affiches, que c’était bien les Arméniens qui se trouvaient à l’origine de l’affaire [28].
 
Les affiches avaient été également placardées sur les murs du “Collège d’Anatolie” établi par les missionnaires américains à Merzifon. (Max Balian devait déclarer longtemps après, que c’était lui-même qui les avait collées.) Ceci eut pour conséquence l’arrestation de deux enseignants arméniens de l’établissement, Toumanian et Kayaïan. Bliss écrit que ces deux professeurs furent arrêtés sans qu’il y eut contre eux la moindre preuve [29]. Et il ajoute à la page 344 de son livre: “(...) Les Arméniens disaient que les proclamations avaient été placardées par les Turcs. Les Turcs accusaient les Arméniens. Il se passera sans doute quelques années avant qu’on ne puisse connaître la vérité à ce sujet.”

Aujourd’hui nous savons, grâce aux indications fournies à ce propos par les révolutionnaires arméniens eux-mêmes, que c’était les Arméniens qui avaient collé les affiches. Il nous faut citer ici, une fois de plus, l’ouvrage de L. Nalbandian:

“Nous savons par Aderbed (Sarkis Moubaihadjian), un des membres du parti Hentchak, que Toumanian était étroitement surveillé par les autorités et qu’il se concertait depuis 1891 avec d’autres Hentchak en vue d’organiser un soulèvement contre l’Etat. [30]”

Malgré toutes ses carences, l’appareil administratif ottoman n’était donc pas aussi inerte qu’on a bien voulu le dire et les arrestations rapportées par Bliss avaient d’autres causes que le simple désir de nuire à une école des missionnaires.

Ceci dit, il nous faut préciser que les deux enseignants du collège de Merzifon furent l’un et l’autre grâciés par le sultan.

En avril 1893, Abdulhamid II amnistia tous les Arméniens arrêtés dans les diverses provinces du pays à la suite de l’affaire des affiches et tous furent libérés. Bien entendu, cette amnistie ne s’étendait pas à ceux qui étaient coupables de meurtre ou d’autres crimes de droit commun. Ceux-là furent jugés à Ankara. Cinq d’entre eux furent condamnés à mort, les autres à diverses peines de prison et ces sentences furent exécutées.

Cela n’empêcha pas les révolutionnaires de poursuivre leurs activités à Merzifon. Mais finalement, en septembre 1893, la maison où était installé le centre de propagande fut découverte et les forces de l’ordre y opérèrent une descente. Les Arméniens retranchés à l’intérieur ouvrirent le feu sur les soldats, tuant et blessant 25 d’entre eux. Au terme de l’opération, 4 des occupants de la maison furent tués et 4 autres pris vivants.

En décembre 1893, il y eut un soulèvement arménien à Yozgat. Ici aussi, les insurgés tirèrent sur les forces de l’ordre, mais le mouvement fut promptement maté.

Le 27 avril 1894, le patriarche Achikian fit l’objet d’une tentative d’assassinat. L’agresseur fut arrêté, mais à la suite de cet incident, le patriarche préféra se démettre de sa fonction.

Le 4 août 1894, à Tokat, une bande de francs-tireurs arméniens attaqua la malle postale, tua le préposé et s’empara du contenu de la voiture. Les auteurs de ce forfait se battirent ensuite avec le détachement envoyé pour les arrêter et tuèrent un sergent de gendarmerie, après quoi ils se laissèrent enfin appréhender.

Finalement, en août 1894, commença l’insurrection du Sassoun.



 

g - La première insurrection du Sassoun
On admet généralement que l’insurrection du Sassoun eut pour point de départ des affrontements passablement banals entre certaines tribus (les Behranli, les Hayanli, les Yapanli, les Velikan) et la population arménienne de la région. Cependant, la réalité est un peu plus complexe que cela. On peut résumer l’enchaînement des événements de la manière suivante.

Au lendemain de la manifestation de Kumkapi, Mihran Damadian, un des organisateurs de l’affaire s’était, nous l’avons vu, enfui d’Istanbul et avait trouvé refuge à Athènes. Ici, il avait organisé en juillet 1891, une grande manifestation anti-turque, après quoi il était revenu en Turquie et s’était rendu dans le Sassoun où il avait mis sur pied une bande de francs-tireurs et commencé à faire de l’agitation. Sa bande s’était signalée, en décembre 1892, par l’attaque du village d’Avzim, dans la province de Mus, attaque au cours de laquelle un Turc nommé Ishak Cavus avait été tué en pleine rue. A la suite de cet événement, les forces de gendarmerie s’étaient lancées à la poursuite des terroristes, mais sans succès. En 1893, le commandement de l’armée informait Istanbul que le nombre des brigands arméniens s’était considérablement accru dans la région.

En juin 1893, les Arméniens tuèrent un membre de la tribu des Hayanli. Pour se venger, les Hayanli, secondés par la tribu des Behranli, attaquèrent Taluri. Il y eut des morts des deux côtés. Cependant, comme les Arméniens étaient mieux organisés, les tribus durent se retirer. Dès que les autorités eurent connaissance de l’incident, elles envoyèrent des soldats dans la région et l’ordre fut bientôt rétabli.

La même année, Damadian, blessé au cours d’un affrontement avec les forces de l’ordre, fut capturé et envoyé à Istanbul. Cependant, les autorités ne tardèrent pas à le libérer.

A l’époque où Damadian se trouvait encore dans le Sassoun, il y avait été rejoint par Hamparsoum Boyadjian, alias Mourad. Les deux hommes avaient commencé par travailler ensemble, mais après la capture de Damadian, Boyadjian avait poursuivi seul les préparatifs de l’insurrection. Son objectif était d’amener les Arméniens à attaquer les tribus de la région et de provoquer ainsi l’intervention de l’armée, puis de soulever l’Europe en criant au massacre.

Bien entendu, Boyadjian ne laissait rien percer de ses projets. Il disait aux Arméniens de Taluri qu’il était venu d’Europe et que s’ils se révoltaient les Etats européens interviendraient, ce qui leur permettrait de créer un Etat arménien. Les efforts de Boyadjian furent couronnés de succès surtout à Sirik, Semal, Güligüzar, Herenk et Taluri. Ce sont ces localités qui se soulevèrent; les villages arméniens de la région de Sadak se tinrent, eux, en dehors du mouvement. II y eut au total, en y comptant ceux de Mus, Kulp et Silvan, environ 3.000 insurgés.

Le rapport établi par les consuls européens qui firent partie de la commission d’enquête envoyée sur les lieux après les événements reconnaît que Damadian et Boyadjian poursuivaient un but politique secret et qu’ils étaient venus dans le Sassoun afin de provoquer des affrontements entre les Arméniens et les autres habitants de la région [31].

En 1894, la bande de Boyadjian organisa diverses opérations contre les tribus. Les biens des Behranli et des Zadyan furent saccagés. Au cours de diverses attaques contre la tribu des Behranli, les Arméniens tuèrent plus de dix personnes, dont le fils d’un des chefs de la tribu. A la suite de ces incidents, les choses s’envenimèrent et l’on commença, des deux côtés, à faire parler les armes. Les Arméniens, qui s’attendaient à de tels affrontements, avaient pris la précaution d’envoyer les femmes et les enfants sur le mont Antok. Bientôt, les hommes s’y rassemblèrent également. (Ces faits sont également mentionnés dans le rapport des consuls, cf. note 31, p. 177.)

Lorsque les autorités eurent connaissance des événements, elles envoyèrent dans la région, comme à l’accoutumée, des forces chargées d’y rétablir l’ordre. Les Arméniens retranchés sur le mont Antok se battirent aussi contre les soldats, mais il suffit d’une opération militaire de quelques jours pour écraser la révolte [32] L’intervention de l’armée avait débuté vers le milieu d’août; elle s’acheva le 23 du même mois par la capture de Boyadjian.

A l’occasion de cette insurrection, une vaste propagande anti-turque se développa en Europe. C’est ainsi, par exemple, que le révérend A.W. Williams, citant un Arménien de Sassoun, allait écrire:

“Il ne reste pratiquement plus personne en vie dans le Sassoun. Les femmes, les enfants, les jeunes et les vieux, ont tous été passés au fil de l’épée par les soldats turcs. Ceux-ci ont pris position devant le village à la fin d’avril et le siège a duré jusqu’au début du mois d’août. Pendant toutes ces semaines, nous n’avons mangé que des légumes et des racines d’herbe.”

Le même auteur écrit que 6 000 Arméniens avaient été tués au cours des opérations [33]. En réalité, les soldats n’avaient fait leur apparition dans le Sassoun que le 14 août, et Williams le note du reste à la page 327 de son livre. Mais, singulièrement, il n’a vu aucun inconvénient à écrire, quatre pages plus loin, les lignes qui précèdent.

Bliss ne demeure pas en reste:
“Une offensive générale fut alors lancée contre les villages arméniens. Comme les Arméniens tenaient les meilleures positions, ils surent font bien se défendre. (...) En conséquence, vers la fin d’août, les affrontements tournèrent en boucherie généralisée. Les combats furent si violents que le gouverneur de Mus, craignant de ne pas avoir assez d’hommes à sa disposition, demanda de l’aide au commandant en chef des forces turques de l’Est (...). [34]” D’après Bliss, il y avait eu au moins 6.000 Arméniens tués.

Pasdermadjian écrit que les soldats ottomans prirent prétexte de l’affrontement entre les Arméniens et les tribus pour tenter d’exterminer la population arménienne de la région, et il précise que sur 12.000 Arméniens, il y en eut 3.500 de massacrés [35]. Mais il omet de dire que les Arméniens avaient résisté aux soldats les armes à la main; en outre, il n’explique pas pourquoi les forces turques n’ont pas massacré tout le monde, puisque tel était leur but.

La meilleure réponse à ces évaluations totalement fantaisistes du nombre des Arméniens tués au cours de l’insurrection se trouve dans le rapport des consuls mentionné précédemment ainsi que dans les documents britanniques.
 
Toutefois, avant de poursuivre notre analyse à ce propos, il nous paraît utile de présenter en quelques mots la zone où s’est produite l’insurrection. La vallée de Taluri, où le soulèvement prit son essor, est une région montagneuse située au sud de la plaine de Mus et délimitée pan les rivières Taluri et Batman. Il y a là un très grand nombre de villages implantés à une faible distance les uns des autres. A l’époque qui nous occupe, une partie de ces villages était peuplée d’Arméniens; la région comptait aussi des villages musulmans et, en nombre très limité, des villages mixtes. D’après les statistiques de Cuinet, il y avait dans le Sassoun 8.369 Arméniens.

Le rapport des consuls donne, en ce qui concerne les morts dont on avait Pu établir l’identité, les chiffres suivants: 114 dans le village de Senik, 65 à Semal, 40 à Güligüzar, 22 à Agpi, 10 à Ispagank et 14 à Taluri, soit au total 265 personnes [36]. Pour sa part, le membre britannique de la commission des consuls, dans un mémorandum du 12 octobre 1894, évaluait la population arménienne du Sassoun - en prenant pour base le nombre de maisons – à 10.000 âmes et notait que, compte tenu du nombre de personnes encore en vie, celui des morts ne devrait pas dépasser 900 [37].

Il est naturellement intéressant de remarquer au passage que, comme à l’accoutumée, personne n’a cherché à savoir combien il y avait eu de tués parmi les musulmans.

Ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, l’insurrection du Sassoun prit fin le 23 août 1894. En Europe, ce fut une fois de plus l’Angleterre qui accorda le plus d’importance au battage fait autour de cette révolte. Le gouvernement britannique demanda avec insistance l’ouverture d’une enquête et finit pan obtenir gain de cause. Ensuite, il proposa d’envoyer dans la région, parallèlement à la Commission désignée par la Sublime Porte, des représentants de tous les Etats ayant un consulat à Erzurum. Tandis que les ambassadeurs d’Angleterre à Paris et à Saint-Pétersbourg intervenaient dans ce sens l’un auprès du gouvernement français, l’autre auprès du gouvernement russe, leur collègue d’Istanbul multipliait les pressions sur la Sublime Porte qui, en définitive, donna son accord. La France et la Russie ayant elles aussi accepté la proposition anglaise, les consuls de ces trois Etats en poste à Erzurum, ou leurs représentants, se rendirent dans le Sassoun. Toutefois, contrairement à ce que certains espéraient, ils ne purent, dans le rapport commun daté du 20 juillet 1895 qu’ils rédigèrent au terme de leur enquête, conclure ni à l’innocence des Arméniens, ni au massacre. (Le rapport de la commission turque se trouve dans les archives de Yildiz, documents divers, Zilkade, 1312, Affaires arméniennes, dossier no 666, 302-180595-1).

Singulièrement, mais cela n’étonnera personne, le seul moyen que l’on ait, de nos jours, pour prendre connaissance de ce rapport des consuls, est de s’adresser aux dépôts d’archives. Dans un autre ordre d’idées, il nous faut remarquer aussi que les ouvrages consacrés à la question arménienne ne mentionnent pas en général, le rôle joué, dans l’affaire du Sassoun, par Damadian et Boyadjian.

Un dernier mot à propos de cette insurrection: il nous faut en effet noter que celle-ci permit à l’Angleterre d ‘entraîner à ses côtés la France et la Russie et d’orchestrer une nouvelle démarche collective auprès de la Sublime Porte au sujet des réformes. Nous reviendrons sur cette initiative, qui allait constituer le point de départ d’une nouvelle série de pressions sur le gouvernement ottoman, dans une autre section de cet ouvrage.



 

h - La manifestation de la Sublime Porte
Les années 1895 et 1896 furent marquées par de nombreux soulèvements, ou tentatives de soulèvements, arméniens. Ces révoltes, qui se produisirent dans un très grand nombre de provinces anatoliennes, se présentèrent pour la plupart sous la forme de désordres sans grande conséquence d’une durée d’un ou deux jours. Les seuls événements dont la Sublime Porte eut à se préoccuper de façon durable furent l’insurrection de Zeytun et la seconde insurrection du Sassoun. Nous reviendrons sur ces deux affaires à la fin de cette section. Auparavant, toutefois, nous voudrions jeter un rapide coup d’œil sur les divers autres événements de ces deux années. Bien qu’elle ne fût pas la première en date des affaires dont nous aurons à nous occuper, nous nous pencherons tout d’abord sur la manifestation dite “de la Sublime Porte”, car elle eut des répercussions particulièrement importantes.

“Il y avait dans la capitale ottomane,” écrit à propos de cette manifestation L. Nalbandian, “deux comités Hentchak distincts. L’un était le comité directeur, l’autre le comité exécutif. Le premier, agissant avec l’approbation de l’état-major de Genève, régissait par ses directives, pratiquement toutes les activités révolutionnaires de Turquie. Le comité exécutif, lui, s’occupait de l’organisation, dans le cadre des instructions données par le comité directeur. Les membres de ces deux comités ne se connaissaient pas, mais ils travail laient néanmoins en étroite collaboration. La coordination était assurée par un militant que l’on désignait sous le nom de “représentant des deux comités” et qui servait d’intermédiaire entre les deux groupes.

“Après avoir reçu l’ordre du comité directeur d’organiser la manifestation de la Sublime Porte”, écrit L. Nalbandian, “le comité exécutif chargea trois personnes de mener à bien ce projet et plaça à la tête du groupe Karo Sahakian (Heverkili Karon). Lorsqu’il entendit dire qu’une manifestation était en préparation, le patriarche Matheos Izmirlian fit appeler Karo et lui demanda s’il y avait quelque fondement à ces rumeurs. Le prélat insista ensuite pour que la manifestation, si elle devait avoir lieu, se déroulât de manière paisible. Karo souhaitait lui aussi une démonstration pacifique, mais certains membres du comité n’étaient pas du même avis que lui. Finalement la question fut soumise au comité directeur, qui opta pour une démonstration pacifique.

“Les préparatifs secrets, qui durèrent plusieurs mois, prirent fin le 28 septembre 1895. Ce jour-là, les Hentchak s’adressèrent au gouvernement ottoman et aux ambassades d’Istanbul une lettre rédigée en français (...). [38]” Le patriarche, on le voit, était dès le début au courant de l’affaire; il est intéressant de noter aussi qu’il connaissait le dénommé Karo (ainsi que, sans doute, sa fonction au sein du comité hentchak).

Revêtue du sceau du comité révolutionnaire, la lettre du 28 septembre déclarait:
“Les Arméniens de Constantinople ayant décidé de faire prochainement une manifestation tout à fait pacifique pour exprimer leurs desiderata concernant les réformes à introduire dans les provinces arméniennes, et cette manifestation ne devant avoir aucun caractère agressif, l’intervention de la police et de la force armée pour l’empêcher pourrait avoir des conséquences regrettables dont nous repoussons d’avance toute la responsabilité.”

Dans cette lettre, deux points retiennent particulièrement l’attention. Tout d’abord, il nous faut constater que les Hentchak annonçaient leur décision d’organiser une manifestation sans avoir jugé nécessaire de solliciter au préalable la moindre autorisation, et cela bien qu’ils sussent que de telles démonstrations publiques étaient strictement interdites à Istanbul. Le second point à souligner est qu’ils laissaient prévoir d’avance des événements “regrettables” au cas où les forces de l’ordre interviendraient.

Dans une dépêche du 3 octobre 1895 adressée au Quai d’Orsay, l’ambassadeur de France à Istanbul, Paul Cambon, a résumé le déroulement des événements de la manière suivante [39]:

“(...) Les origines de la manifestation sanglante du 30 septembre sont aujourd’hui connues d’une façon précise (...). Le jour en avait été fixé primitivement au 22 septembre. Pour diverses raisons, elle fut remise à une date ultérieure.

“Le samedi 28 septembre, je recevais du comité secret arménien, branche hentchakiste de Constantinople, la lettre dont Votre Excellence trouvera ci-joint la copie [il s’agit de la lettre dont nous avons reproduit le texte ci-dessus]. Le comité annonçait que les Arméniens ayant l’intention de faire une manifestation pacifique, ils repoussaient par avance la responsabilité des conséquences qui pourraient résulter de l’intervention de la police et de la troupe. La même lettre fut adressée aux autres ambassades et le ministre de la Police et le procureur général la reçurent également.

“L’autorité ottomane n’ajouta pas foi à ces assurances et dès lors les mesures furent prises pour empêcher la manifestation même par la force. [Le raisonnement de l’ambassadeur est curieux. Bien que la manifestation fût interdite, il semble estimer que le gouvernement aurait dû rester passif, et ne rien faire pour contrer les agissements de l’organisation révolutionnaire secrète.]

“Le lundi matin, 30 septembre, je recevais la pétition dont Votre Excellence trouvera la copie ci-jointe. C’est au moment où elle me parvenait à Thérapia qu’avait lieu à Stamboul la manifestation annoncée.
 
“Vers 9 heures du matin, une foule composée d’hommes, de femmes et d’enfants se présenta au patriarcat arménien. C’était la fête de la Sainte-Croix et l’église, où la veille dimanche, avaient communié 5.000 Arméniens sans doute désireux du martyre, était pleine de monde. Le patriarche qui se trouvait en villégiature à Buyuk-Déré était rentré la veille au soir à Koum-Capou à l’annonce de l’agitation qui se préparait. [Nous savons par l’ouvrage de L. Nalbandian, que le patriarche était au courant de ce qui se préparait depuis fort longtemps] La foule demanda à le voir. Elle lui exposa la triste situation où était la nation arménienne. Sur l’intervention de l’Europe elle avait espéré voir la fin de ses maux; depuis un an elle avait patienté attendant les réformes. Celles-ci n’étaient pas venues. Se sentant abandonnés, les Arméniens avaient résolu de présenter eux-mêmes une pétition au grand vizir pour lui exposer leurs doléances et réclamer des réformes.

“Le patriarche essaya de les dissuader d’aller eux-mêmes à la Sublime Porte (...) Il se chargeait de remettre lui-même à la Porte leur pétition et les priait de se disperser. [Nous savons cependant qu’il était en fait favorable à une manifestation pacifique.] Les Arméniens répliquèrent qu’ils n’ignoraient pas combien leur patriarche avait plaidé leur cause auprès de la Sublime Porte, mais ils devaient constater que ses tentatives avaient été vaines (...) Le peuple arménien voulait en manifestant prouver [au gouvernement] qu’il marchait tout entier avec son chef spirituel (...) Ils demandaient donc au patriarche de se joindre à eux et de les accompagner à la Porte. Mgr Izmirlian leur fit non sans peine comprendre qu’il ne pouvait les accompagner et tes congédia.

“C’est au même moment que se formait aux alentours de la place du sultan Mahmoud, [sic! Il s’agissait en fait de la place de sultan Ahmed] au coin d’une avenue qui descend directement à la Sublime Porte une nouvelle manifestation à chaque instant grossie par des groupes d’Arméniens arrivant de tous côtés.

“Mes télégrammes no 128 et 131 ont fait connaître à Votre Excellence la marche des manifestants au nombre de deux mille environ. [Le télégramme no 131 de l’ambassade ne manque pas d’intérêt. Cambon y faisait état de la manifestation dans les termes suivants: “(...) Le groupe de Koum-Capou s’est cantonné derrière l’église du patriarcat. Celui du sultan Mahmoud (sic !), fort de deux mille hommes environ et mené par un prêtre s’est acheminé vers la Porte entre dix et onze heures...” Doit-on en conclure que le clergé échappait lui aussi au contrôle du patriarche?] C’est devant la grille même de la Sublime Porte qu’un officier avec des gendarmes essaya de les arrêter. Les Arméniens répliquèrent (...) qu’ils voulaient seulement remettre une pétition au grand vizir (...) et que si On ne les touchait pas, ils se retireraient après avoir rempli le but de la manifestation.

“L’officier leur répondit qu’il ne les laisserait point passer et leur enjoignit de se disperser.
“Sur leur refus, il donna l’ordre aux gendarmes de charger et il paraît que c’est seulement après que plusieurs manifestants eurent été frappés qu’un coup de pistolet, tiré par un Arménien, tua raide l’officier. Votre Excellence sait comment la manifestation dégénéra en bataille. Les morts et les blessés jonchèrent bientôt le terrain, dispersés de tous côtés (...).“

Interrompons ici la lecture du rapport de l’ambassadeur de France pour nous tourner vers celui de l’ambassadeur d’Angleterre:

‘Ainsi que je l’ai fait savoir à Votre Seigneurie par mon télégramme du 30 septembre, une note adressée aux ambassades le 28 et portant le sceau du comité révolutionnaire Hentchak annonçait que les Arméniens étaient sur le point d’organiser une manifestation strictement pacifique pour exprimer leurs désirs de réformes (...). Cette manifestation a eu lieu le 30 septembre, mais contrairement à ce qui avait été annoncé, elle ne s ‘est malheureusement pas déroulée de manière pacifique. Les manifestants étaient armés de pistolets et de couteaux, tous d’un même modèle, qui leur avaient été très certainement fournis par les organisateurs du mouvement. Il y a tout lieu de penser que le but du parti Hentchak était de créer du désordre et de provoquer une effusion de sang afin que les puissances européennes interviennent en faveur des Arméniens.

“On dit que la veille de la manifestation, 3.000 personnes ont communié dans diverses églises arméniennes afin de se préparer à la mort.

“Le 30 septembre au matin, les Arméniens se sont réunis en grand nombre dans différents quartiers de la ville. Le rassemblement le plus important a eu lieu dans le quartier de Kumkapi. Ensuite, ils se sont dirigés vers la Sublime Porte. D’après un témoin oculaire, ils étaient au nombre de 2.000 (...).

“Il semble que les autorités aient pris certaines mesures en vue d’une contre-manifestation. On a vu s’assembler dans les rues un nombre inhabituel d’étudiants en théologie et d’autres Turcs armés de bâtons.

“Selon toute apparence, la police a fait un certain effort pour persuader la foule de se retirer paisiblement.

“Le ministre de la Police a dit à l’un des drogmans de l’ambassade qu’il avait chargé le commandant Server Bey, un officier en qui il avait particulièrement confiance, de convaincre la foule de se disperser.

“Les manifestants ayant refusé de le faire et ayant déclaré qu’ils voulaient se rendre à la Sublime Porte, Server Bey a donné l’ordre à ses hommes de repousser la foule en se servant du plat de leurs sabres et de la crosse de leurs fusils. Au même instant, deux gendarmes se saisirent du chef du cortège, porteur d’un manifeste qu’il avait l’intention de remettre à la Sublime Porte. C’est alors que la fusillade a commencé. [40]”

Dans une autre dépêche, l’ambassadeur d’Angleterre écrivait:
“(...) Des coups de feu ont été échangés et un officier de gendarmerie a été tué. Environ quinze gendarmes et soixante Arméniens sont tombés. La police s’est mise ensuite à disperser les manifestants, allant à leur poursuite et procédant à l’arrestation d’un grand nombre d’entre eux. [41]”

Le télégramme qui suit mérite lui aussi d’être cité:
“Il apparaît que les policiers ont chargé les Arméniens, les ont frappés avec le plat de leurs épées et la crosse de leurs fusils, et ont mis la main sur leur chef; mais il est hors de doute que ce sont tes Arméniens qui ont tiré les premiers. [42]”

Quant au point de vue du gouvernement ottoman, nous le trouvons dans le rapport du ministre de la Police, Huseyin Nazim Pacha [43]:

“Les associations arméniennes (...) se sont réunies le lundi 30 septembre dans l’église du patriarcat (...) L’enquête ayant établi qu’elles avaient décidé (...) d’organiser une attaque armée contre la Sublime Porte et de provoquer une insurrection afin d’obtenir le soutien de l’Europe, le commissaire de police Hüsnü Bey a été dépêché au Patriarcat et le patriarche a été mis au courant de la situation.

“Bien qu’il fût en position d’empêcher une telle tentative d’insurrection, le patriarche (...) a eu recours à des faux-fuyants, disant qu’il ne pouvait pas grand-chose, que le peuple était à bout, qu’il était trop tard pour intervenir, et montrant ainsi qu’il ne souhaitait pas empêcher le désordre.

“Dans ces conditions (...) un certain nombre de précautions ont été prises (...). La police et la gendarmerie ont reçu l’ordre de ne pas faire usage de leurs armes, d’éviter de recourir à la violence (...) et de disperser les manifestants sans faire couler le sang.

“(...) Il y avait dans l’église plus de mille personnes. Un groupe est d’abord allé au Patriarcat où il y a eu une discussion, puis les manifestants, armés de pistolets et de poignards, se sont mis à marcher... Des camarades en provenance de divers autres quartiers sont venus grossir leur nombre dans l’avenue du Divan (...) Ils n’ont, jusqu’au dernier moment, prêté aucune attention aux sommations qui leur étaient adressées et y ont répondu, sans la moindre hésitation, par des coups de feu (...) Ils ont tué avec sauvagerie, sous tes yeux de la foule, le commandant Server Bey, membre du conseil du corps de gendarmerie d’Istanbul. Ensuite, ils ont tiré au hasard, aussi bien sur la population, musulmans et chrétiens confondus, que sur les forces de l’ordre, blessant ainsi un grand nombre de personnes.”

On le voit, les trois témoignages que nous avons cités concordent. Le seul fait qui ne soit pas signalé dans tes rapports des ambassades est la visite rendue par le commissaire Hüsnü Bey au patriarche, mais il n’y a aucune raison pour la mettre en doute.
Après que les Arméniens eurent tué Server Bey et un certain nombre de soldats, tes forces de police et de gendarmerie avaient, elles aussi, ouvert le feu, et les manifestants s’étaient mis à fuir dans diverses directions, continuant à tirer au hasard sur la foule.
Les troubles se pousuivirent le lendemain de la manifestation et les jours suivants, les Arméniens se regroupant en certains endroits et tirant de là sur les passants. C’est à Cukurcesme, Kasimpasa, Karagümrük, Eyüp et Vaniköy que les affrontements entre Arméniens et musulmans furent tes plus graves.

Ni les dépêches des ambassades, ni le rapport du ministre de la Police ne précisent le nombre de morts et de blesses. S’il faut en croire Lepsius, il y aurait eu, au cours de ces événements, 172 morts du côté arménien [44]. E. Bliss propose le même chiffre. Dans les autres sources que nous avons utilisées, nous n’avons rencontré aucune donnée à ce propos.

Il est probable qu’une grande partie des victimes trouvèrent la mort non pas au cours de la manifestation mais lors des affrontements entre Arméniens et musulmans qui lui firent suite. Les désordres cessèrent après que l’armée eut pris sous son contrôle tous les quartiers de la ville.

Il convient de citer à ce propos ces quelques phrases extraites d’un rapport adressé, en date du 6 octobre 1895, par l’ambassadeur d’Allemagne, Saurma, à son ministère:

“Toutes les tentatives de soulèvement auxquelles les Arméniens se livrent ici ou là sont organisées par les comités révolutionnaires. Cela fait du reste partie de leur programme. Le gouvernement turc aurait donc dû prendre ses dispositions et empêcher les affrontements qui ont marqué la dernière manifestation en faisant appel aux unités de l’armée qui occupent actuellement la ville.

“La plupart des Arméniens d’ici se sont tenus à l’écart de cette affaire.
“Ceux d’entre eux qui ont participé à la manifestation ont fait l’objet de mesures d’intimidation de la part des comités révolutionnaires et ont reçu des armes et de l’argent.

“Ceci a malheureusement entraîné une panique. Il est probable que les comités sauront tirer profit de la situation et qu’il ne découlera de nouveaux désordres. [45]”

On peut jusqu’à un certain point donner raison à l’ambassadeur d’Allemagne et penser que le gouvernement ottoman aurait dû faire appel à l’armée plus tôt. Toutefois, il nous faut tenir compte de la psychologie des masses. Nous avons vu plus haut que l’ambassadeur de France, Paul Cambon, reprochait en quelque sorte au gouvernement de ne pas avoir fait confiance aux Arméniens et d’avoir pris des mesures pour empêcher la manifestation bien qu’il eût été annoncé que celle-ci se déroulerait de manière pacifique. En réalité, il apparaît au contraire que le gouvernement n’avait pas prévu que les Arméniens feraient usage de leurs armes et que, s’attendant à une manifestation pacifique, il avait pensé que la gendarmerie à cheval n’aurait aucun mal à la disperser. Naturellement, lorsque, devant la tournure prise par tes événements, tes musulmans entrèrent à leur tour en effervescence, il fallut du temps pour rétablir l’ordre dans tous les quartiers de la ville. La tâche des forces de l’ordre fut d’autant plus difficile que les Arméniens continuaient, semble-t-il, à tirer sur la police depuis les endroits où ils s’étaient embusqués. Il était évidemment tout à fait normal que la police cherchât à mettre la main sur des hommes qui avaient pris part avec leurs armes à une manifestation dont il était de notoriété publique qu’elle avait été organisée par un mouvement révolutionnaire. C’est en grande partie en raison de la résistance opposée par les Arméniens aux recherches des autorités que les affrontements se prolongèrent.

Une des principales conséquences de la manifestation de la Sublime Porte fut - nous y reviendrons - de permettre à l’Angleterre, à la France et à la Russie de récolter tes fruits de la démarche collective qu’elles avaient effectuée auprès de la Sublime Porte au lendemain de l’insurrection du Sassoun. C’est la raison pour laquelle le parti Hentchak allait présenter cette manifestation comme un grand succès.



 

i - Les autres événements des années 1895-1896
Après l’affaire du Sassoun, conforté dans ses positions par la démarche collective au sujet des réformes, effectuée par tes puisances, le parti Hentchak s’était lancé dans une activité effrénée. Il espérait que de la sorte les réformes en projet - et dont certaines étaient déjà sur le point de se concrétiser - déboucheraient sur ses propres objectifs, c’est-à-dire sur l’indépendance.

Dans un rapport du 18 juillet 1895, l’ambassade anglaise d’Ýstanbul faisait savoir au Foreign Office que “les comités arméniens étaient résolus à provoquer un massacre et qu’ils préparaient des soulèvements en divers points du territoire. [46]”

Cette information n’était pas erronée. En effet, les comités arméniens devaient se signaler, à partir de juillet 1895, par un très grand nombre de méfaits, et ce dans tous les coins du pays.

Voici, dans l’ordre chronologique, tes principaux incidents qui peuvent leur être imputés:
Le 1er juillet 1895, un riche Arménien nommé Karabet Kuyumdjian fut tué à Merzifon parce qu’il avait refusé d’adhérer au comité Hentchak.

Le 12 juillet, toujours à Merzifon, les révolutionnaires mirent le feu à l’école turque, et dans l’incendie qui s’ensuivit, 30 maisons, 20 boutiques et 3 caravansérails furent totalement détruits.

En août, un autre incendie fut allumé à Amasya, qui provoqua la destruction de 58 maisons, 165 boutiques, 2 caravansérails, 1 mosquée, 1 école religieuse, 1 couvent de derviches et 1 école turque.

Tous les consuls anglais d’Anatolie mettent l’accent, dans leurs dépêches de juillet et août 1895, sur la gravité de la situation. Il n’est guère nécessaire d’analyser ici chacun de ces rapports. Nous renvoyons ceux qui s’intéressent à la question aux Livres Bleus anglais intitulés Turkey, no 1 (1896) et no 2 (1896) où tous ces textes ont été regroupés.

L’activité déployée par le parti Hentchak ne tarda pas à donner tes résultats escomptés. En effet, tes provinces anatoliennes furent secouées par toute une série de soulèvements à peu près vers la même époque.

Nous donnons ci-dessous la liste de ces divers soulèvements dans l’ordre où ils eurent lieu. Il convient de noter que, dans bien des cas, les communes et tes villages proches des localités mentionnées dans cette liste furent également touches. (Les noms places entre parenthèses sont ceux des provinces dont les localités faisaient partie suivant le découpage administratif de l’époque.)

29 septembre 1895
2 octobre 1895
6 octobre 1895
7 octobre 1895
9 octobre 1895
21 octobre 1895
25 octobre 1895 
25 octobre 1895
26 octobre 1895
27 octobre 1895
29 octobre 1895
30 octobre 1895
2 novembre 1895 
2 novembre 1895
4 novembre 1895 
7 novembre 1895
9 novembre 1895
15 novembre 1895
15 novembre 1895
16 novembre 1895 
18 novembre 1895 
22 novembre 1895
3 décembre 1895
3 décembre 1895

Divrigi (Sivas) 
Trabzon 
Egin (Elaziz)
Develi (Kayseri)
Akhisar (circonscription d’Izmit)
Erzincan (Erzurum) 
Gümüshane (Trabzon) 
Bitlis
Bayburt (Erzurum) 
Maras (Alep) 
Urfa (Alep) 
Erzurum 
Diyarbakir
Siverek (Diyarbakir) 
Malatya (Elaziz) 
Harput (Elaziz) 
Arapkir (Elaziz) 
Sivas
Merzifon (Sivas) 
Antep (Alep)
Maras (Alep)
Mus (Bitlis)
Kayseri (Ankara) 
Yozgat (Ankara) 


Il nous paraît intéressant de nous arrêter un instant sur les plus importants de ces événements et d’indiquer brièvement quelles en furent les causes et comment les choses débutèrent.

Les désordres de Trabzon eurent pour point de départ un attentat commis par deux Arméniens, le mercredi 2 octobre 1895, et dirigé contre l’ancien gouverneur de Van, Bahri Pacha, et le commandant de la place de Trabzon, Hamdi Pacha, qui furent tous deux blessés. A la suite de cette agression, on commença à rechercher les assassins qui s’étaient enfuis et des dispositions furent prises pour qu’aucun trouble n’éclate en ville.

On commença à rechercher tes meurtriers qui s’étaient enfuis après tes incidents et des dispositions furent prises pour qu’aucun trouble n’éclate en ville. En fait, l’incident clef eut lieu le 8 octobre. Un Arménien nommé Chirnak, apprenant qu’un de ses proches avait été tué lors des affrontements d’Istanbul, ouvrit le feu sur les passants depuis le balcon de l’immeuble où il se trouvait. Aussitôt, musulmans et Arméniens en vinrent aux mains et l’émeute ne put être évitée que par l’intervention de l’armée [47].
 
A Erzincan, le 21 octobre, quelques Arméniens arrivèrent sur la place du marché qui se tenait justement ce jour-là, et ouvrirent le feu sur les musulmans. Cette fois encore, grâce à l’intervention de l’armée, l’incident fut étouffé [48].

L’incident de Bitlis eut lieu le 25 octobre. Des Arméniens attaquèrent tes mosquées pendant la prière du vendredi. L’enquête qui fut menée démontra que l’agent provocateur de cette agression était un missionnaire protestant nommé George [49].

Le 27 octobre, à Maras, un incident éclata lorsque des Arméniens ouvrirent le feu sur des musulmans [50].

Le 30 octobre, à Erzurum, un groupe d’Arméniens armés s’introduisit dans les locaux de la préfecture pour assassiner le gouverneur et tes hauts fonctionnaires de la préfecture. Ils tuèrent quelques-uns des gendarmes qui leur faisaient obstacle [51]. Les choses s’aggravèrent à partir du moment où ils ouvrirent également le feu sur les soldats qui accouraient sur les lieux. L’affaire fut très difficilement réprimée.

A Diyarbakir, le 2 novembre, les troubles commencèrent cette fois encore par une attaque contre des musulmans qui accomplissaient la prière du vendredi. Un incendie s’ensuivit, entraînant la destruction d’un millier de boutiques - dont 90 % appartenaient à des musulmans - de mosquées et de medresses [52].

A Malatya, des incidents survinrent le 4 novembre lorsqu’un musulman nommé Hemo eut la gorge tranchée au rasoir par le coiffeur arménien Ehlicanoðlu Serkis, par qui il se faisait raser.

A Harput, un incident éclata le 7 novembre. Un Arménien tira des coups de feu depuis sa maison et blessa trois musulmans: Hoca Mustafa Efendi, Vartafili Ali Efendi et Bekir Efendi.

Ainsi, l’année 1895 se déroula-t-elle sous le signe d’affrontements entre Turcs et Arméniens. Les sources arméniennes fournissent des chiffres incroyables à propos du nombre de morts causés par ces troubles. En réalité, on ne trouve aucun document dont on puisse tirer ces chiffres, et le nombre de morts musulmans n’est d’ailleurs jamais indiqué par ceux qui font état des victimes de l’autre camp.

D’autre part, la manière d’arrondir les chiffres par centaines ou milliers est un indice qui laisse sceptique sur la manière dont ils ont pu être calculés.

A ta suite des troubles qui eurent lieu en 1895, les autorités ottomanes dressèrent un tableau indiquant le nombre de morts et de blessés parmi la population musulmane et non musulmane [53]. Nous en reprenons ci-dessous tes résultats :

                                      Hommes          Femmes            Enfants               TOTAL
  Morts  Blessés  Morts  Blessés  Morts  Blessés Morts Blessés 
Musulmans
Non-
Musulmans
1 683
8 247
1 409
2 049
134
401
23
184
11
59
1
5
1 828
8 717
1 433
2 238

TOTAL 9 930 3 458 535 207 70 6 10 545 3 671

Le tableau établi par les autorités mentionnait séparément tes districts des provinces et précisait également séparément le nombre des morts et des blessés parmi les femmes, hommes et enfants. On constate ainsi que, lors des troubles de 1895, il y eut en tout (si l’on rajoute tes 72 morts dont fait état Lepsius à la liste de la Sublime Porte) 10.617 morts, dont 1.828 musulmans et 8.789 non musulmans.

En 1895, hormis tes événements que nous venons de mentionner, il faut également mentionner la rébellion de Zeytun. Mais, comme celle-ci s’étendit sur plusieurs mois, nous indiquerons le nombre de morts qu’elle entraîna dans les chiffres de 1896.

Nous supposons que, si le nombre des blessés apparaît relativement peu élevé, cela provient du fait qu’on a dû enregistrer et noter uniquement ceux qui allèrent se faire soigner dans les hôpitaux.



j - La révolte de Zeytun
Zeytun était un district de la province de Maras, situé sur tes pentes de la montage de Berit, dans une région montagneuse et peu fertile, et traversé par un confluent du Ceyhan. Actuellement le nom de ce district est Süleymanli.

Les habitants de Zeytun prétendaient avoir reçu un firman de Murat IV, les dispensant d’impôts suite à une requête qu’ils auraient présentée au sujet de la pauvreté de la région et de l’impossibilité où ils se trouvaient de s’acquitter de leurs devoirs de contribuables. D’après ce qu’ils prétendaient, l’original de ce texte, qui aunait brûlé en 1884, ordonnait que nul n’intervienne dans cette affaire et qu’aucun fonctionnaire ottoman ne séjourne dans ta bourgade de Zeytun [54]. Or, il est absolument ridicule de supposer qu’un sultan tel que Murat IV ait Pu octroyer un tel firman alors qu’il est renommé pour avoir mené une des luttes les plus violentes contre tes tribus rebelles.

Quoi qu’il en soit, les habitants de Zeytun avaient toujours pris le prétexte de cette ordonnance imaginaire pour se révolter. C’était, en réalité, une population rebelle comme on en trouvait beaucoup en Anatolie. Nous donnons ci-dessous la liste chronologique (extraite de l’ouvrage d’Esat Uras p. 488-489) des rebellions qui éclatèrent jusqu’en 1852:

— En 1780, le préfet de Maras, Omer Pacha demanda que les arriérés d’impôts remontant à la guerre russo - ottomane de 1774, lui soient directement versés. Une révolte éclata, Omer Pacha fut tué et Zeytun subit un siège de sept mois.
— En 1782, après Omer Pacha, ce fut Ali Pacha qui voulut agir contre les Zeytunais. Il fut vaincu dans la région de Göredin.
— En 1808, le gouverneur de Maras, Kalender Pacha marcha sur Zeytun, assiégea la bourgade pendant neuf mois et réussit à faire payer aux habitants 6 bourses d’impôt.
— En 1819, Capanoglu Celal Mahmut Pacha était allé réprimer la révolte de Hülbüloglu à Alep. A son retour, sur la demande des habitants de Maras, il marcha sur Zeytun, mais n’obtint aucun résultat.
— En 1829, le préfet de Kayseri, Köse Mehmet Pacha, fut envoyé à Zeytun mais il ne put rien faire non plus.
— En 1835, Tosun Pacha emprisonna quelques habitants de Zeytun parce qu’ils n’avaient pas payé leurs impôts depuis sept ans. En représailles, les Zeytunais enlevèrent quelques hautes personnalités de Maras. Les deux parties finirent par s’accorder en relâchant leurs prisonniers respectifs.
— En 1836, eurent lieu à Maras, le meurtre de Tobalian et l’incident de Deli Kesis.
— En 1840, marche sur Akçadag.
— En 1842, affrontements avec la population de Tecer.
— En 1852, le gouverneur Iskodrali Mustafa Pacha marcha sur Zeytun dont les habitants avaient accumulé un arriéré d’impôts impayés de 150.000 piastres.

En 1853, un Arménien, Melikian Ardzrouni Hovagim, qu’on pourrait considérer comme le premier missionnaire idéologique, vint s’installer à Zeytun. Il devint rapidement le maître de la bourgade, consolida les installations de défense de la ville et, en vue d’achever celles-ci, décida en 1854 d’aller en Russie pour obtenir des fonds. Les Ishans (agas propriétaires de Zeytun) tentèrent de le détourner de ce projet, lui expliquant que la guerre de Crimée rendait la tentative dangereuse. Mais Hovagim se mit en route sans tenir compte de ces avertissements. Il fut arrêté à Erzurum, et condamné. On notera, en tout cas, que son séjour à Zeytun et son désir d’aller en Russie révèle dès 1850 le lien direct des Arméniens d’Istanbul avec ceux de Zeytun ainsi que l’intérêt manifesté par les Arméniens de Russie envers ceux de Turquie [55].

Une nouvelle révolte éclata à Zeytun en 1862. Cette fois, la Sublime Porte décida d’envoyer des forces considérables pour la réprimer.

Par l’intermédiaire de leurs relations à Istanbul dont certains membres de l’Association de bienfaisance, les gens de Zeytun demandèrent que la France joue le rôle de médiatrice. L’ambassade de France ayant accepté d’envoyer un médiateur, les forces qui avaient été dépêchées se retirèrent.

En 1878, pendant la guerre turco - russe, on assista à un nouveau soulèvement de Zeytun. Cette fois, ce fut l’Angleterre qui joua le rôle de médiatrice.

En 1895, on apprit que des partisans du comité Hentchak étaient arrivés à Zeytun dans le but de fomenter une nouvelle révolte.

“Je suis né dans le Taurus. En 1888 j’ai quitté mon village pour aller étudier à Istanbul. En 1891, je suis parti en France et, en 1893, revins en Cilicie sur la demande de mes compatriotes. Sentant qu’un massacre semblable à celui du Sassoun menaçait notre région, j ‘ai essayé de préparer mon peuple à prendre des précautions de défense contre une éventuelle attaque des musulmans. Les jeunes patriotes sympathisants ne sont pas restés insensibles à mon appel. Aussi faibles que fussent leurs moyens ils ont participé aux préparatifs de défense.

“Je me suis également chargé de remplir cette mission à Zeytun. Mes amis Abah, Mleh et Hratchia se sont joints à moi. A la fin de juillet, nous sommes arrivés à Zeytun. [56]”

Ces lignes sont extraites du journal d’Aghasi qui fomenta la rébellion de 1895 à Zeytun. Il poursuit en ces termes:

“Ce peuple héroïque, qui fut contraint longtemps de se contenir, s’est soulevé sur notre appel et beaucoup sont venus nous rejoindre dans les montagnes où nous étions cachés (...). Ils étaient tous venus armés de leurs fusils et il y avait même des enfants qui portaient un revolver ou un poignard (p. 189).

“Les premiers heurts entre les gendarmes et les Arméniens eurent lieu le 17 août. Un Arménien nommé Djellad allait rendre visite à sa mère au village en compagnie d’un de ses amis. Lorsqu’ils y parvinrent, ils furent arrêtés par quarante gendarmes. Après une demi-heure de lutte, les deux amis réussirent à mettre en fuite ces quarante gendarmes (...). Le 30 septembre, les Arméniens ont organisé une grande manifestation à Istanbul (...). Le 10 octobre, le gouvernement a envoyé deux gendarmes au village d’Alabas, pour qu’ils vérifient la situation des Arméniens. Ces derniers s’énervèrent, ligotèrent et brûlèrent vifs ces deux gendarmes. (p. 193)”

Il est probable que, si c’était nous qui avions avancé ces faits, on nous aurait taxé de mensonge, mais c’est Aghasi lui-même qui s’exprime ainsi.

“Le 24 octobre, nous avons hissé le drapeau rouge dans la vallée de Karanlik Dere. Dès le matin, toutes les personnalités les plus en vue de tous les villages arméniens sont venues nous voir en compagnie de quelques cornbattants. Parmi eux, il y avait le père Vartabed Bartholomeos, le père Der Mardiros et le prince Nezaret Yeni Dünya (...). L’après-midi nous avons commencé à nous consulter. Notre réunion a duré deux heures et nous a permis d’établir notre plan de guerre. (p. 197)”

C’est ainsi que commença la rébellion de Zeytun. Et selon les Occidentaux, le fait d’avoir voulu la mater constitue un massacre. Nous n’avons pas l’intention de résumer le livre d’Aghasi, mais, comme ce témoignage nous éclaire également sur la genèse des autres révoltes et comme il s’agit d’un ouvrage écrit par un Arménien, nous voudrions en citer encore quelques passages particulièrement significatifs.

“Après, nous avons vu le père Vartabed Sahag; c’était un vieillard de 90 ans qui boîtait; il avait l’air heureux et disait en louant Dieu: “Grâce à Dieu, j ‘avais peur de mourir sans avoir pu sentir une fois encore l’odeur de la poudre et je commençais à être sérieusement dégoûté de l’odeur de l’encens.” (p. 214) Armées de revolvers, de haches et de poignards les femmes coururent, derrière les prisonniers turcs qui s’enfuyaient. Elles en tuèrent une bonne partie. Parmi eux, 56 seulement réussirent à s’enfuir. (p. 289)”

Et, finalement, pour répondre par avance aux allégations de massacre:
“Du début jusqu’à la fin des combats, les Turcs ont perdu 20.000 hommes, dont 13.000 soldats et 7.000 irréguliers.

“Tandis que nous, nous n’avons perdu que 125 personnes, dont 65 se sont fait lâchement tuer pendant la suspension momentanée des combats. (p. 306)”

Ce sont les chiffres donnés par Aghasi. On est bien loin des estimations de Lepsius, d’après lesquelles 6.000 Arméniens seraient morts pendant le même temps [57].

Commencée le 24 octobre 1895, la révolte de Zeytun s’acheva le 28 janvier 1896. Cinquante officiers et 600 soldats qui se trouvaient dans les casernes en ville furent capturés par surprise. Les détails sur l’affaire nous sont fournis par Aghasi lui-même.

Le 3 novembre 1895, les rebelles de Zeytun s’adressèrent au consulat anglais d’Alep, précisant que leurs munitions s’épuisaient. Ils demandaient l’intervention du gouvernement britannique. L’ambassadeur de Grande-Bretagne auprès de la Sublime Porte demanda que les gens de Zeytun soient traîtés avec clémence s’ils se rendaient [58].

Le 24 décembre, des unités militaires assiégèrent la bourgade de Zeytun. 5.000 rebelles s’enfuirent des casernes et de la ville en direction de Kilis. Une partie d’entre eux fut capturée. A partir de ce moment, mettre la main sur le restant des fuyards ne posa plus de problème. Cette fois, les six puissances proposèrent de concert, le règlement à l’amiable du problème, ce qui fut accepté [59].

Les consuls russe, italien (qui représentait aussi l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne), français et britannique en poste à Alep, arrivèrent à Zeytun le 31 janvier.

En fin de compte la population de Zeytun capitula aux conditions suivantes:
1. remise des armes avec lesquelles elle avait combattu;
2. amnistie générale;
3. que 5 membres du comité puissent quitter librement le pays;
4. exemption des arriérés d’impôts;
5. allègement des impôts.
La façon dont l’Angleterre entraînant les autres puissances derrière elle se débattit pour sauver les rebelles à bout de forces, allant jusqu’à nier au gouvernement ottoman le droit de les juger devant quelque tribunal que ce soit, est véritablement digne d’intérêt.

En réalité, c’est surtout après la révolte que les Arméniens moururent en grand nombre, du fait des épidémies de typhus, de dysenterie et de variole. Bien entendu, l’épidémie n’épargna pas les villages musulmans. Les villages arméniens détruits furent reconstruits grâce à l’aide des missionnaires américains. Mais personne ne s’intéressa aux villages musulmans.

Les partisans du comité Hentchak, qui avaient déclenché la révolte, quittèrent Zeytun le 13 février sous la protection du consul britannique. Le 12 mars, ils embarquèrent à Mersin à destination de Marseille. Ainsi s’acheva la révolte de Zeytun.

Avec l’échec de l’insurrection de Zeytun, les activités du parti Hentchak en territoire turc prirent fin. Le parti avait pensé assurer l’indépendance de l’Arménie en attirant l’attention de l’Europe sur son action. Mais il n’avait rien obtenu et c’est en vain que le sang arménien avait coulé à flots. Après la révolte du Sassoun, le débat sur les réformes s’était réanimé et Abdulhamid, comme nous le verrons dans les pages suivantes, avait énoncé les lignes directrices des mesures à prendre. Mais, ces .mesures n’avaient pas pu être mises en application.

A partir de 1896, le parti Hentchak se scinda en deux et commença à se préoccuper surtout des problèmes surgissant en son sein. Dès lors, bien que diverses branches du parti continuassent de participer à des soulèvements, tel celui de Van, elles ne reçurent cependant plus leurs instructions de l’extérieur.

Après 1896, ce fut le parti Dachnak qui commença petit à petit à occuper le terrain en Anatolie.

 



k - La révolte de Van
La révolte de Van éclata dans la nuit du 14 au 15 juin 1896, mais elle résulta de préparatifs entrepris de longue date.

 

“En 1895, les révolutionnaires de Van essayèrent d’attirer de nouveau l’attention de l’Europe sur l’affaire arménienne. Des lettres de menaces de mort, accompagnées de demande d’aide d’argent, étaient envoyées à de riches Arméniens. Sur ces entrefaites, des attentats politiques furent commis avec l’accord du comité révolutionnaire de Van. L’attentat le plus important eut lieu le jour de la grande fête arménienne, le 6 janvier 1895. On tenta d’assassiner le père Boghos alors qu’il s’apprêtait à se rendre à l’église pour célébrer la sainte cérémonie. Parce que ce vieillard s’était opposé fermement aux actes vulgaires de certains rebelles, il fut voué à la mort.

“En 1895-1896, de jeunes Arméniens se réunissaient non loin du consulat russe, dans les pièces les plus vastes de certaines maisons. Ils s’y entraînaient à toutes sortes d’exercices militaires et, parfois au tir, d’une façon assez excitée.

“(...) Comme c’est le cas partout, les actions révolutionnaires recommencèrent à prendre de l’ampleur avec l’arrivée du printemps. On commença à parler de corps mutilés et écorchés que l’on avait trouvés aux environs de la ville. Les rebelles, constatant qu’aucune poursuite judiciaire n’était engagée contre ce genre de crime, gagnèrent tous les jours un peu plus d’audace. Dans le même temps, plus l’audace des Arméniens augmentait, plus la patience des musulmans diminuait. [60]”

L’auteur de ces lignes est le général Mayewski, qui séjourna six ans à Van, puis à Erzurum, comme consul de Russie. Le consul britannique indiquait pour sa part:

“Les partisans du Dachnak ont à Van 400 membres et je suppose qu’il y a au plus 50 partisans du Hentchak. Ils terrorisent leurs propres frères de religion, leur fureur et leur excès constituent des provocations pour la population musulmane et, en plus, ils empêchent la réalisation des réformes. Je suis sûr, que si on pouvait les faire taire, le plus grand obstacle qui entrave la sécurité de la région disparaîtrait. [61]”

Le commandant de la garnison de Van, Saadettin Pacha, faisait de son côté les mêmes constatations. D’ailleurs, à partir d’octobre divers incidents se produisirent et il se tenait toujours sur ses gardes, prêt à parer à des troubles éventuels. D’après les rapports de la préfecture, il y aurait eu 25 faits notables avant la date à laquelle la révolte éclata. A la suite de celle-ci, Saadettin Pacha adressa aux autorités d’Istanbul un long rapport où il rapportait ces faits et analysait la genèse du soulèvement.

Voici comment il expliquait les choses (nous ne résumons ici que la partie du rapport concernant les diverses phases de la révolte) [62]:

“Dans la nuit du lundi 3 juin, un groupe d’Arméniens ouvrit le feu sur une troupe de soldats qui effectuaient leur ronde derrière le quartier arménien des vignobles de Van. Ils blessèrent grièvement le capitaine Recep Efendi et un soldat. Le matin, le procureur, le juge d’instruction, le colonel et le commissaire de police se rendirent sur les lieux des faits. L’enquête ne leur permit par de trouver d’indices. Le seul chemin qui menait des vignobles à la ville était bordé des deux côtés de maisons où logeaient des Arméniens. Dans l’après-midi, à 16 heures, des coups de feu furent tirés depuis ces maisons sur des musulmans qui passaient en grand nombre par cette route pour se rendre chez eux. L’armée intervint aussitôt et empêcha ainsi que des combats n’éclatent. Bien que l’on ait voulu exhorter les Arméniens au calme, ils ne laissèrent approcher personne, tirant des coups de feu pour toute réponse; de plus, ils avaient consolidé les fortifications de leurs maisons, prêts et parés pour le combat. Le 6 juin, on envoya les consuls anglais, français, russe, et iranien qui demandèrent aux Arméniens de livrer leurs armes. Leur proposition fut rejetée. Dans la nuit du 8 juin, il y eut des échanges de coups de feu entre les rebelles et les soldats. Entre le 9 et le 10 juin, les coups de feu en provenance des maisons archi-barricadées, cessèrent. Les forces de l’ordre comprirent que les rebelles s’étaient enfuis et cette information fut aussitôt transmise aux postes des environs.

“Lorsque les autorités apprirent qu’un groupe de 780 rebelles avait attaqué la tribu Müzerki dans le village d’Elbak, dépendant du district de Hamidi, une troupe de soldats fut aussitôt dépêchée sur les lieux. Mais les rebelles s’étaient réfugiés dans le village d’Isbestan. On leur offrit de se rendre, mais ils refusèrent et essayèrent de s’enfuir en direction de l’Iran. Des troupes de soldats les rattrapèrent et ils furent tous tués.

“286 personnes liées aux groupes Hentchak et Drochak avaient attaqué la tribu Semiski du village de Salhane dépendant du district de Cermeliye. Dès que parvint la nouvelle de cette agression, des soldats furent envoyés contre les rebelles. A la fin du combat qui eut lieu, ceux-ci étaient tous morts, un seul d’entre eux avait réussi à s’enfuir à Kotur.

“Des bandits du district de Sitak s’enfuirent de Van vers Sitak, mais, une fois arrivés, ils se sont rendus.

“Dans cette rébellion il y a eu au total 878 blessés et morts. Les musulmans ont eu 340 morts et 260 blessés, et les Arméniens 219 morts et 59 blessés. ‘’

(Jusqu’à ce paragraphe, ce rapport concorde presque en tous points avec celui daté du 28 juin 1896, du commandant Williams, consul d’Angleterre à Van. Sauf que ce dernier évaluait les pertes arméniennes à 500 et celles des musulmans à 300 [Turkey, no 8, 1896, no 337, annexe 1].)

“Alors que ces affrontements se déroulaient à Van, des incidents éclataient de toutes parts dans les districts des alentours les Arméniens s’étant mis à attaquer les musulmans. Dans le village d’Olgüllü, des Arméniens avaient assassiné deux musulmans, Mahmut Aga et Süleyman Aga. Ces meurtres provoquèrent des affrontements qui se poursuivirent du 5 au 7 juin. On enregistra 12 morts et 16 blessés parmi les musulmans et 205 morts parmi les Arméniens.

“Suite à une agression perpétrée par une bande arménienne dans le district de Kuvas, des combats éclatèrent. Il y eut 4 morts et 8 blessés parmi les musulmans et 100 morts parmi les Arméniens.

“Pendant la poursuite des deux groupes de bandits qui s’étaient enfuis de Van, il y eut parmi les soldats 39 morts et 38 blessés. (Nous avons vu plus haut que les deux groupes de rebelles comptaient l’un 780 et l’autre 286 personnes, parmi lesquelles une seule avait réussi à s’enfuir.)

“Dans le combat contre les rebelles qui s’étaient enfuis à Sitak, il y eut 15 morts et 30 blessés parmi les musulmans, 30 morts et 8 blessés parmi les Arméniens.

“Suite à l’assassinat de Mehmet Aga de la tribu Haydaranli, dans le village de Berdek dépendant du district d’Ercis, des affrontements eurent lieu le 5 juin. On compta 6 morts et 8 blesses musulmans et 27 morts et 4 blesses arméniens.

“D’autre part, les Arméniens eurent 30 morts dans les villages de Gürzot et Angüzk, 8 dans le village de Nekes et 31 dans le district d’Adilcevaz; parmi les musulmans il n’y eut que 2 morts et 3 blessés.”

Les combats de Van durèrent ainsi du 15 au 24 juin et, firent au total 418 morts et 363 blessés musulmans et 1 715 morts et 71 blessés arméniens.

Après ces affrontements, il y eut encore à Van quelques incidents provoqués par des bandes venant d’Iran, mais ceux-ci n’entraînèrent pas d’insurrection.


 

l - L’attaque de la Banque ottomane
Le dernier événement de 1896 fut l’attaque de la Banque ottomane à Istanbul, qui eut lieu le 26 août.

Ce fut, cette fois, le parti Dachnak qui mena l’affaire. Il espérait réussir, là où le parti Hentchak avait échoué.

Ceux qui dirigèrent l’opération étaient trois Arméniens du Caucase, Varto, Mar et Boris. Sous le pseudonyme d’Armen Garo, Karekin Pasdermadjian vint d’Athènes pour se joindre à ce trio. En 1908, il sera élu député d’Erzurum et, pendant la Guerre mondiale, se battra à la tête de sa bande contre les Turcs sur le front du Caucase.

Après s’être rendus, les terroristes du comité arménien séjournèrent sur le yacht de Sir Vincent, directeur de la Banque ottomane, avant d’être acheminés vers Marseille. Le secrétaire du directeur, F.A. Baker, se trouvait également à bord lors de leur séjour. Les membres du comité lui expliquèrent le plan qu’ils avaient élaboré. Nous résumons ci-dessous le rapport qu’en fit le secrétaire [63]:

“L’attentat contre la Banque ottomane d’Istanbul avait été préparé trois mois à l’avance par des comités qui se trouvaient à l’étranger; ceux qui devaient diriger l’opération vinrent à Istanbul trois semaines avant l’attentat. La Banque ottomane n’était qu’un des lieux qu’ils avaient prévu d’attaquer.

“Selon ce plan, la Sublime Porte, le patriarcat arménien et les quartiers allant jusqu’à Bakirköy, le Crédit Lyonnais, le commissariat de Voyvoda, le commissariat de police de Galatasaray, l’église grecque de la Sainte-Trinité (Aghia Triada) étaient parmi les principaux points visés.

“Les bombes avaient été fabriquées en Turquie. De même, la dynamite avait été trouvée sur place. La Banque ottomane fut attaquée très exactement à 13 heures et, au même moment, une attaque était lancée contre le commissariat de Voyvoda pour qu’aucun secours ne puisse parvenir à la banque.

“Ils avaient inclu l’attaque des banques dans leur plan en pensant qu’il serait plus facile d’obtenir des Turcs ce qu’ils réclamaient, étant donné que c’était à des sociétés étrangères qu’ils s’attaquaient. D’autre part, leur démonstration en serait rendue plus aisée et toutes ces attaques allaient davantage attirer l’attention sur eux et, en même temps encourager le peuple arménien. Telles étaient les considérations de ceux qui préparèrent l’attaque. Ils pensèrent également que le fait d’utiliser une bombe comme arme nouvelle allait faire sensation.

“Les trois chefs mis à part, tous les autres participants à l’attaque étaient des portefaix de nationalité turque.

“L’un des chefs fut tué pendant l’attaque. Deux des chefs n’étaient pas d’Istanbul. Ce sont des Arméniens de Van. Ils parlent le russe, le français, le turc et le grec. Le troisième a certainement beaucoup vécu à Istanbul car il connaît bien la ville. Ils ont déclaré que, s’ils n’obtiennent pas les réformes qu’ils réclament, ils feront une nouvelle tentative qui sera cette fois-ci encore plus violente. Leur haine et rancœur envers les Turcs ne font aucun doute. Ils ont également déclaré qu’ils allaient revenir à Istanbul via la Macédoine et que cette fois ils réussiraient. Ils s’inquiètent de savoir si leurs amis ont causé beaucoup de dégât avec les bombes, le nombre de soldats tués et si les soldats ont tiré sur les Arméniens.

“Ils ont également prétendu qu’ils avaient eu l’intention de tuer tous les fonctionnaires turcs avant de faire sauter la banque mais que, comme les événements s’étaient déroulés plus vite que prévu, ils n’en avaient pas eu le temps.”

Voilà ce qu’étaient les intentions et plans de ces terroristes. Nous résumons ci-dessous un passage du livre d’Esat Uras décrivant l’attaque du 26 août. Ce passage est basé sur l’ouvrage en arménien de Varandian intitulé Histoire du Dachnaksoutioun (p. 160-163), ainsi que sur le témoignage de Haïk Tiryakian, un des participants à cette [64].

“26 août, 6 heures 30. Six personnes suffisaient pour déclencher notre plan d’attaque. Nous sommes sortis tôt le matin avec les sacs emplis de bombes sur les épaules et les pistolets à la main. En nous approchant de la banque nous avons d’abord entendu le bruit des bombes que lançaient nos camarades, ainsi que le bruit des armes. Nous sommes entrés dans la banque. Ils nous avaient pris pour des voleurs. Je leur ai dit de ne pas avoir peur. Les bombes donnaient un résultat fort étonnant. Elles ne tuaient pas ceux qu’elles atteignaient, mais les chairs se déchiquetaient en mille éclats et les gens se tordaient de douleur et de souffrance. Avec Garo, nous nous sommes rendus dans le bureau du directeur et nous avons fait écrire nos conditions. Nous avons fait savoir que le gouvernement devait satisfaire nos exigences, qu’il devait également laisser en liberté ceux qui avaient participé à cette attaque. Dans le cas contraire, nous avons précisé que nous ferions sauter la banque avec nous. Nous n’étions plus que 17 à combattre. Trois d’entre nos camarades avaient été tués et 6 blessés. Nos ennemis avaient eu également des pertes considérables.”

Les demandes des membres du comité étaient les suivantes [65].
—  Désignation d’un haut-commissaire européen choisi par les six puissances.
— Désignation des gouverneurs, sous-préfets et administrateurs de district par le haut-commissaire et ratification de ces nominations par le sultan.
— La milice, la police et la gendarmerie devront être constituées par la population autochtone et commandées par un officier européen.
— Réforme judiciaire selon le système européen.
— Liberté absolue de religion, d’enseignement et de presse.
— Affectation des trois quarts des revenus du pays aux besoins locaux.
— Annulation des arriérés d’impôts accumulés.
— Exonération de cinq années d’impôts et assignation des impôts des cinq années à venir à l’indemnisation des dommages survenus pendant les désordres.
— Restitution immédiate des biens sur lesquels il y aurait eu empiètement.
— Retour en toute liberté des émigrés.
— Amnistie des prisonniers politiques arméniens.
— Formation d’une commission provisoire constituée de représentants des pays européens qui contrôleront la réalisation effective des exigences énoncées dans la requête.

En fin de compte le directeur général de la banque, Sir Edgar Vincent, et le premier drogman de l’Ambassade de Russie, Maximoff, prirent l’initiative d’aller au Palais pour s’entretenir sur les conditions posées par les membres du comité arménien. Ýls réussirent à garantir la libre sortie de Turquie des terroristes. En présence de Maximoff, 17 personnes sortirent de la banque et se rendirent sur le yacht de Sir Edgar. De là, ils s’embarquèrent sur le navire français la Gironde, à destination de Marseille.

Ainsi se termina l’attaque de la banque. Cependant, les bombes et les balles que les Arméniens avaient ce jour-là déversées sur la population et la police mirent la population musulmane en état d’insurrection. Les troubles se poursuivirent durant plusieurs jours à Istanbul. Ce n’étaient d’ailleurs pas seulement les Musulmans qui attaquaient les Arméniens; ces derniers continuaient à fomenter des troubles. Dans le télégramme envoyé par l’ambassade de Grande-Bretagne le 30 août, on lit:

“Le calme avait été complètement rétabli sur le Bosphore et à Istanbul hier soir et aujourd’hui, mais ce soir, vers 18 heures, certains Arméniens ont jeté des bombes à Galata, dans les parages de la banque ottomane; et en contrepartie les militaires ont répondu par des coups de feu (...) Il est indéniable que les bombes lancées par les Arméniens ont sérieusement irrité les Turcs.”

Le 3 septembre, l’ambassade britannique faisait savoir au Foreign Office que les Arméniens avaient à nouveau lancé des bombes [66].

Les sources occidentales font mention de 4.000 à 6.000 morts arméniens pendant les incidents. Nous n’avons malheureusement trouvé aucun indice probant sur ce sujet dans les rapports ottomans, bien que nous les ayons passés au peigne fin.

En tout cas, le chiffre de 6.000 morts nous semble être nettement excessif. Lors de la manifestation de la Sublime Porte, il y avait eu des troubles qui durèrent plusieurs jours mais le nombre des morts ne s’était élevé qu’à 172. Pour qu’il y ait pu avoir 4.000 à 6.000 morts il aurait fallu que les incidents durent plusieurs semaines. En outre, toutes les sources de renseignements précisent que les musulmans avaient participé aux affrontements armés de poignards et de bâtons, armes qui rendent d’autant moins vraisemblable le nombre de morts avancé. Nous n’avons trouvé aucune source mentionnant le nombre de morts dans la population musulmane. Cependant, les rapports anglais indiquent que le grand vizir fit état de 120 tués et 25 blessés parmi les soldats [67]. D’après le même document, 300 musulmans auraient été arrêtés à la suite des incidents et l’auteur du rapport souligne que les mesures prises par le gouvernement furent efficaces.

Après les incidents, un tribunal spécial fut chargé de juger les musulmans et les Arméniens impliqués dans les désordres.


 

m - La deuxième révolte de Sassoun
La première attaque lancée par les dachnakistes n’avait donné aucun résultat. Ils voulurent tenter de nouveau leur chance en juillet 1897. Les terroristes pénétraient habituellement en Turquie en passant par l’Iran et en empruntant la route allant à Van. Mais la tribu Mazrik, qui se trouvait sur le chemin, gênait leurs déplacements. Voulant anéantir complètement cette tribu, une bande de 250 hommes attaqua un matin de juillet 1897 à l’aube le campement de celle-ci, qui se trouvait à Honasor. Ne pouvant parvenir au résultat souhaité et vu le danger d’être encerclés, ils se trouvèrent dans l’obligation de s’enfuir [68].

Après cette date, les dachnakistes concentrèrent leur action sur les régions du Sassoun et de Mus. Un nommé Antranik avait pris le commandement des opérations. Né en 1866, à Sarki Karahisar, il avait adhéré très jeune au comité. Emprisonné pour l’assassinat d’un Turc, il avait pu s’évader avec l’aide des membres du comité et s’était exilé à Batoum. Pendant la Première Guerre mondiale, à la tête d’un régiment, il s’illustrera en actions de guérilla face aux Turcs. Cependant, dans les dernières années du XIXe siècle, il commençait à peine à se faire connaître.

En 1901, le gouvernement ottoman avait décidé de construire des casernes sur les hauteurs de Taluri et de Senik pour rétablir l’ordre dans la région du Sassoun. Les Arméniens s’opposèrent à ce projet et ce fut à partir de cette date que la lutte contre les bandes qui agissaient sous le commandement d’Antranik commença. A la fin de 1903, la révolte s’étendit dans toute la région. Le 13 avril 1904, des troupes furent envoyées contre les rebelles. Ceux-ci ne purent résister longtemps, mais les combats contre les troupes d’Antranik se poursuivirent jusqu’en août. Finalement, ce dernier fut obligé de se réfugier au Caucase. Citant un livre en arménien de K. Kudulian intitulé Les Guerres d’Antranik, qui fut imprimé à Beyrouth en 1929, Esat Uras écrit à propos de la deuxième révolte de Sassoun ce qui suit [69]:

“En avril 1904, les révoltes arméniennes se propagèrent depuis la vallée de Mus et des sommets du Sassoun jusqu’à Van. Les consuls qui jouaient le rôle de médiateurs proposèrent à Antranik de s’éloigner. Parmi les chefs de bandes, figuraient quelques-uns des plus célèbres membres du comité Dachnak de Mus et du Sassoun: Murad de Sivas, Sebuk, Kevork, Mko, et un nouveau venu nommé Sempad. Le bureau de Mus et les membres du comité central se réunirent et élirent Antranik comme commandant: Sebuk fut grièvement blessé, Keork d’Akça mourut et le célèbre Hirayr, qui n’avait pas voulu laisser Sebuk entre les mains de l’ennemi, fut tué.”

Le texte continue dans le même style et, chemin faisant, indique le nombre des pertes turques et arméniennes survenues au cours des différents accrochages. Ayant additionné ces chiffres, nous avons constaté que lors des heurts qui se produisirent les 14, 16 et 22 avril, 2 mai et 17 juillet, il y eut au total entre 932 et 1.132 morts turcs et seulement 19 morts arméniens. Ces chiffres sont ceux qui ont été enregistrés par les Arméniens eux-mêmes. Bien entendu, à la suite de ces révoltes, les histoires de “massacre” reprirent de plus belle. Cependant les gouvernements occidentaux ne prêtèrent pas aux Arméniens la même attention qu’auparavant, car ils avaient à cette époque d’autres préoccupations.

 



n - L’attentat de Yildiz
La dernière initiative marquante prise par le comité Dachnak fut d’attenter à la vie d’Abdulhamid. Papazian précise que “l’attentat contre la personne du sultan en 1905 fut le dernier des essais révolutionnaires qu’accomplirent les dachnakistes au nom des Arméniens de Turquie. Ce fut l’une des tentatives les plus spectaculaires du Dachnaksoutioun, mais elle s’avéra vaine. Son succès n’aurait d’ailleurs servi à rien à la cause arménienne, son échec a sauvé notre peuple d’un grand désastre. [70]”

 

L’attentat eut lieu le vendredi 21 juillet 1905. Les bombes qui devaient été placées dans la voiture du sultan explosèrent avant son arrivée car celui-ci s’était attardé à parler avec le cheikhulislam. Abdulhamid pardonna à ceux qui avaient voulu l’assassiner.


 

o - Bilan général des révoltes
L’attentat de Yildiz fut la dernière action entreprise par les comités révolutionnaires. En 1908, un soulèvement aura lieu à Adana, mais il sera d’une tout autre nature. La période qui commence avec l’incident d’Erzurum en 1890 et s’achève en 1896 avec la révolte de Van est présentée en Occident comme une époque de grands massacres. Nalbandian fait état de 50.000 à 300.000 morts pendant cette période.
 
David Marshall Lang écrira qu’il y eut 200.000 morts arméniens entre 1894-1896 [71]. Selon Pasdermadjian, il y aurait eu entre 100.000 et 110.000 morts [72].

Misasskian affirme qu’il y aurait eu au moins 300.000 morts [73]. Lepsius fait état de 88.243 morts. Cependant, on ne sait pas d’où il a tiré ce chiffre. Par exemple, il avance celui de 20.000 morts à Van, alors que la plupart des terroristes de Van venaient d’Iran et qu’il n’y a pas de raison de douter des chiffres avancés par Saadettin Pacha. Lepsius note de même la mort de 6.000 personnes à Zeytun, alors qu’Aghasi y décompte 125 morts. Les documents anglais indiquent qu’il y eut, après la fin des affrontements, 3.000 personnes mortes de maladie, ce qui n’évidemment rien à voir avec l’insurrection.

Bliss propose le chiffre de 35.032 morts pour l’année 1895. Si l’on ajoute à ce chiffre le nombre des morts de 1896 (Zeytun, Van, Banque ottomane), avancé par les Occidentaux (6.000 à 7.000 morts) on parvient à un total maximum de 42.000 morts.

Les autorités ottomanes ont évalué le nombre de morts pour l’année 1895 à 8.717. Si l’on porte à 1.000, les 125 morts de Zeytun dont fait état Aghasi et que l’on ajoute à ce chiffre les 1.715 morts à Van et, les quelque 2.000 morts provoqués par l’affaire de la Banque ottomane, on parvient à un total de 13.432 morts.

Indéniablement, même si l’on compte les Arméniens tombés sous les balles de leurs propres coreligionnaires parmi ceux qui sont censés être tués pan les Turcs, on n’atteint même pas le nombre de 20.000 morts pour l’ensemble des soulèvements des années 1890.

Il y a une grande marge entre 20.000 et 300.000 morts. Il serait bon que ceux qui avancent ces chiffres, songent au nombre de morts qu’il y a pu y avoir dans leur propre pays ou dans tel autre pays de connaissance, à l’occasion de troubles similaires et qu’ils s’interrogent sur le droit qu’ils pourraient avoir à faire usage du mot de “massacre”.

Au reste, il serait aussi nécessaire d’établir le nombre des musulmans tués durant cette période. Si nous devions prendre au sérieux Aghasi, qui prétend que les Arméniens ont tué 20.000 Turcs à Zeytun, le nombre total des pertes musulmanes approcherait 25.000 et serait le double de celui des victimes arméniennes. Mais nous ne nous arrêterons pas à de telles amplifications. La seule chose qu’on puisse avancer avec certitude est que le chiffre des pertes musulmanes ne fut pas inférieur au cours de ces deux années de troubles, à 5.000 morts. Une grande partie de ces musulmans sont morts sans raison, victimes des bombes ou des balles. Le but des assassins était d’allumer la colère des survivants et de les pousser à attaquer les Arméniens. Voilà, en réalité, où est le véritable crime.


 
6. La poursuite des réformes

 Nous en étions restés sur ce chapitre, au 16 août 1886, date à laquelle l’ambassadeur britannique avait déposé à la Sublime Porte un mémorandum dans lequel était notamment évoqué le problème de Chypre.

 

Nous avions également mentionné la tentative d’assassinat contre le patriarche Achikian en avril 1894, et son abdication à la suite de cette affaire.

L’année 1895 débuta avec l’accession à la dignité de patriarche de Matheos Izmirlian, un prélat fait de la même étoffe que Khrimian. Mais la plus grande surprise de l’année fut l’initiative prise par l’ambassadeur britannique, Sir Philip Currie, de raviver la question des réformes.

En premier lieu, l’ambassadeur montra à ses collègues de Russie et de France un projet qu’il avait fait préparer par l’attaché militaire, le colonel Chermside. Parallèlement, il demanda à son ministre la permission de soumettre ce projet à la Sublime Porte conjointement avec les ambassadeurs russe et français. Le ministre, le comte de Kimberly, accorda cette permission [1].

Le 17 avril, l’ambassadeur de Grande-Bretagne rencontra les ambassadeurs russe et français. Ensemble, ils mirent au point le projet de réformes qu’ils devaient soumettre à la Sublime Porte et ils décidèrent de le soumettre également à l’approbation de leurs gouvernements respectifs. Les gouvernements de Saint-Pétersbourg et de Paris ayant donné leur aval, il fut remis à la Porte le 11 mai avec un mémorandum en annexe [2]. Il fut aussi présenté le même jour aux ambassadeurs d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et d’Italie. Nous ne nous attarderons cependant pas sur les détails de ce projet. Il nous paraît en effet suffisant d’en donner le texte.

Voyant qu’Abdulhamid tardait à donner une réponse, l’ambassadeur britannique proposa à ses collègues de tenter de lui forcer la main. Cependant, le ministre des Affaires étrangères de Russie déclara catégoriquement qu’il ne participerait pas à une telle tentative commune [3].

Le 3 juin, la Sublime Porte fit connaître sa réponse en précisant que certaines clauses figurant dans le projet ne pouvaient être acceptées.

Le 4 juin, le ministre des Affaires étrangères de Russie déclara à l’ambassadeur britannique à Saint-Pétersbourg que le projet de réforme n’étant nullement considéré comme un ultimatum par la Russie, celle-ci ne saurait approuver l’adoption d’un ton menaçant face aux contre-propositions de la Sublime Porte. Il ajouta que la Russie n’admettrait pas de recourir à la force pour créer en Asie Mineure une région conçue de toute évidence, par les révolutionnaires arméniens, comme le noyau d’une Arménie indépendante [4].

Le 14 juin, le ministre des Affaires étrangères, Lobenoff, s’adressa au diplomate britannique en des termes encore plus clairs:

“La Russie ne peut que se réjouir de l’évolution de l’administration turque qui octroie une sécurité de plus en plus grande aux ressortissants chrétiens tant en ce qui concerne leurs personnes qu’en ce qui concerne leurs biens. Mais elle est cependant opposée à la constitution, en Asie, d’une région où les Arméniens bénéficieraient de privilèges exceptionnels. D’après le projet des ambassadeurs, ce territoire devrait être d’une vaste étendue et couvrir la moitié de l’Asie Mineure. Les Arméniens de Russie sont très excités et les autorités concernées ont dû prendre de sérieuses mesures pour empêcher qu’ils ne fassent passer de l’argent et des fusils de l’autre côté de la frontière. Nous comprenons que le gouvernement de Sa Majesté ne se soit pas trop ému de l’affaire, vu qu’il y a une très grande distance entre l’Angleterre ou plus précisément entre les territoires dépendant de l’Angleterre et la région en question. Mais, nous ne saurions accepter la création d’une nouvelle Bulgarie à proximité des frontières russes. [5]”

Le 27 juin, la Sublime Porte nomma le maréchal Þakir Pacha inspecteur des provinces de l’Est. Cette nomination était, en quelque sorte, une réponse aux trois puissances, dont la proposition visait à la nomination d’un commissaire général. Dans les jours qui suivirent, en Angleterre, le gouvernement libéral de Rosebery démissionna et fut remplacé par un gouvernement conservateur. Le 15 juillet, Lord Rosebery, devenu leader de l’opposition, déclara que le gouvernement libéral, la Russie et la France s’étaient mis d’accord pour exercer ensemble une forte pression sur le gouvernement dans le but de sauver les Arméniens de l’insupportable situation d’oppression et de barbarie dans laquelle ils se trouvaient. Rosebery précisa qu’il espérait que le nouveau gouvernement suivrait également cette politique, à défaut de quoi il aurait à compter avec la désapprobation de toute la population chrétienne du Royaume-Uni.

Le représentant allemand à Londres, Hatzfeldt, rapportant cette déclaration à son ministère, précisa que Lord Rosebery l’avait probablement faite pour mettre son successeur dans l’embarras [6].

Il ne fait aucun doute que tel était effectivement le but poursuivi par Rosebery, car il n’avait jamais été question en réalité, d’un accord entre la Grande-Bretagne, la Russie et la France. Quoi qu’il en soit, cette déclaration ne nuisit aucunement au nouveau gouvernement, car Salisbury considérait désormais l’affaire sous un angle totalement différent. En effet, il n’était plus dans l’intérêt de la Grande-Bretagne de défendre l’intégrité des territoires ottomans. Au contraire, depuis son installation en Egypte et sa rencontre avec la concurrence russe en Asie, la Grande-Bretagne ne pouvait être que favorable à la création d’une Arménie indépendante. Cependant, comme un tel projet ne pouvait être réalisé sans l’accord de la Russie, une autre formule qui s’offrait à l’Angleterre, compte tenu du fait que l’Empire ottoman ne tarderait sans doute pas à s’écrouler, était de chercher à s’entendre avec la Russie et de lui laisser les provinces orientales de l’Anatolie en échange de la Syrie et de l’Irak.
 
Ainsi, le partage définitif de l’Empire ottoman était aussi devenu, finalement, une des idées directrices de la politique anglaise. Ce que le tsar Alexandre avait projeté auparavant, cette fois c’était Salisbury qui envisageait de le faire.
L’affaire se trouvant ainsi définie clairement, il devenait, bien entendu, impensable de laisser l’Allemagne à l’écart.

La discussion qui eut lieu le 9 juillet entre Salisbury et l’ambassadeur d’Allemagne Hatzfeldt peut être considérée comme la première manifestation de cette nouvelle politique. Au cours de cet entretien, après avoir indiqué qu’il ne pouvait abandonner complètement la ligne suivie par le précédent gouvernement sur la question arménienne et que le sultan devait au moins proposer la nomination d’un préfet digne de ce titre dans les provinces de l’Est, le Premier Ministre britannique ajouta qu’un jour ou l’autre, l’Angleterre et la Russie finiraient par s’entendre et qu’il ne fallait pas oublier que ce jour marquerait la fin de la souveraineté turque.

Lorsque le diplomate allemand lui rappela que, de toute manière, les Russes n’accepteraient jamais la création d’une Arménie indépendante, Salisbury répondit que cela était exact, mais que les changements qui allaient intervenir pouvaient arranger les Russes. Rapportant ce dialogue dans son télégramme, Hatzfeldt ajoutait: “Bien que notre discussion se fût déroulée sous le sceau du secret je n’ai pas voulu entrer dans ses vues; toutefois, je suis tout à fait certain qu’il n’a pas l’intention de partager la Turquie, ni de donner l’autonomie aux provinces turques, mais de les offrir à la Russie. [7]”

N’ayant pas l’intention d’étudier la politique étrangère de la Grande-Bretagne, nous ne suivrons pas, étape après étape, son évolution et ses démarches. Cependant, chaque fois que cela nous paraîtra nécessaire, nous en mentionnerons certains points essentiels. Si nous nous y attardons ici, c’est parce que nous sommes témoins, à cette date, d’un tournant important de cette politique.

Le 2 août, la Sublime Porte émit un “papier” dans lequel se trouvait exposé, article par article, ce qui avait été accepté ou refusé dans le projet présenté par les trois puissances. Nous appelons ce document “papier”, car il était intitulé “Observations sur le projet présenté par les ambassadeurs des trois puissances au sujet des réformes à mettre en œuvre dans certaines provinces anatoliennes” [8] et avait été préparé par une commission chargée de l’examen du projet en question.

Les correspondances échangées à ce sujet entre la Sublime Porte et les ambassades, ainsi qu’entre celles-ci et leurs gouvernements respectifs, se poursuivirent un certain temps. Sur ces entrefaites, le 30 septembre, eut lieu la manifestation de la Sublime Porte. Cet événement eut pour effet de stimuler l’activité des trois puissances.

Finalement, le 22 octobre 1895, un texte sur lequel l’accord s’était fait, fut communiqué accompagné d’une note aux trois ambassades, ainsi qu’aux autorités des six provinces orientales et au maréchal Þakir Pacha. Les versions française et anglaise de ce texte se trouvent dans les Archives occidentales [9] la version turque figure dans l’ouvrage d’Esat Uras, page 349 et suivantes.

Il ressort du titre du texte que la réforme devait être appliquée dans les provinces d’Erzurum, Bitlis, Van, Diyarbakir, Mamuretelaziz (Elaziz) et Sivas.

Les points principaux sont les suivants:
Art. 1. Un adjoint chrétien devra être présent auprès de chaque préfet.
Art. 2. Dans les sandjaks et districts où se trouvent de fortes concentrations de chrétiens, un auxiliaire chrétien devra être nommé auprès du gouverneur musulman du district et auprès de celui du sandjak.
Art. 3. Les gouverneurs désignés devront être diplômés de l’Ecole d’administration et nommés sur l’ordre du sultan sans qu’il soit tenu compte de leur appartenance religieuse.
Art. 5. Dans les six provinces, les postes administratifs devront être répartis proportionnellement à la population.
Art. 9. Si la population d’un lieu ou d’une bourgade est constituée d’une seule communauté, les membres de l’assemblée devront être choisis uniquement parmi les membres de cette communauté.
Art. 20. Les fonctionnaires de police devront être choisis aussi bien parmi les chrétiens que parmi les musulmans, et ce, proportionnellement à la population de chaque communauté.
Art. 22. Le nombre de gendarmes, d’officiers, et soldats sera proportionnel à celui des communautés.
Art. 28. Il sera interdit aux cavaliers Hamidiye de porter leurs armes et leurs uniformes en dehors de leur service.
Art. 31. La dîme devra être perçue par le percepteur des impôts.
Art. 32. Une commission de contrôle permanente sera créée, constituée d’un président musulman et d’une assemblée dont la moitié des membres seront musulmans et l’autre moitié non musulmans. Cette commission siègera à la Sublime Porte et sera chargée de contrôler les réformes.

Les articles les plus importants de cette ordonnance, qui comprenait trente-deux articles, sont ceux que nous venons de citer.

Ces décisions furent acceptées, mais l’affaire ne fut pas close pour autant, les insurrections allant bon train dans presque toutes les villes du pays. Le fait que le sultan avait établi une commission de contrôle ne changea à peu près rien.

Les puissances insistaient auprès du sultan pour qu’il promulgue officiellement ce rescrit mais celui-ci en retardait constamment la date. Le document ayant été publié dans le recueil des lois (düstur), il affirmait que cela suffisait et qu’une promulgation sous une autre forme risquait de provoquer des troubles au sein de la population ottomane.

Après l’agitation consécutive à l’insurrection de Van en juin 1896, et après l’attaque de la Banque ottomane, le 26 août, les puissances auxquelles s’étaient jointes l’Autriche et l’Allemagne soulevèrent à nouveau, avec une particulière insistance, la question des réformes et celle de la promulgation du rescrit.

Cette fois, l’ambassadeur de Russie insista particulièrement pour que ces mesures soient rendues publiques. Le diplomate russe Nelidov fit savoir le 4 octobre à l’ambassadeur de Grande-Bretagne que le rescrit était en train d’être mis au point et qu’il serait prochainement publié. Il en joignait le texte à sa note [10]. Mais, lorsque la publication en fut une nouvelle fois retardée, Salisbury prit les choses en main. Le 20 octobre 1896, il s’adressa aux cinq puissances et leur proposa de recourir éventuellement à certaines pressions pour faire promulguer le rescrit et de doter dans cette perspective les ambassadeurs en poste à Istanbul de larges pouvoirs [11].

Le 25 octobre le sultan fit savoir aux puissances que la préparation des réformes était achevée [12].

En fin de compte, ce qui avait décidé le sultan à promulguer le rescrit était que, le 3 novembre 1896, la question arménienne avait été débattue à l’Assemblée nationale de Paris. Le ministre des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux, avait déclaré que les six puissances agissaient en étroite collaboration en vue d’améliorer le système administratif ottoman tout en s’efforçant de ne pas porter atteinte à l’unité de l’Empire et de ne pas intervenir dans ses affaires intérieures. Peu après cette déclaration, le sultan fit savoir que les réformes allaient être mises en application dans toute les provinces dans les délais les plus brefs et que les prisonniers politiques allaient être amnistiés.

De ce fait, le rescrit fut publié dans les journaux le 11 novembre 1896. Les mesures qu’il prévoyait et qui avaient été mises au point un an plus tôt ne devaient pas entrer en application dans les six provinces seulement, mais dans tout l’Empire. Cependant, quelques dispositions figurant dans la version initiale à propos des régiments Hamidiye et des inspecteurs judiciaires avaient disparu dans le texte publié. L’ambassadeur de Grande-Bretagne ne manqua pas de faire savoir immédiatement à Londres qu’il trouvait insuffisantes les mesures prises [13].

Par ailleurs, le sultan tint la promesse faite à la France et, le 23 décembre 1896, il fit amnistier tous les prisonniers politiques autres que les condamnés à mont. Ces derniers avaient été transférés dans une tour et devaient être libérés ultérieurement.
Entre-temps, le 18 novembre 1896, Maghanian Ormanian avait été élevé à la dignité de patriarche.

L’Angleterre poursuivit ses efforts pour contraindre le pouvoir ottoman à combler les lacunes subsistant dans les réformes. Les gouvernements des puissances s’étaient mis d’accord pour que leurs ambassadeurs auprès de la Porte agissent dans ce sens et ceux-ci commencèrent à se concerter. Mais seul l’ambassadeur britannique manifestait la même ardeur que par le passé. La dernière réunion que tinrent les diplomates fut probablement celle qui eut lieu le 23 décembre 1896. L’année 1897 apportait de nouvelles préoccupations. Lorsque la guerre gréco -turque éclata le 18 avril, la question des réformes fut laissée de côté. Elle ne devait être de nouveau soulevée qu’après la fin de la guerre des Balkans en 1912-1913.


 

7. L’affaire d’Adana et la fin des discussions sur les réformes

a. L’affaire d’Adana
La période allant de 1897 à 1914 est l’une des plus sombres qu’ait connues l’Empire ottoman. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, de nouveaux incidents éclataient tous les jours et la désagrégation de l’Empire s’accélérait à vue d’œil.

A l’intérieur, les excès du régime avaient dépassé de loin les limites du supportable; comme si le gouvernement voulait se venger de son impuissance à mater les troubles et les révoltes il appliquait une politique despotique dont pâtissait la masse silencieuse. Le résultat de cette politique fut que des organisations secrètes se créèrent et s’organisèrent, dans le pays et au-dehors, en vue de renverser cette monarchie absolue.

La guerre gréco -turque s’acheva par la victoire des Turcs. Cependant, en raison de l’intervention des grandes puissances, non seulement l’Empire ottoman sortit du conflit les mains vides, mais il dut en outre accorder à la Crète son autonomie. En 1901, la France envoya des troupes à Lesbos. En 1902, des insurrections éclatèrent en Macédoine. Vers la même époque, la péninsule arabique commença elle aussi à s’agiter sérieusement.

La lutte qu’avaient entamée les membres de la société “Union et Progrès” dans l’espoir d’arrêter le cours désastreux des événements s’acheva par la révolution jeune - turque de juillet 1908. Mais les moyens dont les Jeunes-Turcs auraient eu besoin pour remettre en ordre cet immense Empire en train de s’écrouler ne purent être réunis. Le 5 octobre 1908, l’Autriche-Hongrie envahit la Bosnie-Herzégovine. Le même jour, la Bulgarie déclara son indépendance. Le 6 octobre, la Grèce annexa la Crète.

Le 17 décembre 1908, le Parlement ottoman se réunit à nouveau pour la première fois depuis trente-trois ans et commença à siéger dans cette atmosphère agitée. Le 13 avril 1909 eut lieu à Istanbul ce qu’on appelle en Turquie “l’Affaire du 31 mars”: un coup d’Etat réactionnaire visant à renverser le nouveau régime.

Le lendemain, à Adana, des Arméniens et des musulmans s’affrontèrent et c’est ainsi qui commença cet ultime épisode de la question arménienne.

A cette époque, Adana, ressemblait à un baril de poudre n’attendant que la première étincelle pour exploser. Les rapports britanniques sont particulièrement éclairants à cet égard. Dans une dépêche de l’ambassade de Grande-Bretagne relative aux incidents d’Adana, on peut lire par exemple, le passage suivant [1]:

“La révolution jeune-turque fut très mal accueillie à Adana. Les Turcs étaient furieux à l’idée de ne plus être les maîtres à bord et les Arméniens voulaient tout de suite mettre sur pied une administration autonome. Quant aux Grecs, ils se rendaient compte qu’ils allaient perdre certains des avantages octroyés par l’ancien régime et, ils se méfiaient d’une constitution qu’ils n’avaient pas eux-mêmes élaborée (...).

“D’après la Constitution tout le monde pouvait porter des armes. Cette nouvelle fit sensation et les armes furent achetées par milliers. Même les écoliers en portaient sur eux. Cependant, ces Arméniens trop bavards et armés suscitaient la colère des Turcs et des menaces et insultes étaient sans cesse échangées entre les deux côtés. Certains prêtres et leaders arméniens encourageaient leurs compatriotes à s’armer. Dans cette ville où il n’y avait eu aucun massacre, que penser d’un prêtre arménien originaire de Russie qui, en plein église, appelait ses coreligionnaires à venger les victimes de 1895? Pour ce prêtre, qu’il y eût une constitution ou non, cela revenait au même: “Vengeance, sus aux meurtres des meurtres, achetez des armes; pour chaque Arménien mort en 1895, tuez un Turc.” Un missionnaire américain qui participait au service s’est senti obligé de quitter l’église. Au cours d’une tournée pastorale, l’évêque d’Adana, Mouchegh, est allé jusqu’à dire: “Celui qui a une veste doit la vendre pour s’acheter un fusil”.”

Ni le gouverneur, ni le commandant militaire qui se trouvaient en poste à Adana à cette époque n’étaient de taille à pouvoir faire face à quelque incident que ce soit. Dans ses Mémoires, Cemal Pacha écrit à ce propos: [2]

“A cette époque, il y avait à la tête de la délégation arménienne d’Adana, un jeune ecclésiastique extrêmement ambitieux, Mouchegh Efendi; il était l’un des chefs du parti Hentchak. Monseigneur Mouchegh commença à faire venir des fusils et des revolvers d’Europe pour armer ses hommes. Il s’exprimait en ces termes: “Maintenant que les Arméniens sont armés, ils n’auront plus à craindre des incidents comme ceux qui ont eu lieu en 1894 et, d’ailleurs, Si On touche à un seul cheveu d’un Arménien, dix Turcs seront massacrés en contrepartie.” C’est à ce moment-là que l’autorité de i’administration d’Adana aurait dû se manifester. Le chemin le plus direct aurait été d’arrêter le malfaisant Mouchegh et ses complices, de les poursuivre en justice, de les emprisonner et, même, en cas de besoin, de déclarer l’état de siège. Mais hélas, en Turquie (...), au début de 1909, un tel gouvernement n’existait pas. A cette époque, le gouverneur de la province d’Adana était Cevat Bey. S’il avait fallu désigner un modèle de bonne conduite, Cevat Bey aurait été l’heureux élu. Cependant, ce respectable personnage était incapable d’administrer dans cette période agitée.

“Il n’était nullement en mesure d’assumer la charge de gouverneur d’Adana. Quant à la garnison locale, elle était commandée par un vieillard nommé Mustafa Remzi Pacha. Dans le sandjak de Cebelibereket, le gouverneur, Asaf Bey, était un homme si peureux qu’il avait certainement peur de sa propre ombre; d’ailleurs, je ne comprends pas qu’un tel individu ait pu devenir gouverneur. Au début de 1909, une rumeur circulait à Adana dans toutes les bouches, scion laquelle les Arméniens allaient s’insurger et massacrer tous les Turcs et qu’à cette occasion, les flottes européennes allaient arriver pour permettre aux Arméniens de créer leur propre Etat.
“Les Turcs accordaient une telle foi à ces rumeurs que certains notables avaient même pensé à envoyer leurs familles dans des lieux plus sûrs.

“En avril 1909, les relations entre les deux parties étaient tellement tendues que personne ne doutait plus qu’elles allaient se jeter l’une sur l’autre. Enfin le 14 avril sur l’ordre de Mouchegh, les Arméniens passèrent à l’attaque et c’est ainsi que commença l’affaire d’Adana.

“A Adana, Tarsus, Hamidiye, Misis, Erzin, Dörtyol et Azizli, là où beaucoup d’Arméniens se trouvaient, des massacres eurent lieu. Des massacres si effroyables qu’en donner des détails suffirait à emplir de haine le lecteur. Les autorités de la province étaient si incapables qu’elles eurent la sottise d’ordonner un soulèvement général afin que les musulmans de leur circonscription puissent se défendre.

“Le gouverneur Asaf Bey, apprenant qu’une colonne d’Arméniens de Dörtyol s’avançait en armes vers le bourg d’Erzin, chef-lieu du sandjak de Cebelibereket, ne bougea pas de son bureau et permit d’adresser une masse de télégrammes aux bourgades des alentours, ainsi qu’aux autorités du sandjak de Kozan, dans lesquels il était dit: “Les musulmans d’ici risquent d’être massacrés. De ce fait, chaque Turc aimant sa patrie et son peuple doit se saisir de son fusil et venir au secours des Turcs du sandjak de Cebelibereket”.

“Voilà quelles furent les causes et les facteurs de l’affaire d’Adana. Quant à ce que l’on appelle la “deuxième affaire d’Adana”, il s’agit de troubles qui débutèrent onze jours plus tard et qui ne concernèrent que le seul chef-lieu de la province. L’affaire commença par une attaque nocturne lancée par de jeunes Arméniens contre un camp militaire et fit que les affrontements d’Adana prirent une tournure encore plus mauvaise.

“A mon avis, le seul et unique responsable du massacre d’Adana est le célèbre auteur des Vêpres ciliciennes, Monseigneur Mouchegh. J’ai déjà rapporté plus haut les actes néfastes de cet individu, ainsi que l’incapacité des autorités d’Adana à prendre des mesures efficaces, leur responsabilité dans l’affaire étant scion moi également engagée.”

Le point de vue anglais sur l’évêque Mouchegh est identique et, dans le document mentionné plus haut, figure la note suivante:

“J’ai essayé de forcer le représentant du patriarcat à élaborer un modus vivendi entre les deux communautés. Comme première condition de paix il demanda que l’on pardonne cet évêque. “L’évêque n’a strictement rien fait”, m’a-t-il déclaré. C’est vrai qu’il a accepté les pots-de-vin de Bahri Pacha, qu’il vendait moyennant un bon prix des armes défectueuses, qu’il tenait des propos insensés et incohérents, qu’en allant se promener dans les vignes il avait un mauser sur une épaule et une cartouchière sur l’autre, qu’il s’est fait photographier dans le costume des anciens chefs arméniens, tout cela est vrai, mais est-ce vraiment aussi important que cela ?“

Lorsque les incidents éclatèrent, Mouchegh se trouvait en Egypte. D’ailleurs, avec une telle mentalité, s’il s’était trouvé à Adana lors des troubles, il aurait sans doute été au cœur de l’agitation. Dans un rapport du 4 mai 1909, l’ambassadeur de Grande-Bretagne n’allait pas hésiter à attribuer à l’évêque arménien la principale responsabilité dans les incidents d’Adana [3].

L’étincelle qui fit sauter la poudrière fut le meurtre de deux musulmans. Les Arméniens ayant refusé de livrer le coupable, l’affaire prit tout de suite des proportions considérables et pendant trois jours musulmans et Arméniens se battirent sans discontinuer.

Le gouvernement envoya aussitôt des soldats de Dedeagaç vers Adana. A l’arrivée des troupes les affrontements reprirent de plus belle, mais furent assez vite réprimés.

Cemal Pacha précise que les désordres d’Adana firent 17.000 morts parmi les Arméniens et 1.850 morts du côté musulman. Il note aussi fort justement, que si les Arméniens avaient été plus nombreux que leurs adversaires, ces chiffres auraient été inversés. D’ailleurs, écrit-il, lors des affrontements, les deux parties manifestèrent des tendances identiques.

D’après l’enquête menée par le patriarcat, il y aurait eu 21.300 morts. Le député d’Edirne, Babikian Efendi, avait rédigé un rapport destiné à être présenté au Parlement mais, comme il mourut entre-temps, son travail ne fut pas examiné. Il y avançait le chiffre de 21.001 morts [4]. Le chiffre donné par Cemal Pacha a été établi après la fin des procès consécutifs à l’affaire. Si l’on tient compte du fait qu’un certain nombre d’Arméniens qui s’étaient enfuis lors des troubles étaient à cette époque, revenus chez eux, le nombre de 17.000 morts apparaît plus crédible que celui de 21.000.

Nous nous trouvons ici en face d’un événement où les responsabilités sont multiples: aux Arméniens revient la responsabilité d’avoir multiplié les provocations jusqu’à ce que la coupe déborde, tandis que les autorités locales ont montré une incapacité totale à maîtriser le cours des choses, commettant en outre l’erreur de pousser la population musulmane à se battre. Bien entendu, il n’est nullement question d’un massacre à sens unique. Arméniens et musulmans armés se sont battus sans merci et on peut même dire qu’ils ont fait la guerre. Comme le précise Cemal Pacha, la population arménienne de la ville était dix fois moins nombreuse que la population musulmane. Mais si le rapport démographique avait au contraire été favorable aux Arméniens, il est certain que la répartition des victimes aurait pu être totalement inversée.
Dans les rapports britanniques dont quelques passages ont été déjà cités, il est dit qu’il était impossible de contraindre les parties de cesser les combats, que l’armée réussit à imposer un cessez-le-feu, mais que, dès qu’elle repartit, les combats reprirent aussitôt avec violence.

Après les incidents, l’état de siège fut instauré à Adana et les coupables arméniens et musulmans furent déférés devant la cour martiale. C’est vers cette époque que, Cemal Pacha fut nommé à Adana. Il écrit:

“Quatre mois après mon arrivée, j’ai fait exécuter dans la seule ville d’Adana 30 musulmans condamnés à mort par la cour martiale de l’état de siège. Deux mois après j’ai fait aussi exécuter 17 musulmans de la bourgade d’Erzin. Pendant ce temps, il n’y eut qu’un seul Arménien mis à mort.

“Parmi ces musulmans, il y avait des jeunes gens appartenant aux familles les plus anciennes et les plus riches d’Adana. II y avait même le muphti du bourg de Bahçe. Celui-ci avait eu une grande influence sur les Turcs des alentours. Je regrette vraiment que l’évêque Mouchegh n’ait pas été entre mes mains à ce moment-là. Il s’était enfui le deuxième jour des troubles sur un bateau étranger et s’était réfugié en Alexandrie; son absence n’a cependant pas empêché la cour martiale, de manière tout à fait justifiée, de le condammer à mort par contumace. Si cet individu s’était trouvé entre mes mains je l’aurais certainement fait pendre en face du muphti du bourg de Bahçe.”

C’est ainsi que se termina l’affaire d’Adana.


b - Les discussions au sujet des réformes: suite et fin
Si l’Europe avait vécu dans une période calme, il est certain qu’elle serait vivement agitée à propos de l’affaire d’Adana. Mais les troubles dans cette vile coïncidèrent avec l’insurrection dite du 31 mars de 1909. A Istanbul, toute l’attention se trouvait concentrée sur la déchéance d’Abdulhamid, tandis que, dans les Balkans, l’agitation allait bon train et que les incidents se succédaient. En 1910, l’Albanie s’insurgea; en 1911 la guerre avec l’Italie éclata en Tripolitaine et, le 8 octobre 1912, ce fut au tour des Balkans de s’embraser.

Le dernier jour de l’année 1912, l’ambassadeur de Grande-Bretagne fit un rapport à son ministère sur la dernière étape des discussions au sujet des réformes (rapport no 1129) [5]:

“(...) L’article 23 du traité de Berlin ayant abouti à la libération des Macédoniens, (les Arméniens) semblent penser que le moment est maintenant venu de s’occuper des provinces concernées par l’article 61 du même traité. Les consuls de Sa Majesté en poste à Erzurum, Van, Bitlis, etc., signalent dans leurs dernières missives une certaine montée de l’effervescence parmi les Arméniens; de leur côté, les communautés arméniennes de Genève, de Paris et de Marseille, ainsi que celles installées aux Etats-Unis, en Egypte et, surtout, en Transcaucasie, semblent nourrir l’espoir que l’Europe ne mettra pas un point final au dernier chapitre de l’histoire des Balkans sans qu’une ère meilleure ne commence pour les provinces asiatiques habitées par les Arméniens.

“Ici, dans la capitale, bien que pour des raisons évidentes, les choses ne soient pas aussi nettes que dans le Caucase par exemple, les Arméniens, au nombre de plus de 150.000 âmes, s’intéressent eux aussi beaucoup au futur proche de leur “nation” (millet). A la demande du catholicos Georges V, qui réside à Etchmiadzin et qui est le chef spirituel de l’Eglise arménienne, il a été décidé de placer Mgr Ormanian à la tête des communautés arméniennes d’Europe. Mgr Ormanian a été patriarche durant les douze dernières années du règne d’Abdulhamid. Il a été démis de ses fonctions en 1908, peu après l’arrivée au pouvoir des Jeunes - Turcs, à la suite d’une campagne menée contre lui par les Dachnak qui s’étaient alliés au Comité “Union et Progrès”.

“Les Dachnak avaient injustement accusé Mgr Ormanian de corruption, mais à présent qu’une grande partie d’entre eux ont rompu avec le Comité “Union et Progrès” parce que celui-ci n’avait tenu aucun de ses engagements vis-à-vis des Arméniens. Maintenant le patriarcat et l’Assemblée nationale arméniens essaient d’honorer Mgr Ormanian avant qu’il ne parte en Europe, afin de compenser les faux témoignages portés contre lui...

“On dit que le fils de Boghos Noubar Pacha aurait eu aussi avec Rifat Pacha, l’ambassadeur ottoman à Paris, un entretien au cours duquel il aurait suggéré que la Sublime Porte mette en application les réformes de 1895 de sa propre initiative. Après avoir reçu le rapport de Rifat Pacha à ce sujet, le ministre de l’Intérieur Resit Bey, avec l’approbation du gouvernement, a fait préparer un nouveau projet concernant l’amélioration des conditions dans quatre des six provinces de l’Anatolie orientale. Un comité ministériel constitué du grand vizir, du ministre de l’Intérieur, du ministre de l’Education Damat Serif Pacha et de Gabriel Efendi, a étudié le projet avec quatre personnalités arméniennes: Mgr Ormanian, Diran Kelekian, ancien secrétaire général du patriarcat et aujourd’hui rédacteur en chef du journal Sabah, Gulbenkian, un arménien installé en Angleterre et le Dr Djavarian, député de Sivas. Les Arméniens ont demandé que ce projet ne soit pas appliqué seulement à quatre provinces mais, comme cela avait été prévu dans le projet de réformes de 1895 aux six provinces, c’est-à-dire Erzurum, Van, Bitlis, Harput, Diyarbakir et Sivas. Cette proposition a été, en principe, acceptée.

“Toutefois, les six provinces seront divisées en deux groupes. Le premier comprendra Bitlis, Van et Erzurum, le deuxième Sivas, Diyarbakir et Harput. Ces provinces perdraient le rang de vilayet et deviendraient des sandjak, ayant chacun à sa tête un mutasarrif (gouverneur de sandjak). Les circonscriptions administratives du premier groupe auraient pour chef-lieu Erzurum et celles du deuxième groupe, Harput. Chaque groupe serait administré par un comité constitué de 7 membres: 2 musulmans, 2 Arméniens, 2 étrangers et 1 président, de préférence anglais. Les policiers et les gendarmes seraient placés sous la direction d’officiers européens et il y aurait également des inspecteurs judiciaires européens. Les forces militaires de chaque groupe de provinces auraient à leur tête un officier supérieur, qui exercerait en même temps la fonction d’inspecteur général. Les Arméniens auxquels on a demandé leur avis ont demandé en outre que les revenus locaux soient affectés aux provinces.

“Alors que ces questions étaient à l’étude, le patriarcat et la communauté arméniens firent savoir au gouvernement que les quatre personnalités arméniennes n’avaient aucun pouvoir, puisqu’elles n’avaient pas été choisies par l’Assemblée nationale du peuple arménien. Il semble que le patriarche et son conseil ne soient pas désireux, dans les circonstances présentes, de s’adresser à des gouvernements étrangers; par contre, les quatre Arméniens et une partie de la communauté souhaiteraient qu’un projet gouvernemental soit élaboré et ils voudraient convaincre l’Europe d’étudier ce projet à l’occasion d’une réunion des ambassadeurs à Londres ou d’un congrès européen qui se tiendrait pour sanctionner les changements à apporter au traité de Berlin à la suite de la guerre des Balkans. Mais, dans le même temps, les Arméniens sont de plus en plus convaincus - et cette conviction est fondée sur trente années d’expériences douloureuses - que le gouvernement turc est incapable de réaliser de véritables réformes dans les provinces ottomanes non turques, qu’une garantie de l’Europe, même une garantie comparable à celle qui est mise en œuvre, au Liban, serait inopérante... en raison des divergences et des rivalités d’intérêts entre les grandes puissances, que le temps est passé des palliatifs basés sur la théorie du statu quo et, enfin, que seule l’autonomie ou la suppression de l’administration turque dans ces provinces peut répondre aux besoins actuels. Les partisans de ce point de vue, montrant en exemple le cas de la Bosnie-Herzégovine dont l’administration fut confiée en 1878 à l’Autriche, souhaiteraient que l’Europe donne mandat à la Russie d’introduire les réformes nécessaires dans les six provinces sous la suzeraineté du Sultan. L’accord turco - russe relatif aux chemins de fer du bassin de la mer Noire et l’accord conclu avec l’Allemagne concernant les provinces septentrionales de l’Asie Mineure semblent avoir simplifié la solution du problème (...).‘‘

Cette dépêche est très importante pour deux raisons. D’abord, elle présente l’intérêt d’annoncer ce que sera l’évolution future de la question arménienne. En second lieu, elle met très clairement en évidence le fait que l’Empire ottoman était en train d’être partagé en zones d’influence.

Il convient d’évoquer ici brièvement ce problème de la division de l’Empire en zones d’influence, car il s’agit là d’une question qui n’est pas en rapport, loin s’en faut, avec l’objet de notre étude. Cette politique de partage s’est traduite par l’octroi à divers Etats de concessions économiques (industrie, travaux publics, etc.) dans certaines régions du pays. Les principaux accords ou ententes bilatéraux conclus par l’Empire ottoman sont les suivants:

Le droit de construire le chemin de fer de Bagdad avait été accordé à l’Allemagne. Mais le texte de l’accord ne put pas être signé avant la Première Guerre mondiale et les choses en restèrent là.

Le 19 mars 1913 fut créée la compagnie pétrolière ottomane qui n’avait en fait pas grand-chose d’ottoman et cette société dont le capital était aux trois quarts d’origine anglaise obtint la concession des pétroles irakiens.

Le 29 juillet 1913, l’accord du Chatt-al-Arab était signé avec la Grande-Bretagne. Par cet accord, les Anglais obtenaient le privilège de faire circuler leurs navires sur le Tigre et l’Euphrate, et il était prévu que la circulation sur le Chatt-al-Arab serait gérée par une commission mixte. En outre, les Anglais étaient également chargés de s’occuper de l’irrigation de l’Irak.

Les Russes reçurent eux aussi leur part du gateau. Un accord signé le 29 octobre 1913 prévoyait que toutes les voies de chemin de fer construites à l’est d’une ligne Trabzon-Pekeriç-Harput-Diyarbakir seraient concédées à la Russie.

Le 9 avril 1914 fut signé un accord abandonnant de larges concessions à la France en Anatolie occidentale.

Dire que ces accords furent signés est une façon de parler car, en réalité, les Ottomans avaient eu la main forcée.

Bien que l’on fût parvenu à un accord pour concéder la construction des chemins de fer de la région d’Antalya aux Italiens, cet accord ne fut pas signé, les Anglais ayant protesté.

C’est qu’il n’était pas suffisant de s’entendre avec l’Empire ottoman, il fallait aussi que les accords soient acceptés par les autres gouvernements. La Grande-Bretagne et l’Allemagne conclurent le 15 juin 1914 un accord par lequel elles reconnaissaient mutuellement les concessions qu’elles avaient obtenues jusque-là. Un accord analogue fut signé entre la France et l’Allemagne le 15 février 1914. La Russie et la Grande-Bretagne convinrent le même mois d’un accord identique. De leur côté, la Grande-Bretagne et la France étaient parvenues à une entente bien avant cette date et l’on avait même vu, le 5 décembre 1912, le ministre britannique des Affaires étrangères, Edward Grey, offrir la Syrie à la France en prenant le soin de préciser à l’ambassadeur Paul Cambon que l’Angleterre n’avait pas de visées sur cette province.

Ainsi, à la veille de la Première Guerre mondiale, toute l’Anatolie ottomane se trouvait divisée en zones d’exploitation concédées à divers pays. Nous renvoyons à ce propos à la carte de la page 353.

Pour comprendre comment on en vint à ce résultat, il est intéressant de jeter un coup d’œil sur les documents allemands. Les notes figurant entre parenthèses dans le texte sont de l’empereur Guillaume II.

Le 23 janvier 1913, l’ambassadeur d’Allemagne en Russie envoyait le rapport suivant au Premier ministre Bethmann-Hollweg [6]: “Au cours des dernières entrevues que j ‘ai eues avec M. Sazanov, celui-ci a fréquemment ramené la conversation sur les Arméniens (c’est une vieille histoire); alors que nous évoquions les dangers qui surgiraient si la guerre de Balkans continuait, il m’a fait part de ses craintes quant à un éventuel massacre des chrétiens et cela n’a pas manqué d’attirer mon attention. (Le. nécessaire sera fait pour donner prétexte à une intervention et à une annexion; tel sera aussi le but de la démonstration navale.) Sazanov s’est ensuite exprimé en ces termes: “Les troubles qui pourraient surgir à proximité immédiate de nos frontières ne pourraient nous laisser indifférents et, si quelque chose se produisait, nous ne pourrions pas faire autrement qu’intervenir (...) “

“D’après ce que j’ai appris de sources dignes de foi, il y a ici, dans les milieux influents, deux courants opposés. Tandis que l’un réclame une intervention en Arménie pour que, cette fois, la Russie ne sorte pas les mains vides des Affaires du Proche-Orient, l’autre s’oppose à une telle politique.

“On dit généralement que le ministère des Affaires étrangèreš soutient le premier parti. Je n’y crois pas tellement, compte tenu de l’attitude pondérée et mesurée que M. Sazanov a adopté jusqu’à présent vis-à-vis de la crise balkanique. Cependant, plusieurs journaux dont les liens avec le ministère des Affaires étrangères sont connus de tous plaident la cause de l’Arménie et mettent l’accent sur la nécessité d’une intervention russe pour protéger les chrétiens de la région. (On attrape les rats avec de la viande séchée.)

“Si je dois en croire mes sources de renseignements, le gouverneur général de Caucase lui-même ferait partie de ceux qui s’opposent à une intervention de la Russie en Arménie. D’après un diplomate généralement bien informé, Vorontsov-Dachkov, interrogé sur la question, aurait insisté sur les dangers que pourrait faire naître au Caucase une intervention russe en Arménie. Le gouverneur général soutient qu’une telle intervention ne pourrait déboucher que sur des réformes et l’autonomie. Mais, si les Arméniens qui vivent en grand nombre au Caucase apprenaient que des privilèges ont été octroyés à leurs compatriotes, ils exigeraient les mêmes droits qu’eux et les troubles ne manqueraient de surgir au Caucase.

“M. Sazanov a dit hier au conseiller de l’ambassade d’Autriche-Hongrie, le comte Chernin, qu’il a longuement insisté auprès de l’ambassadeur de Turquie pour qu’il pousse son gouvernement à appliquer les réformes, ce qui empêcherait que des troubles ne surgissent en Arménie. (Comme cela s’est passé en Macédoine? C’est justement de cela qu’a peur Vorontsov.) Turhan Pacha ne m’a absolument pas mis au courant de ces suggestions russes, mais, en pariant des espoirs que nourrissaient les Russes, il semblait assez méfiant quant à leur objectif. (A juste raison d’ailleurs.) Jusqu’à ces derniers temps, l’ambassadeur paraissait convaincu du caractère mesuré et sincère de la politique russe; mais, maintenant, il semble assez méfiant, car l’attitude du ministre a radicalement changé à son égard. (Ce qui est normal, puisqu’à Istanbul règne la plus grande confusion.) Il craint clue la Russie ne prépare secrètement un plan. (Ceci est évident depuis plusieurs semaines, même pour ceux qui ne sont pas diplomates.) Turhan Pacha a déclaré que les affirmations scion lesquelles les chrétiens seraient en danger en Arménie étaient erronées, mais que, par contre, il était entièrement au pouvoir des Russes de susciter des troubles en Arménie via le Caucase. (C’est vrai, il en sera ainsi.)

“Le chargé d’affaires italien - Tommasi della Torreta - est un partisan des Russes, et il ne s’en cache d’ailleurs pas. Il croit sincèrement que la politique russe ne recherche aucun profit. (L’imbécile.) Mais j ‘ai été frappé par le fait qu’il confesse maintenant des inquiétudes quant aux visées des Russes sur l’Asie Mineure. Lorsque j ‘ai affirmé clue les Russes auraient à tenir compte de l’avis de la Grande-Bretagne le jour où ils voudront s’étendre en Asie Mineure (c’est le contraire qui est vrai: les Russes n’ont pas besoin de l’avis de l’Angleterre, Londres fera exactement ce que Benkendorff demandera de faire), le marquis Torreta m’a répondu: “Peut-être les alliés de la Triple - Entente se sont-ils déjà arrangés sur ce point ?“ (C’est vrai.) Le chargé d’affaires a ensuite mis l’accent sur l’intérêt évident que pourraient porter les Français à la Syrie (un coup contre le chemin de fer de Bagdad) et a affirmé qu’il n’était pas impossible que la Grande-Bretagne soit en train de convoiter les côtes arabes de la mer Rouge. (C’est vrai.)
 
“Le marquis Torreta a affirmé ne disposer d’aucun indice prouvant que les Alliés seraient parvenus à de tels arrangements. Je ne puis moi-même signaler rien qui puisse prouver l’existence d’entente de ce type. Mais j’ai pensé qu’il était indispensable de signaler dans mon rapport qu’ici, dans les milieux diplomatiques, on a très sérieusement commencé à se méfier des plans russes. (C’est bien trop tard, j’avais cette crainte depuis longtemps mais ils ne me croient jamais; Saint-Pétersbourg commence enfin à avoir le mauvais rôle et à susciter la méfiance générale.)”

Le 21 janvier 1913, l’ambassadeur d’Allemagne à Istanbul, Von Wangenheim, adressait à Berlin le rapport suivant [7]:

“(...) Mais, scion un autre point de vue qui n’a rien à voir avec l’Alliance balkanique, on en vient à conclure qu’après le traité de paix l’Allemagne devra protéger l’existence de la Turquie d’Asie. Si on abandonne la Turquie à son propre sort, il est probable que les facteurs de division qui ont déjà provoqué le morcellement de la Turquie d’Europe se retrouveront très prochainement en Turquie d’Asie. Les Turcs d’Istanbul sont convaincus clue si le pouvoir central ne change pas totalement ses méthodes et Si l’armée continue à intervenir systématiquement dans la politique intérieure du pays, la Turquie d’Asie risque dans très peu d’années d’être condamnée au démembrement, et cette conviction est également partagée par les habitants des provinces.

“Les Français et les Russes se préparent dès maintenant à intervenir pour protéger leurs intérêts, car ils estiment que l’évolution de la situation en Asie Mineure pourrait bientôt faire apparaître une telle intervention comme légitime aux yeux de l’Europe. La situation en Asie Mineure offre beaucoup de points communs avec la situation qui régnait au Maroc avant la conférence d’Algésiras. La question du partage de l’Asie Mineure pourrait se poser beaucoup plus rapidement qu’on ne le croit. Au Maroc, nous avions été retenus par la faible importance des intérêts en jeu. Mais, en Asie Mineure, il s’agit de centaines de millions et de notre prestige, lié au chemin de fer de Bagdad. La nation allemande ne supporterait pas que les domaines d’exploitation, rendus accessibles aux moyens de communication internationaux grâce au travail accompli par les Allemands, puissent tomber en d’autres mains que les leurs. Si nous ne voulons pas sortir du partage les mains vides, nous devons dès maintenant nous entendre avec les pays concernés et, surtout, avec la Grande-Bretagne. Grâce à la politique ferme et clairvoyante de Votre Excellence, nos relations avec la Grande-Bretagne sont en train de s’améliorer. Cela se ressent même ici. Mais que le gouvernement britannique accepte sans trop longuement réfléchir que l’Allemagne se fasse une place en Asie Mineure, qu’elle en occupe les côtes et les ports, voici une éventualité encore assez douteuse dans la mesure où il n’est pas évident que ce rapprochement soit populaire et que la Grande-Bretagne aille jusqu’à donner son consentement. Les Anglais accueilleraient sans doute l’installation des Allemands à Mersin ou à Iskenderun plus mal encore que leur installation à Agadir. Il n’y a aucun politicien allemand doué de quelque bon sens qui ne voudrait clue cette entente anglo-allemande, encore bien modeste, n’aboutisse à quelque chose de vraiment positif. Cependant, il faudra beaucoup de temps à cette plante fragile pour évoluer et, pour l’instant, elle a besoin d’être entretenue avec beaucoup de soins. Mais, si les pays amis ne se mettent pas véritablement et énergiquement à aider la Turquie d’Asie, ce pays ne survivra plus longtemps. Ces temps derniers, mes collègues d’Autriche et d’Italie ont étudié d’une façon très détaillée la question de l’avenir de la Turquie. Que ce soit le marquis Pallavicini ou le marquis Garroni, les pays de l’Alliance demanderont à leur gouvernement respectif de plaider en faveur d’une aide pour la Turquie, dès clue la paix sera conclue.”

L’ambassadeur d’Allemagne à Londres envoyait le 24 janvier le rapport suivant [8]:
“Sir Edward Grey s’est entretenu avec moi, à la suite des événements qui viennent d’avoir lieu à Istanbul (il s’agit du renversement du gouvernement de Kâmil Pacha par les Jeunes -Turcs) et il m’a dit qu’un coup d’Etat n’entraînerait pas forcément une reprise de la guerre. Le but des Jeunes - Turcs était, au départ, de s’emparer seulement du pouvoir, mais il sera difficile pour eux de se passer d’Edirne. Toutefois, avec les Turcs, tout est possible; il faut d’abord attendre leur réponse (à la note des Puissances). Grey l’a déjà dit aux délégués balkaniques. Il leur a également conseillé de ne rien faire et de ne pas rentrer chez eux.

“Profitant de l’occasion, j’ai enchaîné sur l’Asie Mineure. Je lui ai dit clue nous étions prêts à offrir des garanties aux régions sous domination turque avec l’aide des autres gouvernements parce que nous ne désirions pas nous emparer de ces régions, mais que nous ne voulions pas non plus que d’autres pays le fassent. Il m’a répondu: “Il faudrait, en premier lieu, rétablir la paix, car il est impossible de traiter la question avant cela, étant donné que nous ne savons pas encore si l’Asie Mineure sera contaminée ou non par la guerre. Il s’est ensuite interrogé sur ce que nous ferions, en cas de désordre, pour protéger le chemin de fer de Bagdad et nos intérêts en Asie Mineure. Il a évoqué à cette occasion la possibilité d’une intervention militaire et a dit que notre situation en Mésopotamie, ressemblait à la situation des Français en Syrie. En réponse, je lui ai dit que nous ne devions pas dépasser le seuil de la défense de nos intérêts économiques et que, de toute façon, nous n’allions pas le dépasser, mais que nous espérions que la France et les autres pays s’en tiendraient à la même attitude.

“J’ai eu l’impression que Grey était très préoccupé par l’éventualité d’un effrondrement de la Turquie d’Asie; bien qu’il ne veuille pas aborder dès maintenant la question du partage des zones d’intérêts, il pense à la France et à la Russie; c’est pourquoi il sera très difficile de parvenir avec lui à i’entente projetée”.

Nous pouvons nous faire une idée de l’opinion du gouvernement de Berlin à travers le télégramme envoyé par le Premier ministre Bethmann-Hollweg à l’ambassadeur d’Allemagne à Londres, le 27 janvier 1913 [9]:
 
“En ce qui concerne la question d’Asie, je suis tout à fait d’accord avec les propos tenus par Votre Altesse ions de son entrevue avec Sir Edward Grey, le 24 de ce mois. Nous voulons seulement défendre nos intérêts économiques en Asie Mineure et, au cas où des troubles surgiraient, nous n’avons aucune raison de sortir du cadre de ces intérêts économiques, à condition, bien sûr, que la France et les autres pays se tiennent dans le cadre de ces mêmes limites. Etant donné que nous sommes actuellement satisfaits de la façon dont les différents pays ont pris place en Asie, nous sommes très loin de vouloir que la souveraineté turque soit éliminée ou menacée. Mais d’un autre côté, s’il arrivait que l’on veuille toucher au statu quo et que l’on s’oriente vers un partage de l’Asie Mineure, il est évident que nos intérêts, qui ne sont pour l’heure que d’ordre économique, deviendraient aussitôt des intérêts politiques. Nous serions alors obligés de nous réserver une part de l’héritage, car l’Allemagne n’a pas seulement engagé en Asie Mineure des centaines de millions, mais aussi son prestige. La conscience allemande ne supporterait pas que les diverses zones rendues accessibles aux moyens de communication et à la culture grâce au travail des Allemands passent dans des mains étrangères.

“Pour l’Allemagne, il n’est pas souhaitable que la Turquie d’Asie soit liquidée dès à présent. II est vrai que, depuis peu, nos relations avec la Grande-Bretagne sont en train de s’améliorer. Cependant, il paraît douteux que le gouvernement anglais accepte sereinement de voir les Allemands s’installer sur les côtes d’Asie Mineure, malgré le changement d’attitude de l’Angleterre vis-à-vis de l’Allemagne. Notre intervention en Asie Mineure risque de se heurter à la résistance de l’Angleterre, malgré les paroles encourageantes de Sir E. Grey. De plus, il faut tenir compte du fait que l’Allemagne, en cas de partage, réclamera pour sa part les provinces qui constituent le cœur et la colonne vertébrale de l’Etat tune, et que ces provinces sont habitées par des musulmans qui ont toujours été et qui sont encore très fidèles à leur sultan et à leur calife. La décomposition de la Turquie n’en est pas arrivée au stade où l’on peut se permettre de ne pas tenir compte du peuple avec ce qu’il a de meilleur. Si nous vouions nous installer en Anatolie, il faudra prévoir une sérieuse résistance de la part de la population autochtone alors que l’Angleterre en Arabie, la Russie en Arménie et la France en Syrie parviendront à atteindre le but beaucoup plus rapidement, grâce aux mouvements d’indépendance qui se manifestent dans ces régions depuis longtemps. Pour réaliser notre objectif, il ne sera donc pas seulement nécessaire de mettre en œuvre des forces importantes, il faudra aussi se demander s’il est légitime ou non de faire ainsi le vide dans la mère patrie, compte tenu de la situation respective actuelle des grandes puissances.

“Les réflexions ci-dessus ont pour but de permettre à Votre Altesse de se faire une idée de la situation. Elles montrent à quel point il est vital pour nous que la souveraineté turque survive le plus longtemps possible en Asie Mineure. Nous vous demandons en conséquence de bien vouloir empêcher pan tous les moyens que la question d’Asie soit débattue et ce conformément aux directives qui vous ont été données.”

C’est cette attitude de l’Allemagne qui poussa les autres puissances à oublier provisoirement la question du démembrement de l’Empire ottoman et à s’orienter plutôt vers une consolidation de leurs zones d’influence, politique qui eut pour résultat les divers accords bilatéraux dont il a été question plus haut.

C’est aussi pour la même raison que la question arménienne ne fut pas abordée lors des négociations de Londres qui mirent fin aux guerres balkaniques, ce à quoi les Arméniens étaient loin de s’attendre.

Incontestablement, la Sublime Porte était au courant des démarches entreprises à cette époque par les Arméniens, et en particulier par Boghos Nubar Pacha. Ce dernier avait même eu un entretien avec Cavit Bey qui était venu à Paris, pour des négociations avec les Français et il ne lui avait pas caché ses pensées.

Ayant pressenti que l’Europe n’allait pas tarder à intervenir en Asie, la Sublime Porte commença à rechercher les moyens d’y parer. Les entretiens dont il est question dans la dépêche de l’ambassadeur de Grande-Bretagne citée plus haut doivent être replacés dans ce cadre.

La Sublime Porte commença par édicter une loi sur l’administration des provinces (26 mars 1913) qui accordait des pouvoirs étendus aux assemblées provinciales et instituait des budgets propres aux provinces; puis elle fit voter une loi sur les juges (24 avril 1913) qui prévoyait la création de nouveaux tribunaux dans diverses villes. La même année, après avoir édicté diverses autres lois allant dans le même sens, le gouvernement ottoman, pensant ainsi s’attirer la sympathie de l’Europe demanda aussi que des experts britanniques et des officiers de gendarmerie fussent mis à la disposition du ministère de l’Intérieur et envoyés en Anatolie orientale.

Cette demande fit aussitôt ressurgir la question arménienne. La Russie qui avait fait savoir dès le 23 janvier qu’il était tout à fait inopportun de débattre de la question arménienne [10], s’opposa violemment à l’initiative ottomane.

Nous ne nous attarderons pas sur les détails. La Russie déclara que les experts étrangers envoyés en Turquie en vue d’étudier la question arménienne ne pouvaient le faire que dans le cadre d’une réforme générale et que la Grande-Bretagne, la France et la Russie devaient se concerter à ce sujet par l’intermédiaire de leurs ambassadeurs à Istanbul.

L’Allemagne affirma que cette affaire concernait toutes les grandes puissauces. Sur ce, le 6 juin 1913 la Russie invita la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie à traiter de la question par l’intermédiaire de leurs ambassadeurs à Istanbul.

L’Allemagne suggéra que la Turquie participe également à ces réunions, mais la Russie s’y opposa avec fermeté.

Finalement, on fit ce que les Russes avaient proposé. Les ambassadeurs se réunirent sous la présidence du plus ancien d’entre eux (l’ambassadeur d’Autriche) dans sa maison de plaisance à Yeniköy. Le 30 juin 1913, les Russes y présentèrent un projet préparé par des experts russe, anglais et français.

Voici le texte de ce projet [11]:
“1 - Les provinces d’Erzurum, Van, Bitlis, Diyarbakir, Harput et Sivas seront réunies en une seule province. Certaines zones périphériques de ces provinces ne seront pas incluses dans cette nouvelle province. (La région de Hakkari, la région de Birecik, le sud de Malatya, le nord-est de Sivas, c’est - à - dire l’actuelle province de Tokat.) La nouvelle province sera elle-même divisée en sandjak, sous-préfectures et cantons. Il faudra faire en sorte que les habitants de chaque circonscription appartiennent autant que possible à la même communauté.
2 - Le Gouverneur général de cette “province arménienne” sera nommé avec le consentement des grandes puissances par le sultan pour une durée de cinq années. Il devra être chrétien, sujet ottoman ou, de préférence, Européen non ottoman.
3 - Ce gouverneur général sera doté d’un pouvoir exécutif et pourra nommer ou révoquer tous les fonctionnaires sans exception. Il pourra aussi nommer les magistrats. Les gendarmes et la police seront directement soumis à son autorité. L’armée sera également sous ses ordres lorsqu’il sera nécessaire de renforcer la sécurité publique. Il devra y avoir un nombre égal de musulmans et de chrétiens parmi les fonctionnaires, juges, policiers, gendarmes. Lorsqu’on choisira les gouverneurs d’un district ou d’un département, le nombre et l’importance économique des divers éléments entreront en ligne de compte. La coordination et le commandement supérieur de la police et de la gendarmerie seront confiés à des officiers étrangers.
4 - Le gouverneur général aura à ses côtés une assemblée administrative consultative dont les membres seront:
a) les divers présidents des circonscriptions,
b) les divers chefs spirituels des communautés,
c) les conseillers techniques étrangers des présidents des circonscriptions,
d) six conseillers, dont trois musulmans et trois chrétiens pris parmi les membres de l’assemblée provinciale.
Il y aura des assemblées administratives analogues dans les sandjak et les sous-préfectures.
5 - L’assemblée provinciale sera constituée d’un nombre égal de chrétiens et de musulmans. Le nombre des représentants musulmans et chrétiens sera fixé par chaque sous-préfecture. Dans l’établissement de ces quotas, il sera tenu compte de la composition démographique des sous-préfectures, mais aussi, comme stipulé ci-dessus, du principe de l’égalité numérique des chrétiens et des musulmans appelés à siéger à l’assemblée.
Cette assemblée sera dotée de larges pouvoirs et pourra édicter des lois et établir un budget. Le sultan disposera d’un délai de deux mois pour ratifier les lois édictées par l’assemblée ou pour les refuser. S’il ne se prononce pas dans ce laps de temps, cela voudra dire que la loi a été approuvée.
6 - Les limites des cantons seront tracées de manière à ce que la population y soit la plus homogène possible. Chaque canton aura une assemblée désignée par la population. Cette assemblée choisira à son tour parmi ses membres un président et un vice-président. Le président appartiendra à l’élément majoritaire de la population, le vice-président à l’élément minoritaire.
7 - Au chef-lieu de chaque sous-préfecture et de chaque canton siégera Un juge de paix nommé par le gouverneur général. Le juge devra appartenir à l’élément confessionnel majoritaire de la région. On veillera à ce que juges musulmans et juges chrétiens soient en nombre égal dans les tribunaux.
8 - En temps de paix, la population de la province effectuera sur place son service militaire; les régiments de cavalerie légère kurde seront abolis.
9 - Lors des diverses élections, le droit de vote et de candidature n’appartiendra qu’à la population sédentaire (c’est-à-dire que les tribus et les nomades en seront privés).
10 - Toutes les lois, ordonnances, etc., seront publiées en trois langues (turc, kurde, arménien). Ces trois langues seront également utilisées dans les tribunaux.
11 - Chaque communauté nationale pourra ouvrir des écoles privées à tous les niveaux et pourra d’autre part collecter à cette intention des fonds auprès de ses membres. Le turc sera obligatoire dans ces écoles et le contrôle en incombera au gouverneur général.
12 - Le gouverneur général constituera une commission chargée d’étudier la question de la restitution des terres prises aux Arméniens.
13 - Les divers privilèges octroyés à la communauté arménienne et les droits accordés en vertu du règlement de 1863 ne seront pas abrogés.
14 - Les émigrants n’auront pas le droit de s’installer dans la province.
15 - Des mesures comparables à celles énoncées ci-dessus seront prises pour améliorer la situation des Arméniens résidant hors de la province, notamment en Cilicie.
16 - Une commission composée de délégués nommés par le gouvernement ottoman et par les grandes puissances établira la constitution de la province.
17 - Tous les gouvernements concernés devront veiller à la mise en application de ces décisions.”

Il est intéressant de jeter un coup d’œil sur la dépêche qu’envoya l’ambassadeur d’Allemagne à son gouvernement à propos de cette réunion du 30 juin [12]:

“Au cours de la réunion d’aujourd’hui, L. Giers a tenu les propos suivants:
1 - Cette conférence a lieu à l’initiative de la Russie.
2 - La Russie est beaucoup plus concernée que les autres pays par la question arménienne et celle de l’Anatolie orientale.
3 - Les discussions doivent se dérouler le plus rapidement possible. Ensuite M. Giers a présenté le projet Mandelstam. D’après ce projet les six provinces seraient réunies en une seule, sous l’autorité d’un gouverneur général nommé par le Sultan ou, mieux encore, sous l’autorité d’un gouverneur général européen. Du point de vue administratif et militaire, cette province se trouvera complètement séparée des autres provinces ottomanes; les fonctionnaires et les magistrats y seront nommés et désignés par le gouverneur général. Les troupes seront uniquement constituées d’Arméniens et, en temps de paix, seront uniquement utilisées dans la province. Ce projet sort des normes du programme de 1895 et même du statut libanais. En le réalisant, plus de la moitié de l’Anatolie donnera le jour à une Arménie qui, malgré la souveraineté du sultan, restera très faiblement liée à la Turquie.

“Comme l’autre moitié des Arméniens vit en Russie, la Russie exige un droit de regard prioritaire dans cette affaire. On assiste au début du partage de l’Asie ottomane. La France appliquera le même principe en Syrie. Nous aussi, si nous ne voulons pas sacrifier l’Anatolie, il faudra que nous demandions un régime semblable pour le domaine qui nous intéresse. Au nom des Arméniens, les Russes, par l’intermédiaire de ce projet s’approprient la province de Diyarbakir, alors que celle-ci se trouve partiellement dans notre zone.

“Sur la proposition de l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie, le projet a été confié à une commission constituée de délégués des ambassades. J’ai l’intention de me faire représenter par Schönberg, qui est le drogman de l’ambassade. Le marquis Pallavicini et moi-même, nous avons décidé de demander à nos représentants d’éviter tout débat sur le fond du problème, mais par contre de discuter en détail des différents points du programme russe et des propositions faites par la Turquie. Il s’agit avant tout de gagner du temps, afin que les troupes qui se trouvent sur le point de rentrer au pays, la guerre des Balkans étant terminée, puissent retourner en Arménie. On aura ainsi gagné un moment de répit en attendant de voir l’attitude qu’adoptera la Grande-Bretagne. Si celle-ci consent à la proposition russe, elle aura prouvé par là même qu’elle ne désire pas retarder le moment du partage.”

Le 1er juillet, le gouvernement ottoman fit savoir aux ambassadeurs que la réforme allait être mise en application conformément aux prescriptions de la nouvelle loi sur l’administration générale des provinces. Cela fit qu’on se retrouva avec deux projets. Ceux-ci firent l’objet de plusieurs réunions de la commission créée par les ambassadeurs entre le 3 et 24 juillet, mais aucun résultat ne fut atteint. Lors de ces entretiens, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et 1’ Italie soutinrent la thèse turque et la Grande-Bretagne sembla pencher du même côté.

La Russie comprit que, vu cette situation, elle devait s’entendre avec l’Allemagne pour faire accepter le projet. Nous ne nous attarderons pas sur les détails. L’ambassadeur d’Allemagne, Wangenheim, et son collègue de Russie, Giers, commencèrent à se rencontrer et parvinrent à se mettre d’accord sur les bases d’un nouveau projet. Les autres pays n’émirent aucune protestation et le texte de celui-ci fut présenté par les Russes à la Sublime Porte. Entre septembre 1913 et février 1914, les propositions ne cessèrent de circuler entre l’ambassadeur de Russie et le grand vizir. Avec l’approbation des autres ambassadeurs, l’ambassadeur russe mena dès lors l’affaire elle même et tint ses collègues au courant de l’évolution des négociations. Lorsque le grand vizir demanda leur soutien, les autres répondirent qu’il fallait en finir au plus vite avec cette affaire.

Un accord fut enfin signé le 8 février 1914. Nous en donnons le texte tel qu’il figure dans l’ouvrage de Hikmet Bayur [13]:

“Le Premier ministre et ministre des Affaires étrangères ottoman, Son Altesse le Prince Said Halim Pacha et le chargé d’affaires de Russie, Son Excellence Constantin Goulkevitch, se sont entendus pour qu’après la désignation des deux inspecteurs généraux placés à la tête des deux secteurs de l’Anatolie orientale, la Sublime Porte adresse aux grandes puissances la note suivante:

“Deux inspecteurs généraux, de nationalité étrangère, seront placés à la tête des deux secteurs de l’Anatolie orientale. M. A... à Erzurum, Trabzon et Sivas, M. B... à la tête du secteur englobant les provinces de Bitlis, Harput et Diyarbakir. Les inspecteurs auront, dans leur secteur respectif, le contrôle sur l’administration, la justice, la police et la gendarmerie. S’il advient, dans certaines circonstances, que les forces de sécurité publique soient insuffisantes dans ces secteurs, des forces militaires pourront être placées sous les ordres de l’inspecteur, à sa demande et dans les limites de sa compétence, afin qu’il puisse faire appliquer les mesures qu’il aurait jugé nécessaires de prendre.

“Les inspecteurs généraux pourront révoquer tous les fonctionnaires qu’ils jugeront incompétents et coupables de mauvaise conduite; ils pourront déférer en justice ceux qui auront commis des actes contraire à la loi. A la place des fonctionnaires subalternes (a ici le sens de non investi du pouvoir d’initiative) révoqués, ils en nommeront d’autres qui paraîtront capables de maintenir la loi et l’ordre. Les noms de ceux qui seront désignés en remplacement de fonctionnaires supérieurs (investis d’un pouvoir d’initiative) révoqués devront être soumis au gouvernement de Sa Majesté le Sultan. Pour toute révocation, les inspecteurs généraux devront aussitôt envoyer un télégramme et une note au ministère concerné afin de justifier leur décision et dans les huit jours qui suivront, ils devront également faire parvenir le dossier des fonctionnaires révoqués avec un exposé détaillé des motifs ayant entraîné leur renvoi.

“Si des cas graves nécessitent que des mesures rapides soient prises et à la condition d’en informer aussitôt le ministère de la Justice, les inspecteurs généraux auront le pouvoir de suspendre immédiatement les fonctionnaires appartenant à la magistrature, même si ceux-ci ne sont pas révocables en temps normal.

“Si les gouverneurs constatent des faits nécessitant des mesures de rigueur urgentes, les inspecteurs généraux devront aussitôt prévenir par télégramme le ministère de l’Intérieur. Celui-ci devra soumettre le cas au conseil des ministres; la décision sera rendue au plus tard dans les quatre jours suivant la réception du télégramme.

“La question des conflits agraires sera étudiée sous la surveillance directe des inspecteurs généraux.
 
“Après la nomination des inspecteurs généraux, des directives détaillées concernant leurs devoirs et attributions seront mises au point avec leur collaboration.

“Si l’un des postes d’inspecteur se trouvait vacant avant qu’un délai de dix ans ne se soit écoulé, la Sublime Porte s’en remettra au concours bienveillant des grandes puissances pour le choix d’un nouvel inspecteur.

“Les lois, ordonnances et communiqués officiels seront publiés dans la langue en usage dans le secteur. Si l’inspecteur général l’estime possible, il octroiera à chacun le droit d’utiliser sa propre langue devant les tribunaux et dans ses rapports avec les services publics. Les arrêts des tribunaux seront rendus en turc, mais chaque fois que cela sera possible, ils seront traduits dans la langue des intéressés.

“Dans chaque province la part du budget de l’éducation revenant à chaque élément confessionnel sera proportionnelle au montant de l’impôt prélevé à ce titre. Le gouvernement ottoman ne fera rien pour empêcher que des membres d’une communauté religieuse apportent leur aide (financière) à la gestion de leurs propres écoles.

“En temps de paix, chaque citoyen ottoman effectuera son service militaire à l’intérieur des frontières de l’inspectorat militaire dont il dépend. Par ailleurs, et jusqu’à nouvel ordre, les forces terrestres envoyées au Yémen, dans l’Asir et dans les parties les plus reculées du Nejd seront recrutées sur tout le territoire de l’Empire ottoman et ce proportionnellement à la population de chaque région. De même, les forces de la marine seront elles aussi recrutées dans tout l’Empire.

“Les régiments Hamidiye seront transformés en cavalerie de réserve. Leurs fusils seront remis à des dépôts militaires et ne leur seront rendus qu’en cas de mobilisation ou de participation à des manœuvres. Ces régiments seront placés sous les ordres du commandant du corps d’armée de la région dont ils dépendent. En temps de paix les commandants de ces régiments, compagnies et sections seront choisis parmi les officiers de l’armée régulière de l’Empire. Pour que les hommes puissent être enrôlés dans ces régiments, il faudra qu’ils fournissent eux-mêmes beur équipement et leur cheval et ils seront tenus de servir dans l’armée pendant une durée d’un an. Tous les habitants de la région pourront se faire enrôler dans ces régiments, quelle que soit leur race ou leur religion. Lorsque ces unités se rassembleront en vue d’une mobilisation ou d’une manoeuvre, elles seront soumises aux mêmes mesures disciplinaires que celles en vigueur dans les autres unités de l’armée de terre.

“Les pouvoirs des assemblées provinciales ont été fixés conformément aux principes de la loi du 26 mars 1913 (il s’agit de la loi sur l’administration générale des provinces).

“Un recensement définitif sous la surveillance des inspecteurs généraux aura lieu dans les délais les plus brefs, lesquels ne dépasseront pas une année. Ce recensement établira la proportion des différentes religions, nationalités et langues dans les deux secteurs. Jusqu’à l’achèvement du recensement, les assemblées et les commissions des provinces de Van et de Bitlis seront constituées d’un nombre égal de musulmans et de chrétiens. Si le recensement définitif n’était pas achevé dans un délai d’un an, la même règle viendrait s’appliquer à l’assemblée de la province d’Erzurum. Les membres des assemblées générales de Sivas, Harput et Diyarbakir seront désignés conformément au principe de la proportionnalité. C’est-à-dire qu’ils seront choisis en fonction du rapport des diverses religions. Jusqu’à ce que le recensement définitif ait lieu, le nombre des électeurs musulmans y sera établi en fonction des listes utilisées lors des dernières élections, tandis que le nombre des électeurs non musulmans y sera établi en fonction des listes présentées par les communautés. Cependant, si des difficultés financières empêchaient ce genre d’élection provisoire d’avoir lieu, les inspecteurs généraux auraient le droit de proposer toute forme d’élection qui leur semblerait conforme aux besoins et aux conditions des provinces de Sivas, Harput et Diyarbakir, de manière à ce que les différentes communautés soient équitablement représentées au sein des assemblées.

“Il devra y avoir des représentants des minorités dans les commissions de toutes les provinces dotées d’un système électoral basé sur le principe de la proportionnalité.

“Comme par le passé, les assemblées administratives seront composées pour moitié de musulmans et pour l’autre de non musulmans.

“Si les inspecteurs généraux n’y voient pas d’inconvénient, au fur et à mesure que de nouveaux postes seront créés dans la police et la gendarmerie, le recrutement s’effectuera en fonction du principe d’égalité entre musulmans et non musulmans. Dans la mesure du possible, ce principe d’égalité sera également appliqué dans la répartition de tous les autres postes de fonctionnaires.

“Pour certifier les clauses énoncées ci-dessus, ce document a été paraphé et cacheté par Said Halim et Goulkevitch, le 8 février 1914.”

Cet accord ayant été signé avec la Russie, cette dernière était seule habilitée à veiller à son application. En d’autres termes, les cinq autres puissances lui laissaient désormais le champ libre dans les provinces orientales de l’Anatolie.

Le gouvernement ottoman n’osa pas s’expliquer publiquement sur l’accord qu’il venait de signer. Finalement on put lire dans le journal Tanin du 11 février 191414:

“Comme nous l’avions écrit précédemment, les négociations relatives aux réformes à appliquer dans les provinces de l’Est, qui étaient en cours depuis un certain temps, seraient parvenues à une heureuse conclusion. Une entente complète a été obtenue sur tous les principes de la réforme. Le gouvernement ayant décidé d’en communiquer les modalités par voie de presse, le texte de cette communication a été élaboré par la Sublime Porte.

“Bien que certains de nos confrères aient écrit qu’un protocole sur cette affaire aurait été élaboré et signé, ceci ne repose sur aucun fondement. La Sublime Porte se contentera de communiquer aux ambassades les principes des réformes établies.”

Il ne restait plus, dès lors, qu’à choisir les inspecteurs généraux. Ceci ne fut guère facile. Les divers Etats concernés eurent du mal à s’entendre. Finalement, pour les régions de Van, Bitlis, Harput et Diyarbakir, ce fut le commandant Hoff de l’armée norvégienne qui fut choisi et, pour les régions d’Erzurum et de Sivas, le Néerlandais Westenek. La Sublime Porte signa leur contrat le 25 mai 1914.

Le 28 juin 1914, le prince héritier d’Autriche-Hongrie, l’archiduc François - Ferdinand, périt victime d’un attentat en Bosnie. La période de la Première Guerre mondiale était ainsi inaugurée et, le 1er novembre, b’Empire ottoman décida de participer également au conflit.

A ce moment, les inspecteurs généraux n’avaient pas encore pris beurs fonctions. La Sublime Porte publia le 31 décembre 1914 un rescrit qui mit officiellement fin à celles-ci. Ainsi fut clos le dossier des réformes en faveur des Arméniens.



[1] FO. 424/76, no 23, annexe.
[2] FO. 424/73, no 261.
[3] FO. 424/74, no 388
[4] Cité par Esat Uras, op. cit., p. 256-266.
[5] FO. 424/74, no 503.
[6] FO. 424/76, no 554.


[1] FO. 424/98, no 67.
[2] FO. 424/106, no 246, annexe.
[3] FO. 424/107, no 2.
[4] On trouvera le texte intégral de la note dans l’ouvrage de Marcel Léart, op. cit., p. 32-37.
[5] FO. 424/107, no 194.
[6] FO. 425/123, no 6.
[7] FO. 424/123, no 104, annexe 2.
[8] FO. 424/123, no 75.
[9] FO. 424/123, no 113.
[10] FO. 424/123, no 126.
[11] FO. 424/123, no 180.
[12] FO. 424/123, no 215.
[13] FO. 424/132, no 22.
[14] Die Grosse Politik, vol. IX. no 2183.

[15] Ibid., no 2183.

[1] FO. 424/107, no 194, annexe 1.
[2] FO. 424/107, nos 185 et 212.
[3] FO. 424/107, no 213.
[4] FO. 424/122, no 1, annexe.
[5] FO. 424/122, no 35.
[6] FO. 424/122, no 54, annexe.
[7] FO. 424/132,  no 36.
[8] FO. 424/132, no 101.
[9] FO. 424/132, no 143.

[1] Louise Nalbandian, The Armenian Revolutionary Movement, p. 71.
[2] Esat Uras, op. cit., p.421.
[3] L. Nalbandian, op. cit., p. 94.
[4] L. Nalbandian, op. cit., p. 97-99.
[5] Le texte arménien du programme fut imprimé à Londres en 1887. Esat Uras, op. cit., p. 432-439, en a donné une traduction en langue turque.
[6] Esat Uras, op. cit., p. 441.
[7] L. Nalbandian, op. cit., p. 152.
[8] K.S. Papazian, Patriotism Perverted, Boston, 1934, p. 11.
[9] L. Nalbandian, op. cit., p. 155.
[10] K.S. Papazian, op. cit., p. 14.
[11] L. Naibandian, op. cit., p. 168.
[12] Esat Uras, op. cit., p. 446-449.
[13] K.S. Papazian, op. cit., p. 17.


[1] Cf., p.55,note 9.
[2] Clair Price, op. cit., p. 77.
[3] William L. Langer, The Diplomacy of Imperialism, p. 157-158.
[4] David G. Hogarth, A Wandering Scholar in the Levant, New York, 1896, p. 147-150.
[5] Sir Mark Sykes, The CaIiph’s Last Heritage, Londres, 1915, p. 409 et 416-418.
[6] Sir Edwin Pears, Forty Years in Constantinople, Londres, 1916, p. 155.
[7] C.F. Dixon-Johnson, The Armenians, p. 24-25.
[8] Avetis Aharonian, “From Sardarapat to Sèvres and Lausanne”, The Armenian Review, septembre 1963, p. 53.
[9] Cf. supra, p. 153.
[10] L. Nalbandian, op. cit., p. 87.
[11] FO 424/145, no 36.
[12] L. Nalbandian, op. cit., p. 100.
[13] Turkey, no 1 (1889), no 85, annexe 3.
[14] Ahmet Hulki Saral, Ermeni Meselesi (‘’ La question arménienne’’), p. 78-79.
[15] Hazine-i Evrak, carton 312, dossier 64, circulaire du ministère des Affaires étrangères en date du 26.6.1890.
[16] Turkey, no 1 (1890-91), no 66.
[179 Turkey, no 1 (1890-1891), no 106, annexe.
[18] L. Nalbandian, op. cit., p. 118.

[19] Esat Uras, op. cit., p. 463.
[20] Hazine-i Evrak, carton 310, dossier 56.
[21] Die Grosse Politik, vol. IX, no 2175.
[22] L. Nalbandian, op. cit., p. 119.
[23] Die Grosse Politik, vol. IX, nos 2177 et 2178.
[24] Ibid.
[25] Turkey, no 1 (1892), no 3.
[26] FO. 424/162, no 54.
[27] Turkey, no 3 (1896), no 82.
[28] L. Nalbandian, op. cit., p. 120, note 40.
[29] Edwin Bliss, op. cit., p. 337.
[30] L. Nalbandian, op. cit., p. 120.
[31] Turkey, no 1 (1895), I, no 252, p. 135.
[32] Hazine-i Evrak, rapport du maréchal Zeki Pacha, carton 321, dossier 89.
[33] Revérend A.W. Williams, Bleeding Armenia, 1896, p. 331.

[34] Edwin Bliss, op. cit., p. 370-371.
[35] H. Pasdermadjian, op. cit., p. 384.
[36] Turkey, no 1 (1895), no 252, p. 155-161.
[37] Ibid., no 267, annexe, p. 203.
[38] L. Nalbandian, op. cit., p. 123.
[39] AAEF, CP, Turquie, vol. 524, folio 39 et suivants.
[40] FO. 424/184, no 36.
[41] FO. 424/184, no 3.
[42] FO. 424/184, no 5.
[43] Hazine.i Evrak, carton 321, dossier 89, rapport en date du 21 septembre 1311(3 octobre 1895).
[44] Johannes Lepsius, l’Arménie et l’Europe, Lausanne, 1896, p. 243.
[45] Die Grosse Politik, vol. x, no 2428.
[46] Turkey, no 1 (1896), p. 359.

[47] Hazine-i Evrak, carton 314, dossier 76, 4 novembre 1895, rapport no 16214/183.
[48] Hazine-i Evrak, carton 312, dossier 64, télégramme du 9 octobre 1311 de la préfecture d’Erzurum.
[49] Hazine-i Evrak, carton 314, dossier 76.
[50] Hazine-i Evrak, carton 312, dossier 68, circulaire no 16225 du 4 novembre 1895.
[51] Hazine-i Evrak, carton 321, dossier 89, télégramme du 18 octobre 1331 de la préfecture d’Erzurum; voir aussi carton 312, dossier 64, circulaire no 16336 du ministère des Affaires étrangères, du 12 novembre 1895.
[52] Hazine-i Evrak, carton 313, dossier 70, télégramme du 28 octobre 1311 de la préfecture de Diyarbakir.
[53] Hazine-i Evrak, carton 302, III, dossier 6, no 74.
[54] Esat Uras, op. cit., p. 488.
[55] L. Nalbandian, op. cit., p. 68,69.
[56] Aghasi, Zeitoun, trad. Française par Archag Tchobanian, Paris, 1897, p. 186.
[57] Lepsius, L’Arménie et I’Europe, P. 243.
[58] FO. 424/184, no 426.

[59] FO. 424/184, no 21 et 4.
[60] Général Mayewski, Statistiques des provinces de Van et de Bitlis, p. 33-39.
[61] Turkey, no 8 (1896), no 117, annexe 1.
[62] Hazine-i Evrak, carton 313, dossier 69, circulaire du 23 juillet 1896 (les dates sont celles du calendrier julien; il convient d’y ajouter treize jours pour obtenir la concordance en grégorien.
[63] FO. 424/188, no 174, annexe 4.
[64] Esat Uras, op. cit., P. 509-511.
[65] Nalbandian, op. cit., P. 176-177.
[66] FO. 424/188, no 149 et 169.
[67] FO. 424/188, no 190, annexe 1.
[68] K.S. Papazian, op. cit., P. 22.
[69] Esat Uras, op. cit., p. 523-524.
[70] K.S. Papazian, op. cit., p. 24.
[71] David Marshall Lang, A People in Exile, p. 10.
[72] Pasdermadjian, op. cit., p. 388.
[73] J. Misasskian, A Searchlight on the Armenian Question, Boston, 1950, p. 16.

[1] Turkey no 1 (1896) nos I et 2.
[2] Ibid, no 45 et annexes.
[3] Ibid, no 65.
[4] Ibid, no 71.
[5] Ibid, no 94.
[6] Die grosse Politik, vol. X, no 2394.
[7] Die grosse Politik, vol. X, no 2396.
[8] Turkey, no 1 (1896), no 130, annexe.
[9] Ibid, no 204 et annexes.
[10] FO. 424/189, no 75.
[11] FO. 424/189, no 80.
[12] FO. 424/189, no 111.
[13] FO. 424/189, no 230.

[1] FO. 424/220, annexe au no 48.
[2] Cemal Pacha, Hatiralar (Mémoires), Istanbul, 1959, p. 350-353.
[3] FO. 424/219, no 83.
[4] USNA, 353/43, no 87, 4016/13.
[5] FO. 424/237, no 8.
[6] Yusuf Hikmet Bayur, Türk Inkilabi Tarihi (Histoire de la Révolution turque), vol. 2, partie 3, p. 31; archives d’Allemagne, vol. 38, doc. 15.284.
[7] Y. H. Bayur, op. cit., p. 33; archives d’Allemagne, vol. 34, doc. 12.737.
[8] Y.H. Bayur, op. cit., p. 35; archives d’Allemagne, vol. 34/1, doc. 12.725.
[9] Y.H. Bayur, op. cit., p. 37; archives d’Allemagne, vol. 34/1, doc. 12.744.
[10] FO. 424/237 no 38.
[11] Y.H. Bayur, op. cit., p. 108.
[12] Op. cit., p. 116 ; archives d’Allemagne, vol. 38 doc. 15.344.
[13] Y. H. Baydur, op. cit., p. 169.
[14] Op. cit., p. 178.

 

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