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CHAPTER VI LA GUERRE D?INDĖPENDANCE

Kamuran GÜRÜN*
Le Dossier Armenien
 

 .†8°çÀ="justify">CHAPTER VI


LA GUERRE D’INDĖPENDANCE


1. Les débuts de la lutte nationale et ses objectifs
Après que l’armistice de Moudros eut été signé, on commença conformément aux conditions imposées par les Alliés à démobiliser et désarmer l’armée turque.

La période de cessation des combats se situe entre le 30 octobre 1918 et le 15 mai 1919. Pendant cet intervalle, les Français avaient occupé la province d’Adana, les Anglais Urfa, Maraş et Antep (qu’ils remettront ultérieurement aux Français). A Antalya et à Konya se trouvaient des troupes italiennes, à Merzifon et à Samsun, des Britanniques. Et nous ne prenons pas en considération les provinces de Mossoul et de Syrie, qui avaient été envahies antérieurement à l’armistice.

Dans le chapitre précédent, nous avons décrit la situation sur le front de l’Est lors de la proclamation de l’armistice, ainsi que les conséquences qui en avaient découlé, notamment le retour de l’armée turque sur les frontières de 1914.

L’entrée des Grecs à Izmir le 15 mai 1919 marqua la fin de l’armistice, non en droit, mais en fait.

Mustafa Kemal Pacha (que l’on appelait pas encore Atatürk) débarqua à Samsun le 19 mai 1919. Cette date marque le début de la période dite de Lutte Nationale.

Les objectifs de la Lutte Nationale furent pour la première fois rendus publics à la suite du congrès de Sivas, le 11 septembre 1919.

En raison de leur importance historique, nous les reproduisons cidessous intégralement:
“1. Les parties de l’Empire ottoman se trouvant comprises dans nos frontières à la date du 30 octobre 1334 (1918), où fut signé l’armistice conclu entre le Sublime Etat Ottoman et les Etats de l’Entente et habitées en tout point par une écrasante majorité de population de religion islamique forment entre elles et dans la communauté ottomane un tout indivisible et inséparable pour quelque raison que ce soit.

“2. Assurer l’intégrité de la communauté ottomane et notre indépendance nationale, employer les forces armées nationales et contrôler l’administration nationale en vue de défendre la sécurité inviolable de la haute instance du califat et du sultanat sont des principes définitifs.

“3. Il est admis comme principe canoniquement légitime de se défendre et de résister en parfaite union, comme c’est le cas dans l’héroïque combat national sur les fronts d’Aydin, de Manisa et de Balikesir, contre toute intervention et occupation qui se produiraient dans quelque partie que ce soit du territoire ottoman et, en particulier, contre toute opération ayant pour but de constituer des Etats indépendants, grec de Turquie et arménien, à l’intérieur de notre patrie.

“4. Comme tous les droits de tous les éléments non musulmans avec lesquels nous vivons de longue date dans la même patrie, seront intégralement préservés, il ne sera pas admis que soient donnés aux éléments susdits des privilèges pouvant porter préjudice à la souveraineté politique et à l’équilibre de notre société.”

Ces principes furent par la suite adoptés par le dernier Parlement ottoman, qui ratifia la proclamation de Sivas par un vote en date du 28 janvier 1920. Cette décision est passée dans l’histoire de la Turquie sous le nom de “Pacte national”. Comme ce texte constitue lui aussi un document historique, nous en citons le premier article:

“1. Le destin des parties de l’Etat ottoman peuplées exclusivement de majorités arabes et se trouvant occupées par les armées ennemies au moment de la conclusion de l’armistice du 30 octobre 1918 dépend de l’avis de sa population qui l’exprimera librement. En deçà et au-delà de la ligne d’armistice - qu’il faudra déterminer - l’ensemble des parties se trouvant habitées par une majorité ottomane de religion islamique dont les membres sont unis par la religion et les coutumes, remplis de respect mutuel et de sentiments de dévouement les uns envers les autres, entièrement respectueux des droits des races et de la société ainsi que des conditions générales, constituent en fait et en droit un tout indivisible pour quelque raison que ce soit.”

Le 16 mars 1920, Istanbul fut officiellement occupée par les Anglais, le Parlement fut dissous et les députés arrêtés furent déportés à Malte. Lors de sa première réunion, la Grande Assemblée Nationale, qui ouvrit ses travaux à Ankara le 23 avril 1920, élut comme président Mustafa Kemal Pacha. A partir de cette date, Ankara devint le centre et le cerveau de la Lutte Nationale, non plus seulement en fait, mais en droit. Ecoutons Atatürk lui-même décrire l’état dans lequel se trouvait l’armée à i’intérieur des frontières de l’armistice lorsque commença la Lutte Nationale [1]:

“Deux charges d’inspecteurs de l’armée avaient été créées en Anatolie. Dès que l’armistice était entré en vigueur les unités avaient été démobilisées, on leur avait pris leurs armes et leurs munitions, on en avait fait des cadres dépourvus de valeur militaire. L’état dans lequel se trouvaient les unités dépendant de l’Inspection de la IIe armée, dont le siège était à Konya, était comme suit:

“Le quartier général du 12e corps d’armée se trouvait à Konya, avec une division (la 41e) à Konya et une autre (la 23e) à Afyonkarahisar. La 57e division du 17e corps d’armée (prisonnier à Izmir) se trouvait à Denizli. On l’avait rattaché au 12e corps également.
 
“Le 2e corps d’armée (quartier général à Ankara) était composé d’une division à Ankara (la 24e) et d’une autre à Nigde (la lie).

“La ire division, qui se trouvait à Izmit, avait été rattachée au 25e corps, à Istanbul. A Istanbul se trouvait la 10e division du Caucase.

“La 61e et la 56e divisions qui se trouvaient dans les environs de Balikesir et de Bursa, constituaient le l4e corps d’armée dont le quartier général était à Bandirma et dépendait d’Istanbul.

“J’étais à la tête de l’Inspection de la Ille armée et avais débarqué à Samsun avec mon Etat-major. J’avais sous mes ordres environ deux corps d’armée. L’un était le 3e, établi à Sivas (...) Une division dépendant ce de corps d’armée (la 5e du Caucase) était basée à Amasya, l’autre (la 15e) à Samsun. L’autre corps d’armée était le 15e, qui se trouvait à Erzurum. Il était composé de la 9e division, à Erzurum, et de la 3e à Trabzon. Les deux autres divisions du corps d’armée étaient la 12e dans la région de Hasankale, et la lie qui se trouvait à Beyazit.

“Le 14e corps d’armée, établi dans les environs de Diyarbakir, rattaché à Istanbul, était indépendant. Il était constitué de deux divisions, la 2e à Siirt et la 5e à Mardin.”

Quand au 15e corps d’armée, qui devait mener les opérations à l’Est, il se composait de 17 860 hommes, ainsi que l’écrit dans ses Mémoires son commandant, Kâzim Karabekir Pacha [2].

C’est avec ces forces armées que commença la Lutte Nationale, dont les opérations se déroulèrent sur trois fronts: celui de l’Est, celui du Sud et celui de l’Ouest; elles prirent fin avec l’armistice de Mudanya, signé le 11 octobre 1922, après que le territoire eut été libéré de tous les ennemis.

La Lutte Nationale a donc commencé le 19 mai 1919, annoncé ses objectifs le 11 septembre 1919 et duré ainsi 3 ans, 4 mois et 22 jours. Nous allons examiner séparément les opérations qui furent menées sur chacun des trois fronts.


2. Le front de l’Est
Je pense que le meilleur connaisseur des opérations menées sur le front de l’Est est Kâzim Karabekir Pacha qui les dirigea. C’est pourquoi nous citerons intégralement certains passages de son livre Istiklâl Harbimiz (“Notre guerre d’indépendance”), épais de 1.906 pages et qui contient des pièces irréfutables, tels les ordres qu’il reçut sur le front.

Le colonel Rawlinson, de 1’armée britannique, avait été désigné pour observer l’application des clauses de l’armistice. Il publia par la suite un ouvrage consacré à cette mission [1], dont nous citerons certains passages le moment venu.

Après l’armistice, Kâzim Karabekir Pacha était ailé à Istanbul. Pour des raisons qu’on ignore, il avait été jugé opportun de le rétablir dans le commandement de son corps d’armée. Il quitta donc Istanbul le 12 avril 1919, arriva à Erzurum et y prit ses fonctions le 3 mai. Le même jour, Tüştü Bey, commandant la 9e division et qui avait assuré l’intérim, lui montra un ordre de Rawlinson. Il y était écrit que le lieutenant-colonel Halit Bey, commandant la 3e division, avait été arrêté et conduit à Trabzon pour avoir affronté les Géorgiens.

La première rencontre de Karabekir Pacha avec Rawlinson est fort intéressante. Nous citons telle quelle la page 23 de l’ouvrage du général qui montre quelles étaient les possibilités d’action d’un commandant turc pendant la période de l’armistice.

“Aujourd’hui, le colonel anglais Rawlinson est venu me rendre visite. Voici en résumé les points importants que nous avons examinés. Je lui ai demandé quelles étaient ses fonctions. Il dit qu’il était chargé de l’armistice dans la région de l’Est. Je lui demandai pourquoi, dans ces conditions, il agissait comme s’il donnait des ordres aux divisions et au corps d’armée. (Nous nous entretenions en français, car s’entretenir par l’intermédiaire d’interprète créait toujours des malentendus.) Il m’a répondu que cela ne se reproduirait plus. Je lui dis que, dorénavant, il pourrait me faire part de ses souhaits, mais que les seuls ordres que j ‘exécuterais seraient ceux émanant du ministère de la Guerre. Je lui fis observer que sa lettre indiquant que Rüştü Bey, le commandant par intérim du corps d’armée devrait partir si le commandant de la 3e division Halit Bey n’était pas arrêté, avait produit dans la population le plus mauvais effet et une profonde réaction. Je n’étais arrivé que la veille, mais beaucoup de gens et d’officiers étaient venus me voir. Si, dès le premier jour, les affaires tournaient de cette manière, nous nous trouverions l’un et l’autre en danger. Rawlinson réfléchit un moment et m’approuva. Il dit qu’il agirait désormais de manière plus aimable. Je répondis: “Colonel, si vous le désirez, je peux vous affecter un officier de liaison. Cela vous évitera bien des peines. Vous me l’enverrez pour que nous réglions les affaires de moindre importance. Mais nous n’avons personne qui sache l’anglais. Je trouverai quelqu’un sachant le français.”

“Rawlinson fut très satisfait. J’envoyai auprès de lui un officier sachant l’anglais, mais chargé de ne pas le laisser deviner, et cela fut extrêmement profitable. J’étais toujours au courant à l’avance de ce qui se passait dans son bureau, entretiens et correspondance. Il me rendit visite le lendemain et se montra très chaleureux. Amenant la conversation sur les bolcheviks, il déclara que les conditions devenaient difficiles car ils avaient commencé à remettre de l’ordre dans leur administration. Je dis qu’il n’y avait rien à craindre pour la région caucasienne puisque les Cosaques étaient partisans du tsar. “Malheureusement, ils sont, eux aussi, en pleine confusion”, dit-il. Je dis que l’Entente pourrait résoudre la question par l’envoi d’une puissante armée. “Impossible, impossible. Il est impossible de mobiliser à nouveau des troupes. De plus, les bolcheviks disposent de nombreuses forces. Ce qui doit et devra être fait est d’empêcher la diffusion du bolchevisme dans d’autres pays. Ils envoient partout de redoutables propagandistes.” Aujourd’hui, Rawlinson ne m’a parlé ni de Halit Bey, ni des armes. Alors que je faisais des plans pour ne livrer ni le commandant ni les armes, lui s’efforçait de me faire mettre en mouvement en disant que les bolcheviks arrivaient dans le Caucase.”

Rawlinson et Karabekir Pacha se rencontrèrent de nouveau le 29 juin 1919. Voici ce qu’en dit ce dernier (p. 62-63):

“Le 29 juin était le jour de la fête du Ramadan. Rawlinson vint me rendre visite a ccompagné d’un colonel russe de l’armée de Denikine et d’un lieutenant américain (ce devait être l’un des conseillers de l’amiral Bristol qui se trouvait à Istanbul). On sentait que le colonel russe cherchait à se montrer digne des traditions de son pays, mais il était moralement dans un état pitoyable. Lorsque j’avais rendu visite à Rawlinson, l’Américain était dans son bureau. A un moment donné, Rawlinson, en plaisantant, effleura de la main la poche de ce dernier et dit: “Toute l’affaire des Américains est de se remplir les poches de dollars.”

“Un peu sérieux, l’Américain répondit: “Celle des Anglais est d’avaler le monde entier. Que recherchez-vous ici ?“ Rawlinson se fâcha, laissant là le français, il dit un certain nombre de choses en anglais. L’Américain riposta. D’après leurs expressions, Rawlinson semblait dire: “Vous avez commis une inconvenance”, et l’Américain: “C’est vous qui avez commencé par corn¬mettre une inconvenance”. Je me dis que c’était là un échantillon de la politique de leurs pays respectifs et fus satisfait de cette querelle.

“Le 30 juin, j‘invitai les étrangers à la fête sportive de la porte de Kars. L’agilité et la gaieté que manifestèrent les gens d’Erzurum de 7 à 77 ans emplissaient nos cœurs de joie. Les étrangers regardaient avec étonnement. Au bout d’un moment, l’Américain demanda la permission de se retirer en disant qu’il devait partir le lendemain.

“A sa suite, Rawlinson fit de même. Il ne laissait pas l’Américain seul. Nous restâmes avec les officiers russes. Le colonel russe se rapprocha de moi. Il dit que les bolcheviks avaient occupé avec succès Lengeran (sur la côte de la Caspienne, au sud de Bakou) et qu’il était exact qu’Enver était arrivé à Kerousi. Il se montra très chaleureux. Ce que je compris était que les officiers américains et russes ne voyaient pas d’un bon œil la domination britannique, surtout en Orient, et qu’ils nous montraient bien quelle était la situation générale. Après cela, je sondai l’officier russe et lui dis en particulier: “Que les bolcheviks soient arrivés ou non, qu’Enver soit arrivé ou non, cela n’a pour nous aucune importance. La nation a pris sa décision. La Turquie vivra indépendante. Cette région (l’Est de l’Anatolie) appartient aussi aux Turcs. Personne d’autre qu’eux ne pourra y vivre.” Une lueur apparut dans le regard du colonel russe et ses propos s’animèrent davantage. Il dit: “Ces Anglais, que cherchent-ils ici? La faute en incombe à nos gouvernements. Des accords sincères entre Russes et Turcs n’auraient jamais permis de tels désastres. Après cela, advienne que pourra, mais ces gens doivent être chassés. Les Anglais ont très peur des bolcheviks. De toutes parts, ils rassemblent des troupes en Iran.”

“Les officiers russes avaient fait courir çà et là des rumeurs hostiles aux Anglais. Rawlinson l’apprit. Ces hommes ne purent alors rester un jour de plus et ils passèrent la frontière. Parlant d’eux quelques jours plus tard, Rawlinson déclara: “Ces gredins sont-ils des bolcheviks ou quoi? Je les ai amenés pour qu’ils voient les choses et trouvent des munitions pour l’armée de Denikine, mais ils préparent tout autre chose. Les officiers de l’armée de Denikine sont des objets de vitrine; ce n’est pas une armée, mais un troupeau. Les bolcheviks leur sont de beaucoup supérieurs.” Le 30 juin, des informations provenant du commandant de la place de Beyazit faisaient savoir que les Arméniens avaient occupé la région de Nakhtchevan, qu’ils avaient exigé des musulmans la remise de leurs armes et que ces derniers avaient envoyé des émissaires en demandant ce qu’ils devaient faire. Je protestai auprès de Rawlinson. Il me dit qu’il ne restait plus d’unités britanniques dans le Caucase et qu’il n’était pas en mesure de faire quoi que ce soit. J’envoyai donc l’ordre chiffré suivant au commandant de la 11e division, à Van, dont dépendait Beyazit:

“Au commandement de la place de Beyazit et à celui de la lie division.
“Les atrocités auxquelles les Arméniens ont commencé à se livrer dans les environs de Nakhtchevan proviennent du fait qu’ils deviennent enragés en voyant venir leur dernière heure. Il serait très utile que les gens raisonnables de Nakhtchevan gagnent du temps en proposant aux Arméniens également raisonnables de s’entremettre pour réconcilier les Arméniens avec les forces armées qui arrivent à Choucha et à Kerousi et parmi lesquelles se trouvent des Arméniens, comme on en a été informé. Mais la base de tout accord est de ne pas remettre les armes ni d’abandonner les points stratégiques. Ceci est écrit au commandant de la IIe division et à celui de Beyazit. 1er juillet 1335 (1919).
KAZIM KARABEKIR.”

L’Arméricain dont parle Karabekir Pacha était Robert Dunn, qui, lui aussi, a écrit ses Mémoires [2]. C’est à la page 311 de son livre qu’on retrouve les passages concernant cet entretien. A propos de Rawlinson et de Dunn, il nous paraît utile de rapporter ici un entretien qu’ils avaient eu avant leur arrivée à Erzurum. A la page 309 de ses Mémoires, R. Dunn l’évoque ainsi:

“(...) Un peu plus tard, nous étions en train de boire du whisky en compagnie d’officiers anglais de. l’Intelligence Service, dans l’immeuble qui appartenait autrefois aux missionnaires américains d’Erzurum et leur avait servi, à l’époque, de lycée de jeunes filles. A présent, le bâtiment était attribué au colonel Rawlinson. Avec leur anglais à l’accent oxonien, ils m’ont entretenu des derniers développements de l’heure et m’ont rapporté un certain nombre d’événements ayant trait à la manière, dont les Arméniens avaient massacré les Turcs au moment où les armées tsaristes se retiraient Vers le nord.

“Ils m’ont expliqué qu’ils étaient chargés de surveiller les mouvements des troupes turques et ceux des bandits, de dépister les caches d’armes et les espions chrétiens, tatars ou bolcheviks qui s’infiltraient à travers le Caucase.

“Ensuite, ils m’ont parlé du tollé général qu’il allait y avoir si la province “arménienne” de la Turquie était abandonnée au contrôle d’Erivan ainsi qu’il en avait été déjà question à Versailles.

“Nous sommes assis sur un volcan, Dunn, dit Rawlinson.
— C’est la raison pour laquelle vous désirez que nous établissions ici un mandat qui vous servirait de zone tampon, située à mi-chemin de Votre İrak, lui dis-je.
— L’Amérique n’a jamais été aussi dingue. Je me suis trouvé en Amérique. Votre peuple est bien raisonnable...
— Mais si le Président le désire...
— Une Arménie, sans les Arméniens, des Turcs dirigés par un régime chrétien... (Un sourire cynique soulevait ses moustaches rousses.)
— Ce serait un bain de sang, un nouvel Izmir sur une plus grande échelle. Si vous vous mêlez de cette affaire, je vais croire que vous êtes beaucoup plus fou que je ne le pensais”, ajouta-t-il.”

On trouve dans l’ouvrage de Robert Dunn, des passages très intéressants concernant les actes de barbarie perpétrés dans l’Est par les Arméniens. Nous ne les mentionnerons pas afin de rester fidèle aux principes que nous avons définis en commençant la rédaction du présent ouvrage.

A la date du 3 juillet, Karabekir Pacha écrit (page 66):
“Les services de renseignements de l’état-major ont fait parvenir aujourd’hui le résumé du contenu des journaux d’Istanbul. Une délégation américaine, composée de douze personnes, vient d’arriver dans notre ville, venant du Caucase, afin d’étudier les revendications et prétentions arméniennes.

“La délégation américaine, s’appuyant sur des documents irréfutables vient de préparer un rapport qu’elle se propose de soumettre à la Conférence de la Paix.

“En voici le résumé:
1 - Etant donné qu’il ne reste plus de population arménienne, la constitution d’un grand protectorat comme l’envisageaient les Arméniens, n’est pas possible.
2 - Le manque d’argent en Arménie est tel que, si l’on ne procure pas une aide financière, le gouvernement ne pourra survivre.

“Les 5 et 6 juillet : voici une information provenant d’Arménie:
“Les Arméniens viennent d’attaquer la bourgade de Büyük Vadi (grand village turc) qui se trouve aux abords d’Erivan, mais ils se sont retirés, défaits. Il y aurait eu 800 morts et 1.200 blessés. Les Turcs ont récupéré 6 fusils-mitrailleurs, 2 canons et une quantité considérable de matériel. De même, une instruction secrète émanant du général menant cette opération a été saisie. Selon cet ordre, tous les musulmans auraient dû être massacrés et jetés dans l’Araxe.

“Cet ordre est signé du nom du général, dirigeant cette opération, le général - major Chalkonikov.”
 
 "Suite à cet événement, deux officiers anglais sont venus d’Erivan. Ils ont dit à la population qu’ils étaient chargés de réconcilier les Arméniens et les Turcs, mais que les canons appartenaient aux troupes britanniques. Ils se sont emparés des canons et sont partis. Alors, la population musulmane a compris qu’il s’agissait de deux Arméniens déguisés en officiers britanniques.

“Là-dessus, les Arméniens sont revenus avec des renforts et ont encerclé le village.
“Voici cette Arménie qui manque de population et d’argent: non contente d’avoir occupé les Trois Provinces, guidée par les Anglais, elle déborde dans tous les sens. Terriblement encouragés par les Etats-Unis, l’Angleterre et la France, les Arméniens rédigent des poèmes où il est question d’aller “A Sivas”. Ils disent que, sur le Kizilirmak ils vont serrer la main des Grecs qui ont occupé Izmir, et que cette rivière sera rouge du sang des Turcs. Ils disent que le peuple grec et le peuple arménien ont prêté serment à l’Eglise, pour écraser les Turcs et que le monde civilisé attend cette journée rouge.”

Voici ce que le général écrit à la date du 8 juillet (page 71):
“Certaines informations concernant les activités arméniennes sont parvenues le 8 juillet. Les Arméniens ont commencé, tout au long de la frontière, à piller et massacrer les villages musulmans. Cette nuit-là, Rawlinson se trouvait à Hasankale. L’information reçue est sûre et s’appuie sur des documents.

“Cette agression des Arméniens a été commise sans aucun doute sur l’ordre des Anglais. J’ai dit au téléphone à Rawlinson, d’aller le plus vite possible à Sarikamis pour se rendre compte de la situation par lui-même, et lui ai écrit la lettre suivante:

“A Monsieur le représentant britannique Rawlinson,
1-D’après les informations donnée par des fuyards, les Arméniens ont commencé à massacrer la population musulmane de Kâgizman et des environs.
2-Après avoir attaqué Kurudere, les Arméniens ont tué 5 hommes, 3 femmes et ont emmené avec eux 33 hommes, une jeune femme mariée, une jeune fille et ont emporté 440 bêtes.
3-Le 4 juillet, quatre villages dépendant d’Akçakale situés entre Kars et Oltu, ont été attaqués par les Arméniens. La population de l’un de ces villages a été entièrement massacrée. Dans chacun des autres villages, la population a été divisée en groupes de 60 personnes et ont toutes été massacrées. Les Arméniens qui ont attaqué ce district se sont servis de 5 fusils-mitrailleurs et de 2 canons. Le commandant de cette unité arménienne s’appelerait Archak.
4 - Dans le district de Yüzkus, le frère, la femme et la file d’un musulman ont été emportés par des Arméniens.
5 - Les Arméniens continuent à massacrer les musulmans dans la région de Karakut. Ces événements qui se déroulent au-delà des frontières ont de profondes répercussions sur l’opinion publique. J’ai l’honneur de solliciter qu’on mette rapidement fin à cette situation douloureuse, qu’on punisse les responsables et qu’on nous fournisse des éclaircissements.
Avec tous mes respects.
KAZIM KARABEKİR
 
Le 26 juillet (page 85) Karabekir Pacha reçut de Rawlinson le télégramme suivant:

“Au commandement du 15e corps d’armée.
“Le travail nécessaire n’a pas été effectué. Le train spécial attend à Sarikamis, protégé par une garde. Le train de campagne est arrivé à la frontière, sous la protection des officiers britanniques de garde. Votre poste empêche le départ du train. Le commandant de Ziyon ne veut pas prêter ses soldats pour transporter les pièces d’artillerie à travers les parties endommagées de la route. Le personnel actuel est insuffisant pour nettoyer la route, c’est pourquoi, s’il n’existe pas de solution rapide de transport, il est de mon devoir d’avertir le haut-commissariat à Istanbul, et demander que l’envoi de ces pièces d’artillerie soit reporté.”

Voici ce que Kâzim Karabekir écrit au sujet de ce télégramme:
“Les Arméniens tirent au canon le long de la frontière et hurlent: “A Sivas”. Ma région est attaquée de partout; quelqu’un d’autre, à la place de Rawlinson, aurait compris la bêtise qu’il était en train de commettre.”

Le 27 juillet, le ministère de la Guerre d’Istanbul, demanda des renseignements sur la situation.

Les télégrammes échangés de part et d’autre sont les suivants (page 94):

“A l’attention de l’Inspectorat de la IIIe Armée,
“D’après les renseignements parvenus au commandement des régiments de gendarmerie d’Erzurum, le commandement général de la gendarmerie fait savoir que les Arméniens sont en train de débarquer d’importantes forces, armes et matériel de guerre à Sarikamis; qu’avec ces forces ils attaqueront à partir de la ligne Çakirbaba-Soganli et qu’ils sont en train d’arrêter et de massacrer les musulmans de la région de Kars. Que les informations à ce sujet soient communiquées.”

“Au ministère de la Guerre,
“Dans le Caucase les Arméniens sont en train de soumettre les musulmans à toutes sortes d’exactions et d’actes de tyrannie et ils dirigent vers tout endroit où se manifeste une résistance quelconque contre eux des forces de diverse composition. C’est dans ce but que des troupes sont acheminées en direction de Nakhtchevan, Serur, Kâgizman et Oltu, pour poursuivre la politique de liquidation des musulmans. D’après ces renseignements, les Arméniens ont ramené ces derniers jours à Sarikamis, des forces d’appoint, dont à peu près 500 soldats et cavaliers et 4 canons. Par ailleurs, à l’ouest de Sarikamis, les Arméniens imposent toute la population, lèvent un impôt de guerre, réquisitionnent des voitures et des moyens de transport et effectuent un certain nombre d’autres préparatifs; mais il est probable qu’ils ne vont pas entreprendre une action contre les musulmans de la région d’Oltu.

“Les activités et les mouvements des Arméniens près des frontières, les bruits qu’ils font courir sur l’occupation des six provinces par leurs forces et l’affirmation selon laquelle ils vont pousser jusqu’à Sivas, exerce une influence très néfaste sur l’opinion publique, qui ignore le contexte de la situation politique. Tout cela donne lieu à des spéculations. Des bruits circulent et augmentent les craintes déjà existantes.

“Mais j’ai l’honneur de faire savoir qu’avec notre matériel de guerre actuel, nous sommes dans une position sûre face à des attaques arméniennes quelles qu’elles soient.
KAZIM KARABEKIR”

A partir de cette date, nous trouvons dans l’ouvrage de Karabekir des rapports faisant état des agressions quasi quotidiennes commises par les bandes arméniennes hors des frontières tracées par l’armistice. Nous n’allons pas les reprendre intégralement, car cela est impossible. Pendant ce temps, Karabekir Pacha essayait de prendre des mesures pour parer à une éventuelle offensive contre les frontières de l’armistice.

Le 23 septembre, il expose la situation de la manière suivante (p. 284):
“N’importe comment, moi, avec mes quatre divisions, j’étais prêt à faire face à toutes les éventualités. Une division (la IIIe) surveillait les côtes de la région de Trabzon et les Grecs du Pont; deux autres divisions (la IXe et la XIIe) stationnaient dans la vallée de Pasinler, contre les Arméniens, mais elles pouvaient être utilisées à toute autre fin; une autre division destinée à opérer contre les Arméniens (la XIe) attendait sur la ligne Van-Beyazid-Karaköse. Face à un début d’agression quelconque, mon plan prévoyait l’attaque immédiate des Arméniens pour éliminer ce danger.

“Je propage partout que nos forces sont composées de 100.000 baïonnettes. Tous les étrangers de passage ainsi que les fonctionnaires anglais chargés du contrôle, et Rawlinson lui-même, sont persuadés que je suis à même de réunir une telle force et que la population possède l’armement nécessaire.”

Le 24 septembre, la délégation du général Harbord arriva à Erzurum. Le 25, Kâzim Karabekir envoya à celui-ci un rapport sur la situation dans la région. Les parties de ce rapport concernant les Arméniens, sont les suivantes (pages 292 à 304):

“Les armes appartenant à l’armée que nous avions récupérées à Batoum, étaient restées sur place, dans des dépôts placés sous la garde d’officiers et de soldats. Ces armes ont été entièrement saisies et données aux Arméniens, aux Grecs et aux Russes. De même, l’essence, le mazout et le pétrole que nous avions obtenu du gouvernement de l’Azerbaïdjan, ainsi que les réserves rapportées par nos troupes ont été confisqués et ramenés par wagons...

“Après l’armistice, lorsque les soldats ottomans ont commencé, à partir du 1er janvier 1919, à se retirer des régions de Kars, Ardahan et Kâgizman, les musulmans qui constituaient la grande majorité de la population de ces régions, ont créé un Conseil national à Kars. De cette manière, ils ont commencé à administrer cette région. Le Conseil a dirigé celle-ci d’une manière remarquable. Aucun incident fâcheux ne s’est produit. Le calme et la sécurité ont été parfaits. Au moment où les soldats ottomans se retirèrent, les troupes britanniques commencèrent à arriver à Kars. Le représentant anglais reçut le Conseil et lui exprima sa satisfaction devant la manière dont il avait conduit les affaires et il reconnut l’effort accompli pour assurer la paix et la sécurité.

“Mais soudain, quelque temps plus tard, au mois d’avril 1919, les Anglais et leurs troupes ont envahi le Conseil et décidèrent de le dissoudre. Certains des membres du Conseil furent arrêtés et emprisonnés, d’autres placés en résidence surveillée. Les Anglais ont pris la direction des affaires entre leurs mains et, une nuit, à l’insu des musulmans, ils amenèrent de Gümrü à Kars des soldats arméniens, sous la protection britannique; les forces arméniennes à Kars s’accrurent et les Anglais leur remirent le pouvoir. Ainsi, à l’instigation des Britanniques, les Arméniens commencèrent à s’installer un peu partout dans la région et, pour devenir majoritaires, se mirent à liquider les musulmans en recourant aux massacres et aux atrocités. En conséquence, la sécurité dans cette région à été gravement perturbée. Le sang de centaines, de milliers de musulmans a commencé à couler. Forts de la protection et de l’aide que leur procuraient les Anglais, les Arméniens, de plus en plus arrogants, redoublèrent de cruauté à l’égard des musulmans. C’est grâce à l’aide des Anglais que les Arméniens ont Pu reprendre les villes de Sarikamis, Ardahan et Kâgizman. C’est grâce à leur protection qu’ils se sont installés dans cette région. Le 5 septembre 1919, un officier britannique, accompagné d’Ahmet Bey, membre du Conseil national de Kars, de deux officiers et de huit gendarmes arméniens, rencontra Eyüp Pacha, chef de tribu dans la région de Bardiz et lui conseilla de se soumettre aux Arméniens en lui disant qu’il ne fallait pas se mêler des affaires du gouvernement britannique, car cela pouvait coûter très cher. Après avoir donné ce conseil, ils ont entendu le récit des atrocités commises par les Arméniens, mais n’ont rien dit.

“Le 5 juillet 1919, les Arméniens ayant attaqué dans le district de Karakurt quelques villages musulmans et en ayant massacré la population, les musulmans se regroupèrent pour se défendre. Le 7 juillet, un officier anglais fit ouvrir le feu et tirer au canon sur les musulmans. Il s’agissait probablement d’un officier arménien, sous uniforme anglais. Le représentant anglais à Erzurum, Rawlinson, annonça que, selon les informations qui lui étaient parvenues du représentant anglais à Kars à la date du 2 juillet, 40.000 réfugiés musulmans étaient arrivés dans cette région et que des incidents fâcheux étaient à prévoir. Il annonçait qu’il allait se rendre à Kars pour enquêter lui même sur place sur cette affaire. C’est ce qu’il fit et confirma que les Arméniens massacraient et faisaient subir des exactions aux populations musulmanes de Kars, Sarikamis et Kâgizman.

“Le 5 juin 1919, un lieutenant britannique, accompagné d’un traducteur arménien, est arrivé à Beyazit, venant d’Igdir. Il s’est entretenu avec le gouverneur de Beyazit et lui a annoncé que, désormais, la région de Beyazit était attribuée au gouvernement arménien placé sous la protection anglaise. Il a déclaré au gouverneur que cela avait été annoncé par la Conférence et que dans le mois à venir, 15.000 Arméniens s’installeraient dans la région sous la protection de l’armée arménienne. Ces deux personnes ont quitté Beyazit le même jour se dirigeant vers la partie de l’Iran proche de Bakou. Rawlinson a avoué que l’officier sous uniforme anglais était un officier arménien et que les propos tenus étaient sans aucun fondement.”

Les déclarations de Karabekir Pacha que nous venons de citer sont confirmées par Rawlinson dans son ouvrage mentionné plus haut (pages 198 à 216).

Le 22 octobre, on devait apprendre que les Arméniens se préparaient à occuper la ville d’Oltu. Dans le même temps, les autorités turques saisissaient la correspondance que les Arméniens entretenaient avec les tribus de la région en vue d’une union. Un Arménien nommé Hatchador Agha envoyait des lettres aux chefs de tribus Hamit Bey, Ali Merze Bey, Ahmet Hasan Bey et Yusuf Bey (K. Karabekir, op. cit., p. 344-345).

Le message codé du 22 janvier 1920, envoyé par Mustafa Kemal Pacha à Kâzim Karabekir Pacha au sujet des déportés de Malte est aussi très important (page 426):

“Au Commandement du XVe corps d’armée.
“Si les Anglais augmentent leur pression sur le gouvernement d’Istanbul et arrêtent quelques personnalités parmi les ministres et les députés, notamment s’ils arrêtent Rauf Bey, les officiers anglais se trouvant en Anatolie seront arrêtés en contrepartie. En conséquence, je demande que le nécessaire soit fait dès à présent, afin de ne pas laisser échapper Rawlinson.
MUSTAFA KEMAL”


Istanbul fut occupée le 16 mars. Rawlinson se trouvait à cette date à Erzurum. Voici le texte des ordres qui ont été adressées par Karabekir Pacha au commandement de la place d’Erzurum, et celui du message adressé par Rawlinson (page 502) à Karabekir Pacha.

“Au Commandant de la Place.
“A la suite de la mainmise anglaise sur le gouvernement d’Istanbul, et en raison de l’arrestation de certaines personnalités, il est à craindre que la population d’Erzurum, dans un mouvement incontrôlé, n’exerce à l’encontre du représentant anglais Rawlinson quelque action indésirable. Par conséquent, il conviendra de protéger le domicile de la personne en question par de nombreux soldats sous les ordres d’un officier. Par ailleurs, il faudra désarmer Rawlinson et le personnel à son service, en leur enlevant armes et munitions, qu’on gardera provisoirement dans un lieu propice. Il faudra expliquer à l’intéressé que ces mesures sont dictées par le souci que nous avons de protéger son honneur et sa vie.
KÂZIM KARABEKIR”

Texte du message envoyé par Rawlinson:
“Mon général, je tiens à vous exprimer tous mes regrets devant les événements que vous venez de m’annoncer. Mon personnel, ainsi que moi-même sont à votre entière disposition. Je me fais un devoir de vous exprimer ma grande reconnaissance, devant votre attention juste et courtoise à mon égard en ces moments difficiles. Veuillez agréer, Mon Général, l’expression de ma haute considération.
RAWLINSON”

Ultérieurement, Rawlinson sera échangé contre les exilés de Malte et retrouvera sa liberté.
L’occupation d’Istanbul, la dissolution du Parlement et l’arrestation des députés, rendait nécessaire l’application d’une stratégie différente. Le 16 mars, Mustafa Kemal Pacha envoya le télégramme suivant à Kâzim Karabekir Pacha:

“A Son Excellence, Kâzim Karabekir Pacha, “Commandant du XVe corps d’armée.
“Je vous demande de me communiquer votre opinion quant au moment et au lieu les plus propices en vue d’une attaque vers l’Est. Au nom du Conseil représentatif
MUSTAFA KEMAL”

Réponse de Kâzim Karabekir, datée du 16 mars (page 505):
“La situation à Istanbul n’est pas parvenue à son complet développement, et la forme que prendra le gouvernement n’est pas encore définie. Les armées bolcheviks ne sont pas encore parvenues dans le Caucase et aucun contact, aucune liaison n’ont Pu être établis avec elles. Les Bolcheviks ne pourront pas faire descendre leurs flottes de la Volga à la mer Caspienne avant la fin du mois d’avril et ne passeront à aucune action importante avant cette date. Etant donné que beaucoup de neige s’est accumulée, tant à l’intérieur de ma région qu’entre Erzurum et Sarikamis en particulier, il serait très difficile de passer à une action quelconque avant la fin du mois d’avril.
KAZIM KARABEKIR”

Pour la journée du 22 mars, Kâzim Karabekir écrit (page 523):
“L’audace des Arméniens s’est encore accrue avec l’occupation d’Istanbul. Dans les jours qui ont suivi l’occupation, les Anglais, quant à eux, ont saisi chaque occasion pour faire toute une propagande en proclamant au monde entier “qu’on massacrait les Arméniens”. Ainsi, sous ce prétexte, le massacre des musulmans a commencé. Sur mon initiative, une mise en garde a été envoyée au commandement militaire de la République arménienne et j‘ai approuvé l’envoi d’une protestation par le Conseil représentatif aux Etats du monde civilisé. Les textes ont été envoyés au Conseil représentatif qui les a approuvés. Voici la lettre que j ‘ai envoyée aux Arméniens:

“Au Commandement militaire de la République arménienne d’Erivan.
“Les exactions dont sont victimes depuis longtemps les populations musulmanes vivant à l’intérieur des frontières de la République arménienne ont été clairement établies sur la base d’informations irréfutables. Le représentant anglais à Erzurum, Monsieur Rawlinson a lui-même été le témoin de ces mauvais traitements et les a dénoncés dans ses déclarations. La délégation du général Harbord a également vu ce qui se passait et a pu constater que des milliers d’émigrés avaient fui et s’étaient réfugiés chez nous, affamés, ayant perdu enfants et familles, biens et vies. Sous les yeux mêmes de notre population, plusieurs villages musulmans ont été détruits et supprimés à l’aide des canons et fusils-mitrailleurs dont sont équipées les troupes arméniennes. Malheureusement, alors qu’on espérait que ces opérations allaient s’arrêter, les atrocités dont sont victimes les populations musulmanes des régions de Suragel, Akpazar, Zarsad et Çildir n’ont cessé, à partir du début de mois de février 1920, de s’accroître. Dans la région en question, 28 villages musulmans ont été détruits, plus de 2.000 villageois ont été massacrés, des biens et des animaux ont été saisis, des jeunes femmes ont été emmenées à Kars et à Gümrü. Des centaines de femmes et d’enfants qui s’étaient enfuis vers les montagnes, ont été rattrapés, battus à mort et tués sur place. D’après les informations de source sûre qui nous parviennent, l’agression dont sont victimes les populations musulmanes dans leurs biens, leur vie et leur honneur continue... Pour calmer et satisfaire l’opinion publique musulmane, en plein émoi et effervescence devant les atrocités commises par les Arméniens, il faut mettre fin aux massacres, dédommager les biens et les dégâts, protéger les vies, les biens, l’honneur, l’intégrité et tous les droits des musulmans. C’est un devoir qui incombe au gouvernement arménien.

“Notre gouvernement et notre nation ont garanti à la nation arménienne, comme à toutes les autres nations, le droit à la vie et à l’indépendance et ce au moment où nous étions les plus faibles et les plus vulnérables.

“J’espère que vous vous souvenez des sentiments d’affection et de justice que j‘avais témoignés à l’égard de votre existence nationale, voici deux ans de cela, quand je me trouvais dans cette région avec mes troupes, suite à l’occupation d’Erzurum. J’espère que cette requête sera prise en considération et je vous présente tous mes respects.
KÂZIM KARABEKIR”

Le 28 mars, Kâzim Karabekir envoya le télégramme suivant à Mustafa Kemal (page 549):
“1 - D’après des renseignements confirmés. Depuis les dernières victoires qui ont mis fin à l’existence des armées de Denikine, les Arméniens sont complètement désarçonnés et ne savent plus quoi faire. Depuis le 19 mars, ils ont, d’une manière soudaine et violente, attaqué les musulmans des régions d’Ordubad, Nakhtchevan et Vedibasar. Mais la population musulmane de ces trois districts était décidée à défendre son droit et son honneur avec courage et abnégation. Aussi les Arméniens ont-ils été complètement repoussés et ont-ils subi beaucoup de pertes. Les musulmans du district de Vedibasar ont réussi à repousser d’importantes forces ennemies qui voulaient les attaquer sans raison et en cachette, et ils ont Pu récupérer divers matériels de guerre, dont quatre fusils-mitrailleurs. Ensuite, les Arméniens défaits ont été poursuivis jusque dans les montagnes qui se trouvent à 7 ou 8 km à l’est de la capitale de l’Arménie, la ville d’Erivan. Les musulmans sont arrivés jusqu’aux abords des barbelés que les Arméniens ont installés sur cette montagne pour protéger la ville. Après avoir passé une nuit sur cette montagne et avoir coupé les barbelés à l’aide de leurs couteaux et de leurs poignards, les forces musulmanes sont retournées victorieuses dans leur région.
KÂZIM KARABEKIR”

Kâzim Karabekir avait achevé de préparer son plan d’attaque le 26 avril. Voici ce qu’il écrit à ce sujet (page 624):

“Mes projets à l’égard des Arméniens. Comme il fait beau depuis le 26 avril, j’ai commencé à rapprocher mes troupes de la frontière. Dans deux semaines, c’est-à-dire dans la première semaine de mai, il sera possible d’entreprendre une action contre les Arméniens. Le temps et le terrain sont favorables. Les forces anglaises, en nombre très réduit, ne sont stationnées qu’à Batoum. Mais, elles sont dépourvues de possibilités d’action. Si on ne les attaque pas, les Géorgiens qui sont en contact avec les armées bolcheviques vont rester vraisemblablement neutres devant notre action contre les Arméniens.

“Si les Grecs débarquent des troupes sur nos côtes, en particulier à Trabzon, avec l’aide des Grecs locaux animés par l’idée de créer un Etat du Pont, il y aura beaucoup de dégâts, tant matériels que moraux. Cependant, les forces helléniques sont en train d’occuper certaines positions dans l’ouest et il est peu probable qu’elles puissent parvenir jusqu’à nos côtes orientales. Mais quand nous passerons à l’action contre les Arméniens, il est possible que des détachements militaires appartenant à divers Etats débarquent à Trabzon pour exercer une pression sur l’armée et le peuple. Dans cette éventualité il ne faut pas évacuer nos côtes, afin de ne pas les y encourager. Par ailleurs, dans l’hypothèse où nous poursuivrions notre action jusqu’à l’intérieur de l’Arménie, il y a une possibilité pour que les bolcheviks laissent aux Géorgiens leur liberté d’action et pour que ces derniers envoient leur armée contre nous. Aussi, ai-je prévu, afin de disposer d’une force de dissuasion contre Batoum et Acara, de laisser pour l’instant sur la côte deux régiments appartenant à la 3e division stationnée à Trabzon et de faire occuper dès maintenant la région d’Ordu par le 3e régiment et deux batteries d’artillerie. Je prévois de réunir sur la ligne Horasan-Hortum-frontière, les 9e et 12e divisions qui seront chargées de marcher contre Sarikamis; je réunirai aussi dans cette même région les divisions de cavalerie et d’artillerie du corps d’armée, ainsi que quelques régiments composés d’effectifs tribaux qui participeront à l’action décisive; la IIe division stationnée à Van, sera placée dans la région de Beyazit; une partie de ces forces viendra appuyer le détachement d’autochtones turcs (le détachement du capitaine Halil Bey) de la région de Şahtahti-Nakhtchevan et sera dirigée contre Erivan de manière à attirer dans cette direction une partie des forces arméniennes; un autre détachement sera installé à Karaköse et y constituera le noyau des régiments des tribus; les régiments de tribus du sud seront réunis à Beyazit ou Karaköse, selon les distances qui les séparent de l’une ou l’autre ville; il conviendra d’occuper le terrain qui se trouve entre la IIe division et l’Araxe; il faudra aussi menacer la voie d’Erivan et, affaiblir les Arméniens en livrant une bataille sous la forteresse de Kars, qui est la place la plus importante de la région.

“Voici donc le résumé de mon plan initial. En réussissant à Kars, nous dominerons la région de l’Arpaçay jusqu’à nos frontières de 1293 (1878). Le reste va dépendre de l’attitude des bolcheviks et des Géorgiens. Je sais par mon expérience de l’année dernière et par ma connaissance du terrain que la bataille sera très dure entre les montagnes de Soganli, la ligne de Yeni Selim et Kars. En particulier, les barbelés qui entourent Kars sont très nombreux et très solides, c’est pourquoi je pense prendre Kars par des manœuvres. Frapper la forteresse de Kars serait la plus grande erreur. Etant donné que nous disposons de plusieurs régiments formés de gens des tribus, il faudra frapper la région située entre Kars et l’Arménie, ensuite, frapper Kars par le nord-est avec la totalité de ces forces; je suis persuadé que grâce à cette tactique les Arméniens se retrouveront en plein désarroi et seront défaits. Mais, bien sûr, l’issue définitive de la bataille de Kars va dépendre des mouvements des Arméniens. La bataille de Kars sera la deuxième étape de la guerre d’Arménie, l’étape finale sera la bataille à l’est de Gümrü. C’est à la lumière de mes expériences de l’année dernière que je décris ces étapes.”

Le même jour, le 26 avril, Karabekir envoyait à Mustafa Kemal un télégramme dans lequel il exposait l’état des choses et réclamait qu’on lui envoie des instructions:

“Les forces du corps d’armée sont en train de se concentrer. Ce sera terminé dans deux semaines. Mais après cela, l’état de notre ravitaillement ne nous permettra pas d’attendre davantage... C’est pourquoi, je demande encore une fois que, dans le cadre des propositions énoncées, des instructions militaires me parviennent immédiatement. Que la décision qui sera prise par l’Assemblée nationale puisse concerner la totalité des affaires et qu’elle soit prise dans les plus courts délais; Si l’Assemblée nationale considère que de prendre une décision est inopportun, alors qu’une entière liberté d’action nous soit donnée afin que cette dernière occasion qui nous reste et dont dépendra la vie ou la mont du peuple et de la patrie ne soit perdue.”

Réponse reçue en date du 28 avril (page 627):
“Le message chiffré daté du 26 avril 1920 est arrivé. Vos propositions ont été examinées le 26 avril 1920. Continuez vos préparatifs. Bien sûr, c’est d’ici que viendra la décision relative à l’attaque des frontières.
MUSTAFA KEMAL”

Le télégramme suivant permet de comprendre la raison pour laquelle l’ordre de passer à l’action ne fut pas donné:
“Ankara 10 mai 1920

“A Son Excellence Kâzim Karabekir Pacha,
Commandant du XVe corps d’Armée, réponse aux messages chiffrés 5/6 et 6/7.

1 - L’Assemblée Nationale est d’avis que nous n’entreprenions pas une opération militaire à l’extérieur des frontières tant qu’un contact et un accord concret et matériel n’aura pas été conclu avec les bolcheviks.
 
C’est pour cette raison, comme il a déjà été dit antérieurement, qu’il est nécessaire de retarder l’offensive.

2 - Messieurs Bekir Sami et Yusuf Bey quittent Ankara demain en direction d’Erzurum. Je vous prie d’informer et de tenir prêt le personnel militaire qui ira les rejoindre.
Le Président de l’Assemblée Nationale,
MUSTAFA KEMAL”

Citons encore le texte de la circulaire du 26 mai émanant des services de renseignements du corps d’armée et le commentaire de Kâzim Kanabekir qui y fait suite (page 750):

“Circulaire.
1 - Des soldats géorgiens arrivent sans cesse à Poti. Les activités des bolcheviks ont considérablement augmenté dans les régions de Poti, Sohumkale et Camciri. Les Grecs continuent à fuir par bateau.

2 - Au nord-ouest de Kars, dans le village de Çakmak, un détachement arménien d’infanterie armé de canons et de mitrailleuses, a détruit et pillé le village après avoir réclamé 3 millions de manats et 200 chevaux à la population.

3 - Dans les régions de Yukari Kotanli, Asagi Kotanli, Oluklu, Kemerli, Tuzluca, Böcüklü, Subhanazat, Kars; du côté de Igdir, Cavlak, Pasli, Karaçayir, etc., (...) soit 27 villages musulmans au total, les Arméniens ont réclamé en guise de rançon 90.000 manats et ont dit que, si cette rançon n’était pas payée, ils subiraient le sort du village de Çakmak.

4 - Ecrasés par la domination et l’oppression arménienne, les musulmans ainsi que les villageois Malakan, s’adressent continuellement aux commandants de nos frontières; ils demandent du secours contre la cruauté et les atrocités arméniennes qui n’ont cessé d’augmenter ces temps derniers. Ils racontent leurs actes de barbarie et prient qu’on sauve leur vie et leur honneur. Ils confirment que les Arméniens se préparent à massacrer toute la population musulmane au-delà des frontières et à piller leurs biens.
KÂZIM KARABEKIR”

“Les Arméniens étaient comme pris de rage. Nous étions informés de temps à autre des attaques qu’ils lançaient contre les musulmans. Mais, à présent, ils avaient commencé à s’en prendre aux Malakans, en raison sans doute de l’éventualité d’une occupation par les bolcheviks. (Les Malakans sont d’origine russe. Ils sont barbus, de grande taille, ne boivent pas d’alcool, ne fument pas, ne font pas de service militaire. D’après leur religion, verser du sang est le plus grand des crimes. Ce sont de bons agriculteurs et ils pratiquent l’élevage.) Car si les Arméniens se voyaient obligés de mettre le masque bolchevik sous la pression des Russes, ils ne pourraient plus exercer leur barbarie, ni piller les biens, ni vivre dans ce banditisme qui est jncrusté dans leurs âmes. Ils tuent aussi les musulmans, et de nombreux musulmans et Malakans supplient les officiers de la frontière de les aider en disant: “Sauvez-nous, on va nous supprimer”.”

A partir de cette date suit une longue correspondance au sujet du début des opérations. Ankara estimait que les frontières tracées à Brest-Litovsk ne devraient pas être réoccupées avant qu’un contact eut été pris avec les Russes. C’est pourquoi Bekir Sami Bey alla à Moscou.

Enfin, le 6 juin, l’instruction suivante arriva d’Ankara (page 727):
“A Son Excellence Kâzim Karabekir Pacha, “Commandant du XVe corps d’armée, “Les propositions du commandement du XVe corps d’armée en date du 4 juin 1920, relatives à une progression des troupes en vue de l’occupation militaire des passes de Soganli, afin d’améliorer notre situation défensive, ont été examinées et approuvées par le Conseil des ministres. L’Assemblée nationale ayant donné au Conseil exécutif le droit de décider l’occupation des Trois Provinces, le Cabinet a décidé l’application des propositions qui lui ont été soumises. Nous vous ferons parvenir les instructions nécessaires sur la manière dont sera menée la partie politique de l’opération. En attendant, nous vous prions de ne prendre aucune initiative politique, de ne vous occuper que de la préparation de l’action militaire et de nous faire savoir à quelle date celle-ci pourrait commencer.
MUSTAFA KEMAL”

Réponse de Kâzim Karabekir, datée du 7 juin (page 728):
“A la Présidence de l’Assemblée Nationale, “En vue des opérations militaires, j’ai ordonné la convocation des soldats des classes 1889 à 1900 de manière à prévenir à un doublement des effectifs disponibles. Cette mobilisation ne concerne pas toutes les régions du corps d’armée, mais s’applique seulement aux provinces d’Erzurum et de Van, ainsi qu’à la ville d’Erzincan. J’ai de même ordonné à la 9e division de se mettre en route vers Horasan. Le 12 juin, mon quartier général sera aménagé sur les pentes de Horum. Dès maintenant, je fais effectuer une sérieuse reconnaissance. Nous pourrons passer à l’action dès que la situation sera propice, mais en tout état de cause pas avant le 16 juin.
KÂZIM KARABEKIR”

A cette date, Kâzim Karabekir évaluait les forces en présence de la manière suivante:
“Forces adverses: maximum des forces arméniennes, elles sont constituées de 4 divisions, c’est-à-dire 12 régiments. Leurs unités sont la division et la brigade. La 4e division (ou les régiments correspondants) s’occupe des tâches d’organisation. Deux régiments de cavalerie, 4 batteries de campagne, 2 avions (les pilotes sont russes); 3 stations de TSF; dans les divisions ou dans les 3 régiments qui leur correspondent 4 batteries de montagne, au total 10 batteries d’artillerie, 4 batteries de campagne. Chaque régiment possède 16 fusils-mitrailleurs plus 2 ou 3 fusils-mitrailleurs légers du type Lewis. Il ressort des mouvements de troupes qui ont été observés que chaque régiment comptent 1.500 hommes. Ils disposent donc au total de 15.000 fusils. Mais comme ils doivent aussi affronter les bolcheviks, les Azerbaïdjanais et nos détachements de la région de Nakhtchevan, ils n’auront pas la possibilité de masser l’ensemble de leurs forces dans la région de Kars où doivent avoir lieu les combats décisifs. Je suis persuadé que je n’aurai à affronter que les deux tiers de leurs forces, car Erivan sera menacé par Nakhtchevan, Beyazit et Igdir. C’est-à-dire qu’il y aura 10.000 fusils, 10 batteries, 40 canons, 2 régiments de cavalerie, etc. Les Arméniens possèdent des armes et des munitions en grande quantité, qui leur reste des Russes et des armées de Denikine, ou qu’ils ont reçu des Anglais ou des Français. Ils possèdent tout ce dont une armée de 50.000 hommes a besoin.

“Nos forces: 9e, 12e, Ile et 3e divisions; la cavalerie du corps d’armée; les régiments d’artillerie; des bataillons du génie; des détachements de transport et de communication; la cavalerie des tribus; des régiments et brigades d’infanterie. 13.500 hommes peuvent être mis en ligne. Nous disposons de 970 balles par fusil. Chaque divison possède un groupe d’artillerie et diverses armes à feu; nous avons notamment 48 canons en état de marche (8 d’entre eux sont des canons de 10,5; 2 des canons russes de 12, les plus précieux car ils ont une portée de 12 km). Nos canons ont une puissance de feu située entre mille et dix mille et sont suffisants pour les objectifs poursuivis, mais nous possédons d’autres canons en réserve. Même chose pour les fusils. Deux régiments d’artillerie de la région de Trabzon vont participer à l’action. Nous possédons dans la région de Nakhtchevan, des forces d’appui constituées de 2 régiments, 3 bataillons indépendants, 3 compagnies de mitrailleurs, 2 groupes d’artillerie (l’une de montagne, l’autre de campagne), 250 cavaliers, soit au total 5.000 soldats. Eh somme, les Arméniens vont trouver en face d’eux, une force au moins égale à la leur.”

Alors que Karabekir Pacha s’apprêtait à déclencher l’offensive, une instruction parvenue dans la nuit du 22 juin, la retarda.

Le 27 juin, les Arméniens attaquèrent Tuzla, dans les environs d’Oltu, mais comme des forces régulières tenaient la position, ils se retirèrent. Le 30 juin, ils soumirent Oltu au pilonnage de l’artillerie. Au cours d’une attaque qu’ils lancèrent contre Bardiz, 8 soldats furent tués.

Le 8 juillet, les Arméniens attaquèrent à deux reprises Dügün Tepe. Le 9 juillet, ils attaquèrent la montagne de Çambar.

A partir de cette date, les Arméniens commencèrent à développer leur action dans la région de Nakhtchevan. Les 22 et 23 juillet, ils attaquèrent la région de Kâgizman. Le 9 septembre, ils commencèrent à occuper la région de Kulp.

Enfin, le 20 septembre 1920, Kâzim Karabekir Pacha reçut l’autorisation de passer à l’action. Par un communiqué daté du 26 septembre 1920, il ordonna à ses troupes de passer à l’attaque le 28, à 3 heures.

Tout ce que nous venons de relater, avec des détails qui peuvent sembler parfois superflus, sent à mettre un point en relief. Depuis l’armistice jusqu’au 28 septembre 1920, date où I’offensive de l’Est fut déclenchée, c’est-à-dire durant près de deux ans, les Arméniens firent constamment courir le bruit que les Turcs les attaquaient.

On trouve dans les archives françaises, un exemple typique de telles calomnies. Aharonian, qui s’était rendu à Paris pour la Conférence de la paix, écrivait dans une lettre, datée du 11 septembre 1919, au président du Conseil français, Clemenceau:

“Les troupes régulières de Moustapha Kemal Pacha, les bandes turco - tartares et les hordes kurdes ont commencé à encercler la République arménienne.

“Nos troupes ont été obligées d’abandonner Nakhtchevan, après une bataille acharnée...
“Deux divisions de Moustapha Kemal Pacha sont en train d’attaquer Sarikamis et Kâgizman...
“Devant l’avance des troupes turques, les Arméniens de la ville de Kars et les réfugiés arméniens se trouvant dans cette ville, fuient vers Erivan. [3]”

Il termine sa lettre en disant que “l’occupation de ce district par les Turcs est imminente” et demande une intervention.

Que dire d’un tel mensonge?
Comme on l’a vu, Karabekir Pacha estima jusqu’à la mi-avril 1920 qu’il n’était pas utile de passer à l’action; après cette date et jusqu’au 28 septembre, il attendit qu’un ordre lui soit donné et, durant cette période, le soldat turc n’agressa en aucune manière les frontières de l’armistice. Par contre, les Arméniens infligèrent de terribles souffrances aux musulmans habitant de l’autre côté de la frontière.

Désormais, nous pouvons donner un bref aperçu des opérations qui suivirent le déclenchement de l’intervention.

Sarikamis fut repris le 29 septembre au matin; le soir du même jour, les forces turques occupaient Çalak, Divrik et le passage de Bezirgan, le 31 septembre Mardinik, et le 1er octobre Kâgizman.

Le 13 octobre les Arméniens passèrent à la contre-attaque, mais ils furent repoussés. Le 16 octobre l’armée turque reprit Baskaya et les positions avancées de Kars. Le 24 octobre, Kâzim Karabekir donna l’ordre d’attaquer Kars. Le 27 octobre, l’attaque commença.

Les montagnes de Yahniler et de Vezirköy-Ucler furent prises le 30 octobre. La ville de Kars et ses fortifications le furent le même jour. Karabekir Pacha nota les noms des personnalités qui furent alors faites prisonnières (page 841):

“A la fin de la journée, les prisonniers qui se trouvaient réunis à la gare, où j‘avais installé mon quartier général, étaient les suivants: 3 généraux, 6 colonels, 12 gouverneurs, 16 capitaines, 59 lieutenants, 16 fonctionnaires civils, 12 officiers adjoints, 4 aspirants. Les soldats faits prisonniers étaient au nombre de 1150. On a compté 1100 morts parmi les Arméniens.

“Ont été récupérés 37 canons en état de marche, 339 canons nécessitant une réparation, des fusils-mitrailleurs en grand nombre, toutes sortes de balles et de munitions, d’outillage militaire, des projecteurs, etc.

“Parmi les prisonniers, se trouvait le ministre de la Guerre, Aratov, le chef de l’état-major Vekilov, le commandant du groupe, de la forteresse de Kars, Primov, ainsi qu’un ministre civil.
 
‘Cette offensive (...) nous a fait gagner une grande victoire et a permis d’écraser une grande partie de l’armée ennemie; nous nous sommes saisis d’une forteresse moderne et nous n’avons eu que très peu de pertes: 9 morts et 47 blessés.

‘Dans le communiqué ordonnant l’attaque de Kars, j’avais dit: “Le but de l’offensive est de poursuivre et de détruire aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de Kars, l’essentiel des forces arméniennes.” En vérité, mes soldats ont prouvé que l’armée turque est plus puissante que les armées les plus modernes et qu’elle est animée de sentiments supérieurs d’humanité, car, tandis qu’elle attaquait la forteresse de Kars, nos hommes, pareils à des lions, n’ont pas commis la moindre agression contre la population arménienne. Cela a été observé par la délégation américaine qui se trouvait sur place et le 31 octobre celle-ci a adressé à l’amiral Bristol le télégramme suivant: “Tous les Américains à Kars sont bien, et l’armée turque nous donne d’excellents soins et toute considération. Nous avons la permission de continuer l’organisation comme avant. Les soldats turcs sont bien disciplinés et il n’y a pas eu de massacres.”
EDWARD Fox
District Commander
N.E.B. Kars”

Le 3 novembre, les opérations dans la région de Gümrü commencèrent. Le 6 novembre les Arméniens demandaient le cessez-le-feu. Il leur fut répondu que celui-ci serait accordé sous réserve de la reddition de Gümrü. Le 7 novembre, Gümrü se rendit, le 8, les conditions du cessez-le-feu furent communiquées depuis Ankara :

“1 - Le tracé de la frontière turco - arménienne sera une simple question de statistiques et de vote. Toute la population de la région sera invitée à se prononcer sur son propre avenir politique, conformément au principe énoncé du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes par les bolcheviks et par le Président Wilson. La population votera en toute liberté, soit pour se constituer en un Etat indépendant, soit pour se rattacher à l’un des deux Etats en présence. Nous admettons que les forces de gendarmerie du gouvernement adverse soient chargées des opérations de police dans la zone du conflit, afin que le scrutin se déroule en toute liberté. Il faudrait évidemment que le vote ait lieu le plus rapidement possible. Le gouvernement d’Ankara est sincèrement persuadé que cette manière de procéder est juste et sert les intérêts de toute l’humanité ainsi que ceux des communautés turques et arméniennes vivant dans la zone du conflit.

“Nous craignons cependant que le gouvernement d’Erivan, pour plaire aux impérialistes occidentaux et, en particulier, à l’Angleterre, ne refuse cette solution. Car celle-ci constituera une attaque contre la politique pratiquée vis-à-vis des peuples d’Afrique et d’Asie par les protecteurs occidentaux de l’Arménie.

“2 - La Turquie s’engage à accorder toutes les facilités afin que le peuple voisin obtienne son indépendance totale et puisse assurer son développement en toute sécurité. Dans la mesure de nos possibilités, nous aiderons l’Arménie à se ravitailler et à créer les conditions d’une économie normale.

“3 - Les gouvernements des parties en présence s’engagent à ce que les personnes et les biens puissent, dans leurs territoires respectifs, circuler en toute liberté et emprunter les chemins de fer et toutes les autres voies de communication. Les parties s’engagent à ne s’opposer sous aucun prétexte au droit de circulation et au droit de transit.

“4 - La Turquie s’engage à ce que les Arméniens qui ont émigré au cours de la Première Guerre mondiale reviennent et s’installent dans leur pays et qu’ils y bénéficient de tous les droits accordés aux minorités dans les pays les plus civilisés.

“5 - La Turquie demande à l’Arménie de donner des garanties concrètes en ce qui concerne sa propre sécurité.

“Nos représentants attendent les plénipotentiaires arméniens à Gümrü.
“6 - Les conditions du cessez-le-feu, pour la durée des négociations vous seront communiquées par le commandant en chef de notre front de l’Est.”

Les Arméniens annoncèrent le 10 novembre qu’ils n’acceptaient pas ces conditions. Le lendemain, les hostilités reprirent. Le 15 novembre, les Arméniens, battant en retraite à Şahtahti, demandèrent de nouveau un cessez-lefeu qui devint effectif à partir du 18. Le 25, les négociations de paix commencèrent à Gümrü. La délégation arménienne était présidée par Hadissian. Le 3 décembre, le traité de Gümrü fut signé.

Dans la foulée, les régions occupées par les Géorgiens après la signature de l’armistice de Moudros furent reprises. Les forces turques entrèrent d’abord dans Ardahan (23 février 1921), puis occupèrent Akhaltsikh (9 mars), Batoum (le 11) et Akhalkalak (le 14 mars).

Le 16 mars 1921, le traité de Moscou fut signé avec les Russes. La frontière y était définie dans l’article premier. Nous reprenons ci-dessous les parties essentielles des articles premier, II, III et XV :

“Article I: Les parties contractantes des deux parties acceptent et s’engagent à ne reconnaître aucun traité de paix, aucun document international qu’on voudrait leur imposer. La République socialiste fédérative russe (...) entend par le terme de Turquie, tel qu’il a été utilisé dans le traité, les territoires inclus dans le Pacte national élaboré et proclamé par la Chambre des députés d’İstanbul et communiqué à la presse et à tous les gouvernements le 28 janvier 1920... (Le tracé des frontières correspond aux frontières actuelles).

“Article II: La Turquie accepte d’abandonner à la souveraineté de la Géorgie dans les conditions indiquées ci-après, le port et la ville de Batoum, ainsi que le territoire situé au nord de la frontière, cette dernière étant définie dans l’Article I du présent traité (...).

“Article III: Les deux parties acceptent que la région de Nakhtchevan soit laissée sous la protection de l’Azerbaïdjan, à condition que cette protection ne soit cédée à aucun état tiers (...).

“Article XV: La Russie s’engage à exercer les pressions nécessaires sur les Républiques transcaucasiennes pour qu’elles reconnaissent, dans leurs traités de paix avec la Turquie les parties du traité turco - russe qui les concernent.”

Le traité de Moscou fut approuvé le 27 mars par la Grande Assemblée nationale et, le 22 septembre tes deux parties procédèrent à l’échange des ratifications à Kars.

Le 26 septembre 1921 débutèrent dans la même ville tes pourparlers de paix avec tes Etats caucasiens. Voici les noms des chefs de délégation:
— Chef de la délégation russe: Ganetzki.
— Chef de la délégation de l’Azerbaïdjan: Behhud Chahtahtinski.
— Délégation de Géorgie: Eliava et Chvanidze.
— Délégation de l’Arménie: Mourvian et Boghos Makinzian.

Nous tenons à citer in extenso le discours prononcé par le ministre des Affaires étrangères de l’Arménie, Mouravian, lors de l’ouverture de la Conférence (Kâzim Karabekir, op. cit., page 943):

“A l’occasion de l’ouverture de la première Conférence réunissant les respectables représentants de la Grande Assemblée nationale de gouvernement de la Turquie et les représentants transcaucasiens de l’Azerbaïdjan, de l’Arménie et de la Géorgie et des représentants des Républiques Socialistes sœurs, c’est moi qui ai été chargé par les représentants des Républiques transcaucasiennes de vous exprimer ici les sentiments et les souhaits de nos peuples et de nos représentants.

“Nous ne venons pas ici animés de sentiments hostiles, et nous n’avons nullement l’intention d’évoquer aujourd’hui les problèmes qui nous ont été légués par les gouvernements aventuristes et nationalistes et qui ont été la source de tant de conflits.

“Non, la seule chose qui nous intéresse à l’heure actuelle, ce ne sont ni les problèmes ni les sentiments d’hostilité. Nous voulons seulement exprimer notre admiration pour le peuple travailleur de la Turquie. Nous sommes animés d’un désir sincère et sommes persuadés que chaque nation qui défend sa patrie doit être victorieuse et que l’ennemi sera défait.

“Nous sommes certains que cette conférence va fortifier les sentiments d’amitié des Républiques transcaucasiennes envers la Turquie, et la Turquie saura désormais qu’elle n’a plus d’ennemis derrière elle et qu’elle peut, dans la lutte qu’elle a entreprise contre l’impérialisme, compter sur la sympathie de ses voisins.

“Honorables représentants, nous ne venons pas à cette conférence en tant que vainqueurs ou vaincus. Nous venons à vous, représentants d’un peuple en lutte contre les mêmes ennemis que nous, en tant qu’amis et nous sommes heureux de vous annoncer que notre peuple est en train de gagner la guerre qui l’oppose à ses adversaires.

‘La Grande Russie a pu vaincre ses ennemis, parce que la masse des ouvriers et des paysans s’est soulevée avec une grande détermination pour défendre les acquis de la grande Révolution d’octobre.

“Nous sommes persuadés que la lutte révolutionnaire du peuple russe constitue un très grand exemple pour la nation turque et que celle-ci vaincra les Etats de l’Entente qui mènent la guerre en Anatolie pour l’écraser.
 
“Les peuples transcaucasiens sont certains que cette conférence servira à jeter les bases d’une amitié et d’une fraternité solides avec le peuple turc. Cette entente nous permettra de résoudre rapidement tous les problèmes litigieux, comme cela se fait entre les Républiques socialistes.

“‘Les représentants des délégations des trois républiques tiennent à vous exprimer les sentiments de très haute considération qu’ils portent au peuple turc et saluent la Conférence.”

Les négociations prirent fin le 10 octobre; le 13 octobre à 14 heures, le traité fut signé. Nous en donnons ci-dessous les articles I, II, IV (seulement le premier paragraphe), V, VI (seulement. la première phrase) et XV:

“1 - Le gouvernement de la Grande Assemblée nationale de Turquie et les gouvernements des Républiques socialistes d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de Géorgie considèrent comme nuls et non avenus tous les traités relatifs aux territoires se trouvant actuellement sous la souveraineté des gouvernements signataires et conclus entre les gouvernements ayant autrefois exercé le droit de souveraineté sur lesdits territoires. Cette clause s’applique aussi aux traités signés par les trois Etats de la Fédération transcaucasienne. Toutefois, le traité turco - russe du 16 mars 1921 signé à Moscou constitue une exception aux stipulations de cet article.

“2 - Chacun des gouvernements signataires s’engage à ne pas reconnaître tout traité de paix ou tout (autre) acte international qui serait imposé par contrainte à l’une des autres parties.

“En vertu de cette clause, les gouvernements des Républiques socialistes d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de Géorgie acceptent de ne pas reconnaître tout acte international relatif à la Turquie non reconnu par le gouvernement national de la Turquie, actuellement représenté par la Grande Assemblée nationale. De son côté, le gouvernement de la Grande Assemblée nationale de Turquie s’engage à ne pas reconnaître tout acte international relatif à l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie non reconnus par les Etats actuellement représentés par les Soviets d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de Géorgie.

“4 - La frontière nord-est de la Turquie est constituée par une ligne ayant pour point de départ le village de Sarp sur le littoral de la mer Noire et passant par le mont Hedismena, la ligne de partage des eaux de la chaîne de Şavsat, Kanlidag, l’ancienne frontière septentrionale des sandjaks d’Ardahan et de Kars, pour aboutir au point de confluence des rivières Arpaçay et Asagi Karasu, après avoir suivi le talweg d’Aras. Ce tracé a été déterminé d’après la carte d’état-major russe au 1/210.000 (verstes).

“5 - Le gouvernement de la Turquie et les gouvernements des Soviets de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan reconnaissent que la région de Nakhtchevan, dont les frontières sont définies dans l’annexe no 3 de ce traité, constitue un territoire autonome sous protectorat de l’Azerbaïdjan.

“‘6 - La Turquie accepte, sous les conditions énumérées ci-après, de céder à la Géorgie son droit de souveraineté sur la ville et le port de Batoum, ainsi que sur le territoire situé au nord de la frontière définie à l’article 4 de ce traité et faisant partie du district de Batoum.

“15 - Chacun des gouvernements signataires s’engage à proclamer, après la signature de ce traité, une amnistie générale pour tous les meurtres et délits commis en temps de guerre sur le front de l’Est par les sujets des autres parties.”

C’est ainsi que fut mis fin aux combats sur le front de l’Est. Katchaznuni analyse les événements de la manière suivante [4]:

“Au début de l’automne, la guerre turco - arménienne commença et nous fit plier le dos. Cette guerre, il était certainement impossible de l’éviter. Depuis 1918, la Turquie avait connu deux années de paix. Les précautions qui auraient permis d’analyser les résultats de la défaite et d’établir de nouveaux systèmes n’avaient pas été prises. Pendant deux ans, la Turquie avait ainsi connu une période de répit et avait Pu panser ses blessures. Des officiers jeunes et dynamiques étaient apparus, qui entreprirent de réorganiser l’armée à l’intérieur de l’Anatolie (...). S’il est un fait évident qu’on ne peut nier, c’est que nous n’avions fait aucun effort pour éviter la guerre. Il existe une seule raison impardonnable qui explique cette situation: nous n’avions aucune idée de la force des Turcs et nous étions très confiants en nos propres forces. C’est là l’essentiel de l’erreur. Nous n’avions pas peur de la guerre, parce que nous étions sûrs de vaincre. Avec l’insouciance propre aux ignorants et aux inexpérimentés, non seulement nous ne connaissions pas la force des Turcs, mais nous n’avions même pas pris de mesures pour protéger les frontières. Tout au contraire, de la même manière qu’on jette son gant lors d’un duel, nous avions occupé Oltu. C’était comme si nous recherchions la guerre. Quand la bataille commença aux frontières, les Turcs proposèrent une conférence de paix. D’un air méprisant nous avons refusé cette proposition. Ce fut une très grande faute. La raison n’en est pas seulement que nous étions sûrs de notre victoire, mais que la réconciliation était considérée comme impossible. La réconciliation aurait Pu ne pas se produire, mais elle n’était pas impossible. Parce que, malgré tout, il y avait beaucoup de chances pour que nous nous entendions avec les Turcs (...). Nous n’avons rien fait pour éviter la guerre; au contraire nous l’avons provoquée. N’avoir pas su estimer la force militaire des Turcs ni évaluer à leur juste valeur nos propres forces ont été des fautes impardonnables. La guerre s’est terminée sur notre défaite totale. Notre armée, qui était bien équipée et bien nourrie, ne s’est pas battue. Elle a toujours reculé, abandonné ses positions et ses armes et s’est réfugiée dans les villages (...). Lorsque, dans la deuxième moitié du mois de novembre, Karabekir Pacha arriva à Alexandropol, le gouvernement avait donné sa démission au Parlement; vaincu et méprisable, il ne pouvait plus rester à la tête de l’Etat. On allait s’asseoir à une table avec les Turcs, pour des négociations de paix et il était préférable que cela se fasse avec des personnalités nouvelles. Après un court moment d’hésitation, il fut décidé de constituer un nouveau gouvernement, composé de Dachnak et de socialistes révolutionnaires, sous la présidence d’U. Vratzian. Les Turcs avaient occupé Alexandropol. Au même moment, des bolcheviks arméniens, à la tête de l’Armée rouge, avançaient vers Agistaf et entrèrent dans Itchevan et Telijan. Un accord avait-il été conclu entre les Turcs et les bolcheviks? Au début, nous avions cru en une telle possibilité. Mais aujourd’hui, je pense le contraire, parce qu’on n’en a trouvé aucune preuve. Ce qui est probable est que les bolcheviks voulaient anéantir notre armée de l’intérieur et, pour cela, ils n’avaient pas besoin de passer un accord avec les Turcs (...).

“‘Le 1er décembre, à moins que ce ne fut le 30 novembre, nos représentants signèrent avec les Turcs à Alexandropol un accord, qui comportait de lourdes conditions, comme cela avait été le cas à Batoum. C’est pourquoi, le 1er décembre, le gouvernement Vratzian démissionna et céda le pouvoir aux bolcheviks.”

Les événements qui se sont déroulés ultérieurement dans la République arménienne étant en dehors de notre sujet, nous les laissons de côté.


3. Le front sud
L’armistice de Moudros avait imposé comme condition un retrait à l’est, en deçà des frontières antérieures à la déclaration de guerre mais, au sud, il ne reconnaissait pas aux Alliés vainqueurs le droit d’occuper les régions se situant au nord de la ligne du cessez-le-feu. L’article 10 prévoyait seulement l’occupation des défilés du Taurus.

Par contre, l’article 5 de l’armistice prévoyait que les garnisons du Hedjaz, de l’Asir, de la Syrie, du Yémen et de l’Irak devaient se rendre au commandement le plus proche des Etats de l’Entente et que les troupes de Cilicie, en dehors de celles qui devaient assurer la sécurité, devaient être démobilisées. Dans le deuxième paragraphe d’un télégramme envoyé le 3 novembre 1918 au commandement en chef, Mustafa Kemal écrivait:

“Nous considérons comme frontière de la Syrie celle du nord de la province de Syrie. S’il en est autrement, qu’on le fasse savoir. Nous n’avons laissé en Syrie aucune unité qui fût en contact avec nous. Nous disposons de forces au Hedjaz, mais nous avons perdu tout contact avec elles, même le contact radio. On sait que la région de la Cilicie englobe une grande partie de la province d’Adana, mais ses frontières sont assez floues. Il faudrait aussi revoir cela.”

Le commandement en chef, répondit le 5 novembre 1918 en précisant que, si cela était nécessaire, le tracé de la frontière de Cilicie serait communiqué.

La réponse de Mustafa Kemal à la même date offre un bel exemple de sa clairvoyance. Il écrivait en effet:

“(...) La raison pour laquelle je vous interroge sur les frontières de la Cilicie est que ce terme historique figure dans l’Atlas anglais, et que la région y a été dotée de frontières officielles. On retrouve à l’est de la Cilicie la frontière septentrionale de la Syrie et au nord une ligne passant par le nord de Maraş. Il n’y a aucun doute sur le fait que le gouvernement britannique, qui a inscrit le nom de la Cilicie à la place de celui d’Adana, considère la frontière syrienne comme étant le prolongement à l’est de la frontière nord de la Cilicie...
 
"Depuis quelques jours, les Anglais parlent de débarquer des troupes à Iskenderun. Or, sur cette carte de la Cilicie, Iskenderun se trouve justement sur la frontière entre la Syrie et la Cilicie; ceci tend à démontrer que le but poursuivi est d’occuper Iskenderun, puis, en partant de la route Iskenderun-Kirikhan-Katma, de couper la ligne de retraite de la Vile armée qui se trouve sur la ligne Antakya-Diricemal-Ahterin et, par conséquent, de faire comme cela a été le cas à Mossoul: obliger cette armée à se rendre. Le fait que les Anglais aient aujourd’hui lâché la bride aux bandes arméniennes dans la région d’Islahiye me renforce dans cette idée... J’ai ordonné qu’on ouvre le feu sur les Anglais, qui, sous quelque prétexte que se soit, feraient débarquer des soldats à Iskenderun. J’ai ordonné aussi à la VIIe armée de se retirer vers la frontière de la Cilicie, en passant par Katma-Islahiye et de laisser sur leur position actuelle un petit poste avancé.”

Voici la réponse envoyée par l’état-major en date du 5 novembre: ‘“Bien que, selon les termes de l’armistice, les Anglais n’aient ni le droit, ni les attributions pour occuper Iskenderun (...) le fait de vouloir utiliser Iskenderun peut apparaître comme une demande justifiée (...).“

Ainsi, le droit de débarquer à Iskenderun fut-il reconnu aux Britanniques.
Par la suite, ces derniers, tout comme les Français, faisant fi des termes de l’armistice, se mirent à occuper le sud.

Le 11 décembre 1918, un bataillon français composé de 400 Arméniens entra dans Dörtyol....
"Le 17 décembre 1918, sous le commandement du lieutenant-colonel Romieu, une unité française débarqua à Mersin. Il n’y avait que 150 soldats français sur les 1.500 qui constituaient l’unité. Le reste était composé de légionnaires arméniens. Le 18 décembre 1918, le commandant de l’armée d’occupation de la Syrie, le général Hamelin, fit son entrée en grande pompe à Adana. [1]”

Quant aux Anglais, ils occupèrent Antep le 1er janvier 1919, Maraş le 22 mars et Urfa le 24 mars. En fait, toutes ces localités avaient été attribuées aux Français par un accord secret. L’initiative anglaise entraîna donc de sérieux démêlés entre la France et l’Angleterre, mais les deux parties finirent par s’entendre et ces provinces furent transférées aux Français le 15 septembre 1919. Comme le désaccord franco-britannique ne nous concerne pas, nous n’allons pas nous étendre sur ce sujet. Ceux que la question intéresse peuvent consulter les ouvrages de Lloyd George et Evans, déjà mentionnés.

Kasim Ener, qui est l’auteur d’une excellente étude sur le front méridional pendant la guerre d’Indépendance, expose de la manière suivante les raisons qui conduisirent à la formation de ce front (p. 30-40):

‘“Le gouvernement ottoman, n’ayant pas remplacé le gouverneur démissionnaire Nazim Bey, la population turque se trouva administrée par un fonctionnaire sans autorité et elle fut abandonnée face aux Arméniens. Or, le général Hamelin lui-même, éprouvait des inquiétudes à propos des légionnaires et des membres des comités secrets. Les soldats français, quant à eux, étaient en petit nombre et se laissaient vivre dans l’oisiveté. C’est ainsi que des affrontements se produisirent tant à Iskenderun qu’à Belen, du fait du mauvais comportement et des débordements des Arméniens. Le 1er janvier 1919, des détachements arméniens en permission furent attaqués par les Turcs à Ozerli. Pour venger leurs morts, les Arméniens voulurent à leur tour tuer les musulmans qui leur tombaient sous la main. Ainsi, le 10 janvier 1919, près de Kahyaoglu (Sehitlik), la ferme d’Abo Aga fut attaquée. Ce dernier fut assassiné, ainsi que quatorze de ses ouvriers. Profitant du désordre qui régnait au moment du drame, l’un des ouvriers se cacha dans le four et put ainsi en réchapper. Le lendemain, il alla à la ville et fit le récit du drame. A la suite de cette affaire, quelques soldats arméniens furent arrêtés, mais ils ne tardèrent pas à être libérés.

“Le 10 février, les Arméniens attaquèrent les magasins turcs. Le 25 février, la maison du changeur Ahmet Efendi de Van, située dans le quartier de Saracan fut attaquée durant la nuit par son voisin Agop et les Kamovar, qui la mirent à sac. Le pauvre homme fut mis en morceaux à coups de baïonnette. Les musulmans étaient dans le désarroi. Suphi Pacha, ancien député d’Adana, se rendit auprès de la préfecture et obtint la promesse que les coupables seraient châtiés. Agop et ses amis furent arrêtés et incarcérés mais, arguant de leur innocence, on les relâcha. Le 4 mars, DellâI Ahmet fut trouvé assassiné dans sa maison. Des événements analogues se produisirent dans d’autres bourgades et villages. A la suite de ces meurtres, suivant l’exemple des populations des villes qui s’étaient organisées pour l’autodéfense, les Turcs passèrent à la guérilla, d’abord dans la région de Kirikhan-Kilis, puis dans les autres secteurs de la province. Sur ces entrefaites, le général Allenby divisa en deux les territoires que les Français devaient occuper, confiant l’administration civile à ces derniers et le contrôle militaire aux Anglais. Il nomma le général Brémond gouverneur de la zone septentrionale, avec Adana comme capitale (...). L’attitude de Brémond - qui déclara aux Arméniens qu’il leur apportait “les salutations de Boghos Noubar Pacha” - eut pour effet de rendre les membres des comités secrets encore plus arrogants (...). D’après les instructions d’Allenby, la nomination des fonctionnaires devait être soumise à l’approbation du quartier général britannique et, pour obtenir l’aide militaire, il fallait s’adresser au commandement d’occupation de la Cilicie. Mais Brémond poussa les choses beaucoup plus loin:

“1 - Il nomma dans la gendarmerie des officiers hors cadres et mit les dépôts sous séquestre.
“2 - Sous divers prétextes, il éloigna de leurs postes les enseignants et les fonctionnaires turcs qui paraissaient pêcher par un excès de patriotisme.
“3 - II fit modifier les uniformes de la police et de la gendarmerie. Le croissant qui figurait sur les kalpaks en fut ôté.
“4 - L’enseignement de la langue allemande fut supprimé dans les écoles. Le français devint la langue du commandement.
“5 - Il obligea les voyageurs à se munir d’un laissez-passer et de payer le prix des billets de train en monnaie d’or ou d’argent.
“6 - Il fit apposer sur les timbres-poste ottomans une surcharge avec la mention “Cilicie”.
“7 - Les postes et télégraphes furent soumis à une censure très sévère.
“‘8 - Les sentences des tribunaux d’Adana furent envoyées à la cour de cassation de Beyrouth.
“9 - Il obligea la population turque à se soumettre à ses ordres. Ceux qui ne le firent pas furent frappés de lourdes amendes.
“10 - Il donna aux Français, toutes tes affaires d’adjudication de sorte que le moindre officier subalterne français eut la possibilité de s’enrichir par des moyens publics ou privés.

“Devant cette attitude de Brémond, tes Arméniens s’enhardirent davantage encore et ils multiplièrent tes actes de banditisme et de sauvagerie...

‘“Du 15 au 18 février 1919, sous le commandement du général anglais W.S. Leslie, trois régiments d’infanterie, un régiment de cavalerie des Indes et un régiment anglais arrivèrent, calmant la peur et l’émotion. Le 19 février, le Comité de guerre se réunit et décida de supprimer une partie des légions arméniennes. Les légionnaires qui avaient commis des méfaits furent punis (...). Par contre, le 3 mars, à l’instigation et sur l’insistance de Brémond et avec l’approbation du maréchal Allenby, le général Leslie fit arrêter dans ses bureaux le commandant de la gendarmerie turque, Haşim Bey, et l’envoya en Egypte (...). Le capitaine Luppé fut nommé inspecteur de la gendarmerie. Les gendarmes turcs furent remplacés par des Arméniens. Le 8 mars, le capitaine Taillardat et le lieutenant Suby furent nommés à Kozan et, au cours du même mois, le capitaine Arrighi à Ceyhan, suivit immédiatement après l’envoi des forces d’occupation. Encouragés par tons ces faits, les réfugiés arméniens commencèrent à exercer leur oppression sur la population musulmane de la région. A Ceyhan, le muezzin Yunus Hodja fut assassiné pendant qu’il appelait à la prière...”

“Le 28 avril 1919, Brémond publia le communiqué suivant:
“Dans les 24 heures qui suivent, tons doivent déposer les armes auprès de la préfecture. A l’expiration de ce délai, tes maisons seront fouillées et si, l’on y trouve des armes, leurs possesseurs seront condamnés à mort.”

‘“Le lendemain de la publication de ce communiqué, les recherches commencèrent. Parce qu’ils possédaient un couteau de boucher, le fabricant de couverture Şerif ainsi que Mustafa le Polisci et l’Imam Ziya, subirent la bastonnade.

“(...) Durant les mois de I’été, grâce à la sollicitude des soldats musulmans des Indes, la population turque put quand même alter en villégiature dans les montagnes et à la campagne, mais ce furent les derniers estivages (...). Suite aux entretiens de Londres, il fut décidé de remplacer les soldats anglais par des Français. Conformément à cette décision, le 13 juillet 1919, deux bataillons d’infanterie commandés par le lieutenant Thibault, arrivèrent à Adana. D’autres troupes françaises débarquèrent à Iskenderun. L’ensemble des forces françaises installées en Cilicie furent placées Sons le commandement du colonel Piépape. La sécurité se trouvait de la sorte à nouveau menacée, car les deux bataillons d’infanterie en question étaient en fait composés de volontaires arméniens sous l’uniforme français (...). En se fondant sur les accords du 15 septembre 1919, le maréchal Foch affecta la 156e division, placée sous le commandement du général Dufieux, à la Cilicie. Le chef d’état major de la division était le commandant Hassler (...).

“Au moment du départ des Anglais de la région, les Français y disposaient de trois bataillons d’infanterie et de deux compagnies de cavalerie. Du fait de la faiblesse de leurs effectifs, ils se trouvaient dans une situation critique. Elle ne s’améliora qu’avec l’arrivée du général Dufieux et des troupes algériennes, le 1er novembre 1919. Ces troupes furent suivies par un régiment de Sénégalais.

“C’est ainsi que la 1re division d’Orient, placée sous le commandement du général Dufieux, se transforma en une armée complète, dotée d’armes et d’équipements modernes.

“Le quartier général de cette division se trouvait à Adana, avec la fanfare, le 21e et le 22e régiment, le 442e régiment d’artillerie, les bataillons d’artillerie lourde et de garnison. Le quartier général du 7e régiment de cavalerie, avec des compagnies de cavalerie, de chars, et d’aviation, se trouvait basé au même endroit. En outre, des civils arméniens avaient été armés, comme les légionnaires.

“Les choses commencèrent à aller mieux pour les Français après qu’ils eurent fait régner une sécurité complète dans le chef-lieu. Le colonel Piépape fut chargé d’assurer la relève des unités britanniques en garnison à Urfa, Antep et Maraş.

“Le général Gouraud fut nommé commissaire extraordinaire en Syrie-Cilicie et commandant en chef en Orient. Le 2 décembre 1919, le colonel Gracy, accompagné d’une délégation de personnalités de l’état-major revint à Adana. Laissant Brémond à la tête du service, il prit le commandement des troupes. Le 11 décembre 1919, ce fut au tour du général Gouraud d’arriver à Adana...

“Passant par les quartiers turcs et voyant que toutes les maisons étaient fermées, le général Gouraud demanda à Brémond: “Personne n’habite donc dans ces quartiers?“ Brémond répondit: “Mon Général, ce sont les Turcs qui y habitent, mais comme ils sont plus sauvages que les chrétiens, ils ne sortent pas dans la rue.” Mais le subtil général comprit de quoi il s’agissait lorsqu’il vit en visitant le lycée de garçons, que les élèves ne l’applaudissaient pas et que, malgré toutes les contraintes, ils refusaient de chanter l’hymne national français. Dès lors, il sut que la cause était perdue.”

Le général Gouraud quitta Adana le 12 décembre 1919 après avoir terminé son inspection et, comme le souligne de Véou dans son livre La passion de la Cilicie, “abandonna Brémond avec les 100.000 Arméniens que ce dernier avait installés dans la région de Çukurova”.

C’est encore par de Véou qu’on apprend que 70.000 de ces Arméniens avaient été installés à Adana et dans les villages environnants; 12.000 à Dörtyol, 8.000 à Saimbeyli et les autres Osmaniye, Kadirli et Kozan. En outre, 50.000 Arméniens avaient été amenés d’Istanbul et d’Anatolie à Antep, Maraş et Zeytun.
 
Avant de donner quelques indications sur les forces du front méridional, il convient d’examiner quelques documents français.

Le 19 novembre 1918, le haut-commissaire G. Picot, qui se trouvait à cette date au Caire, envoyait au ministère, le télégramme suivant [2]:

“Le commandant en chef, auprès de qui j’ai insisté suivant les instructions de V.E. pour que les Arméniens soient chargés d’assurer l’occupation des passages du Taurus, assure que son intention est de les envoyer dans cette région dès que faire se pourrait. La mesure me paraît d’autant plus urgente qu’ils viennent de provoquer à Beyrouth des incidents (mot passé) plus fâcheux.”

La note soumise par le ministre des Affaires étrangères français au président du Conseil, le 19 novembre 1918, est également fort intéressante [3];

“J’estime, comme vous qu’il y a lieu de prévoir la réunion ultérieure en Arménie, ou plus exactement dans tes trois vilayets turcs de Bitlis, de Van et d’Erzurum des forces arméniennes actuellement en Perse. Néanmoins il faut tenir compte que parmi les volontaires arméniens servant sous le chef Antranik, un nombre assez important est originaire de la petite Arménie, c’est-à-dire des districts septentrionaux de la Cilicie. Cette région devant aux termes de nos accords avec la Grande-Bretagne se trouver dans la zone d’influence française, il y aurait avantage à ce que les volontaires d’origine cilicienne puissent être dirigés vers Aïn Tab et être incorporés aux bataillons arméniens de l’armée d’Orient (...). II y aura certes lieu d’encadrer ces contingents d’officiers européens énergiques, afin d’éviter que la haine accumulée par leurs souffrances ne conduise les volontaires arméniens à user de représailles. S’ils se sentent surveillés il est probable qu’ils se comporteront en hommes civilisés.

“Il n’est pas possible de déterminer dès maintenant les limites d’une nation arménienne. Même avant les massacres de 1895, les Arméniens n’étaient pas la majorité de la population dans les vilayets dits arméniens. Dans ceux de Bitlis, de Van et d’Erzurum, ils se présentaient en groupes compacts, mais suivant les tendances de leurs auteurs, les statistiques faites sans recensement sérieux varient du simple au double. Dans les trois autres vilayets de Diyarbakir, de Mamuretelaziz et de Trébizonde la population arménienne était beaucoup moins dense et ne constituait qu’un médiocre pourcentage de la population.

“On peut sur ces données envisager la réunion des vilayets de Van, Bitlis, Erzurum, Trébizonde, pour former avec des districts détachés de Mamuretelaziz, de Diyarbakir et peut-être aussi avec les districts de la Transcaucasie russe groupés autour du mont Ararat un Etat de nationalités mixtes, jouissant de l’autonomie sous la garantie et la surveillance des Alliés. Dans cet Etat se trouveraient réunis: des Arméniens, des Kurdes, des Lazes (musulmans) et des Grecs ou plus exactement des Lazes hellénisés. Ayant un front de mer et des territoires agraires fertiles, ce petit Etat serait susceptible de vivre et de prospérer. Il est à présumer que l’autorité turque n’étant plus sur place pour envenimer les querelles de races, une bonne entente baste sur les profits à en retirer s’établirait assez aisément entre les divers éléments de la population.

“J’ajoute que la région de la Turquie ottomane dévolue à l’influence française devant s’étendre jusqu’aux frontières de cet Etat mixte, il serait naturel que la France reçut des puissances alliées le mandat de veiller au maintien de l’ordre et de la bonne entente. Nous verrions ainsi les possessions françaises confinées aux régions pétrolifères de la Caspienne, où sont déjà investis d’importants capitaux français et aux frontières de Perse, voie naturelle pour atteindre les districts de la Transcaspienne et profiter de leurs ressources diverses (...).“

On voit que les Français n’envisageaient pas de créer un Etat arménien en Cilicie, mais prévoyaient d’avoir une frontière commune avec l’Etat d’Arménie qui allait être constituée en Anatolie orientale (c’est-à-dire dans les territoires qui avaient été jadis attribués aux Russes) et pensaient y étendre leur influence.

Quand, en 1920, les Arméniens, par la bouche de Boghos Nubar Pacha, diront qu’on leur avait promis la création d’un Etat arménien en Cilicie, les Français iront jusqu’à taxer officiellement Boghos Nubar Pacha de mensonge.

Voyons en effet ce qu’écrivait le ministère des Affaires étrangères français, au président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat [4]:

“Monsieur le Président,
“A la suite de communications qui ont été faites à la commission des Affaires extérieures par M. Victor Bérard, vous m’avez demandé si, en 1916, ou depuis cette date, le gouvernement français avait pris envers l’Arménie l’engagement de constituer une Cilicie autonome.

“J’ai fait procéder à des recherches dans les archives de son département et j’ai l’honneur de vous faire savoir qu’il en résulte qu’aucun engagement de cette nature n’a jamais été pris.

“Dans une note que M. Victor Bérard, sénateur, a fait distribuer, Boghos Pacha prétend que M. Georges Picot lui a donné à Londres, où il l’avait mandé en octobre 1916, l’assurance que la France s’engageait à donner, après la victoire des Alliés, l’autonomie à la Cilicie placée sous sa protection.

“Cet engagement prétendu aurait été la contrepartie du recrutement de la légion arménienne qui avait été formée sur la suggestion de M. Georges Picot, pour contribuer à chasser les Turcs de Cilicie.

“Boghos Pacha, pour appuyer son dire, cite un télégramme qu’il a adressé, par l’entremise du ministère des Affaires étrangères, à son fils au Caire, le 27 octobre 1916, pour faire prendre les mesures nécessaires à la constitution de la légion arménienne. Il ajoute que le commandant Romieu chargé de cette formation aurait confirmé aux notables arméniens l’entente intervenue à Londres et leur aurait donné lecture d’une lettre de M. Briand, alors président du Conseil, déclarant qu’il s’était mis entièrement d’accord avec la délégation nationale arménienne.
 
“M. Georges Picot n’a jamais rendu compte au département de l’entretien qu’il aurait eu à Londres avec Boghos Pacha. Il n’avait, d’ailleurs, aucun mandat lui permettant d’engager le gouvernement français.

“Le télégramme de Boghos Pacha à son fils, fait état seulement de”l’assurance formelle qu’à la victoire des Alliés, les aspirations nationales des Arméniens soient satisfaites”. Le département n’aurait pas transmis ce télégramme s’il avait visé la Cilicie. La Cilicie n’y est pas mentionnée. La phrase citée ne pouvait viser que la constitution d’un Etat arménien dans des limites à déterminer par les puissances. C’est ce qui a été fait par le traité de Sèvres.

“Aucune minute de la lettre de M. Briand au commandant Romieu n’existe dans tes archives des Affaires étrangères.

“Aucun document d’aucune espèce ne confirme la déclaration de Boghos Pacha que M. Georges Picot lui aurait donné l’assurance que “La France prenant la Cilicie dans les limites de l’accord de 1916, y créerait une Arménie autonome”.”

Dans la suite de cette lettre, le ministère donne encore plusieurs preuves de la mauvaise foi de Boghos Noubar Pacha.

Nous avons repris ces paragraphes pour montrer à quel point cet homme, qui s’était arrogé le droit de parler au nom des Arméniens, pouvait travestir la vérité. Mais, revenons à notre sujet. Le 26 décembre 1918, le haut-commissaire Georges Picot envoya un télégramme dans lequel on lit:

“Le moyen le plus sûr d’asseoir notre influence auprès des Arméniens sur des bases solides est de constituer le noyau de leur armée sous nos bannières. [5]”

Le 30 janvier 1919, Georges Picot termine un autre télégramme de la manière suivante:
“Quant à l’indiscipline des organismes arméniens, on ne peut que la constater. Il est presque impossible d’y porter remède. [6]”

Le rapport envoyé le 27 juin 1919 par le général Hamelin au ministère de la Guerre est encore plus intéressant. Il concerne 19 sous-officiers, caporaux et soldats de la légion arménienne, traduits devant la cour martiale pour des agressions qu’ils avaient commises. Le général Hamelin écrivait [7]:

“Deux condamnations à mort ont été prononcées. Les deux condamnés ayant présenté un recours en révision et un recours en grâce, l’exécution du jugement a été suspendue.

“Mais il me paraît nécessaire de vous signaler de nouveau à cette occasion l’action que les comités arméniens exercent, d’une façon néfaste, sur les légionnaires enrôlés sous notre drapeau.

“Le compte-rendu du commissaire rapporteur mentionne cette action, dont mon service de renseignements était déjà informé.

“Mes télégrammes 166/G du 3 février, à 378/G du 10 mars, vous ont signalé les embarras que me causent les comités arméniens.
 
“Le 13 avril, sous le no 514/G, je vous avisais que les actes d’indiscipline des légionnaires arméniens étaient dus, en partie, aux incitations des agents du comité de l’Union nationale arménienne, et aussi, aux lettres provenant d’Egypte.

“Cet état de choses m’avait amené à en saisir le grand quartier général britannique qui, pour y mettre un terme, était intervenu auprès du comité arménien d’Egypte.

“Depuis, le commandant du 1er bataillon de la légion arménienne rendait compte, le 1er mai, du passage dans son unité de Monsieur Epremian, délégué du comité du Caire. En outre, tout récemment, le 29 mai, le colonel commandant les troupes françaises de Cilicie m’adressait copie d’un télégramme émanant du comité de Paris, signé “Nubar”, à l’adresse du même M. Epremian, demandant “des renseignements sur les légionnaires libérés” et dévoilant ainsi que la mission du délégué du Caire était envoyée d’accord avec le comité de Paris.

“Enfin, l’examen de la correspondance à destination de la légion arménienne continue à révéler des excitations à l’indiscipline et contre la France, adressées aux légionnaires par les notables arméniens de l’Egypte, et même, par quelques membres de l’Union nationale arménienne.

“Il est incontestable que les comités arméniens ont eu leur heure d’utilité lorsqu’il s’agissait de déterminer le courant des engagements, mais actuellement leur influence est pernicieuse, parce qu’elle entretient l’agitation politique parmi les troupes, qu’elle incite à l’indiscipline.”

Télégramme envoyé par Georges Picot le 16 juillet 1919 [8]:
“Le (colonel) Brémond me signale que divers éléments arméniens récemment encore favorables à la France évoluent dans un sens (nettement contraire) (depuis) quelques jours.

“Notamment, M. Damadian (dont) la propagande protestante américaine contre la France se ferait plus active encore que par le passé et le docteur Chamber serait suivi par tout le parti protestant arménien.”

On voit d’après ces télégrammes que les Arméniens continuaient, chaque fois que l’occasion s’en présentait, leurs agressions contre la population musulmane. Les Français s’attendaient à une telle situation, mais ils pensaient pouvoir la prévenir. Quant aux actions menées contre la France, elles s’expliquent par le fait que les Arméniens savaient que les Français ne leur accorderaient pas l’autonomie si cette région passait entre leurs mains. A l’époque de ces incidents, les négociations franco-britanniques qui allaient aboutir à la relève des Anglais par les Français dans cette zone battèrent leur plein. C’est la raison pour laquelle une ambiance antifrançaise s’était développée. Ceci était-il dû à des suggestions anglaises? Il est difficile de le savoir. Par ailleurs, le patriarcat arménien d’Istanbul déployait tous ses efforts pour qu’un grand nombre d’Arméniens soient concentrés dans la région. En effet, même si une Arménie autonome devait y être créée, il n’y avait plus d’Arméniens dans les provinces orientales de l’Anatolie et les conditions de vie et la situation économique y seraient si médiocres qu’il n’était guère envisageable d’y rassembler les membres des communautés dispersées. De plus, I’Est n’avait pas été occupé par tes forces de l’Entente et les Arméniens n’auraient donc pas eu la possibilité d’y agir à leur guise.

Par contre, la Cilicie était tranquille et sûre à tous les points de vue, et une concentration de la population arménienne augmenterait les chances de l’octroi d’une autonomie.

Les preuves de ce que nous avançons se trouvent encore une fois, dans les archives françaises.
Il en est question dans un rapport envoyé le 27 septembre 1919 par le haut-commissaire français à Istanbul à M. Pichon, ministre des Affaires étrangères [9]:

“Au cours du voyage qu’il vient d’effectuer en Anatolie, le lieutenant Dubreuil a été amené à constater que les Arméniens de la régidon de Césarée abandonnaient la contrée: cet exode serait motivé non par la crainte que ressentiraient spontanément les Arméniens, ceux-ci ayant rendu témoignage de la sécurité qui règne, au moins actuellement, dans la province, mais par les conseils et les exhortations qui leur parviennent de leurs coreligionnaires et de leurs évêques résidant à Constantinople, dans d’autres villes de la Turquie et même en Europe.”

Dans le rapport adressé en annexe le lieutenant Dubreuil écrivait:
“(...) J’ai l’honneur de vous faire savoir que les chrétiens de la région de Césarée abandonnent en masse leur contrée. Les raisons de cet exode comme l’ont expliqué les prêtres arméniens et tes délégués du conseil local arménien, ne résident pas dans la situation politique de la région, mais dans les renseignements et tes conseils qu’ils reçoivent de l’extérieur: Amérique, Smyrne, Adalia, Adana. Si ce départ en masse continuait, l’évêque épiscopal estime que dans 3 ou 4 semaines toute la population arménienne aurait disparu. L’évêque catholique de Césarée actuellement à Constantinople et qui dans différentes conversations que j ‘avais eues avec lui avant son départ, manifestait nettement le désir de m’entendre lui conseiller de ne pas rentrer dans son diocèse par précaution personnelle, est un des principaux instigateurs de cet exode par des conseils qu’il donne à ses ouailles par correspondance...

“(...) Le colonel Brémond, ému de cet exode dont il n’a pas compris, je crois, être un des facteurs, peut-être involontaire, a immédiatement conseillé une occupation alliée de Césarée.

“Après m’avoir entendu, le colonel Piépape, commandant les troupes de Cilicie, a télégraphié à Beyrouth l’exagération de l’interprétation qui avait été donnée à cette situation et j’espère que la demande du colonel Brémond ne recevra pas satisfaction (...).“

Voici encore, un dernier télégramme adressé à G. Picot en date du 21 octobre et qui se terminait ainsi [10]:

“Il est entendu par contre que nos troupes arriveront à Urfa, Marrache et à Aintab avant le départ des troupes anglaises (afin) d’éviter le reflux de (11) 000 Arméniens sur Adana, dont l’arrivée compliquerait singulièrement une situation déjà (difficile).”

Qu’ils soient d’origine française ou turque, les différents textes que nous avons cités pour expliquer comment et pourquoi la lutte nationale fut déclenchée en Cilicie aboutissent indéniablement à une même analyse de la situation.

A présent, voyons quelles étaient les forces en présence. Nous avons cité plus haut la description donnée par Atatürk le 19 mai 1919 de la situation des forces armées turques. Les unités les plus conséquentes étaient stationnées dans l’Est. Les autres se trouvaient réduites à un état squelettique. Il était même inconcevable d’envoyer des soldats dans les zones occupées par la France. L’affaire fit l’objet de discussions pour la première fois à Sivas.

Voici ce qu’écrivait à ce propos Kâzim Karabekir Pacha [11]:
“Aujourd’hui, dans la salle du commandement du 3e corps d’armée, Mustafa Kemal, Ali Fuat Pacha, Selahattin Bey, et moi-même, avons lu le brouillon des instructions destinées au mouvement national des régions d’Adana, Maraş et Ayintab. Après l’armistice, le gouvernement a commis l’erreur inconcevable d’évacuer les provinces d’Adana, Ayintab, Maraş et Urfa. Les Anglais en avaient profité pour occuper cette zone. Ces jours derniers, ils se sont retirés et les Français s’installent à leur place. Il est clair qu’on essaie depuis un an de susciter dans cette région une forte implantation arménienne. En installant ces Arméniens en Cilicie, les Français poursuivent leur but de constituer une Grande Arménie, où la masse arménienne de la Cilicie se trouverait réunie à l’Arménie proprement dite sous la protection française. Cela ressort des activités des Français et de la presse européenne. Les journaux anglais avalent écrit que cela était impossible. Pour sauver notre population dont le sort apparaissait comme tragique et pour libérer ces régions injustement occupées, nous allions lancer le mouvement national avec l’aide des 20e, 13e, 3e et 12e corps d’armée.”

Parmi les corps d’armée dont l’aide était attendue, le 20e se trouvait à Ankara, le 13e à Diyarbakir, le 3e à Sivas et le 12e à Konya. Les divisions les composant étaient dispersées dans diverses provinces. L’aide fournie ne put aller au-delà de l’envoi de quelques officiers capables d’organiser une résistance.

La seule aide matérielle qui put être apportée fut celle de la 41e division, rattachée au 12e corps d’armée et stationnée à Konya. De ce fait, les forces nationales du sud furent considérées comme dépendant de cette division.

D’après Kasim Ener, tes troupes engagées sur le front sud se décomposaient, en 1920, de la manière suivante [12]:

“Région de Tekelioglu Sinan Bey, allant de l’est de la rivière de Tarsus jusqu’à la chaussée de Kozan. Quartier général à Çeçeli (Karaisali).
 
“Groupes existants
“I - Groupe de Kavaklihan

“Est de Tarsus et pentes à l’est du ruisseau de Kusun. Commandé par le sous-lieutenant de garnison Cemal Efe. Quartier général à Çamtepe (Ce groupe a été également commandé par le lieutenant İbrahim).
“Troupes:
“a. Bataillon de Mulla Nasuh
1re compagnie: commandée par Tekelioglu Mustafa. 50 hommes
2e compagnie: commandée par Abdullah Halim. 40 hommes.
3e compagnie: commandée par Riza Efendi. 60 hommes.
4e compagnie: commandée par Mulla Nasuh, également commandant du bataillon. 55 hommes.
“b. Bataillon de Karaisali
1re compagnie: commandée par Derviş Aga. 80 hommes.
2e compagnie: commandée par Molla Mustafa. 60 hommes.
3e compagnie: commandée par Akkuş Aga. 20 hommes.
4e compagnie: commandée par Rifat Efendi. 50 hommes.
“L’effectif total du groupe était de 415 hommes.

“II - Groupe de Kumdere
“Zone: Ruisseau de Kusun et village de Gerdan. Commandé par le souslieutenant Cemil Cahit. Quartier général à Naili Hürriyet.
“Troupes:
1re compagnie: à Tepeçaylak. 70 hommes.
2e compagnie: à Yenice. 25 hommes.
3e compagnie: à Tekeliviran. 70 hommes. “L’effectif total du groupe était de 190 hommes.

“III - Groupe de Çakit
"Zone: du sud du village de Topçu à Gerdan, Kurttepe et Şakir Paşa. Commandé par le capitaine en retraite Rifat. Quartier général à Karahan.
“Troupes:
1re compagnie: commandée par Izzet Efendi. 75 hommes.
2e compagnie: commandée par Emin Efendi. 190 hommes (dont 40 cavaliers à Kahyaoglu).
3e compagnie: commandée par Abdulgani Efendi. 140 hommes (dont 40 cavaliers à Catalkuyu).
“Le groupe était donc composé de 325 fantassins et 80 cavaliers, soit 405 hommes.

“IV - Groupe de Seyhan
“Zone: de Kurttepe, à l’est de Kürkçüler. Commandé par le souslieutenant Nazim. Quartier général à Buruk.
“Le groupe avait un effectif de 400 à 500 hommes.

“L’ensemble des forces du mouvement nationaliste était ainsi de l’ordre de 1.500 hommes.
“Nous apprenons par les archives du département de l’histoire de la guerre, dossiers no 5/801 et no 8, classeur no 706, que le 2 juillet 1920, au moment d’encercler Pozanti, les forces nationalistes disposaient d’un canon abandonné par la IIe division, de deux petits canons de 5,5 pris aux Français et de 10 fusils automatiques pris aux Français pour la plupart.

“Le 11 août 1920, deux canons de 10,5 furent amenés sur le front de Kurttepe. Mais l’artillerie avait peu d’obus et les munitions manquaient.”

A la même époque, tes forces françaises étaient composée de la manière suivante:
“(...) D’après les renseignements obtenus le 13 août 1920, par la 4ie division, tes unités françaises sont composées de: 1 division, 4 régiments, chaque régiment étant constitué de 4 bataillons (3 bataillons d’infanterie et i bataillon de mitrailleuses).

“Chaque bataillon d’infanterie est constitué de 4 compagnies, dont une dotée de fusils automatiques.

“Chaque bataillon de cavalerie est composé de 4 compagnies, dont une équipée d’armes automatiques et tes trois autres de sabres.

“On ne dispose pas de renseignements détaillés sur les bataillons de mitrailleuses, mais on estime qu’ils sont composés, compte tenu de leur armement, de 4 compagnies.

“Chaque compagnie d’infanterie est composée de 140 hommes et dispose en moyenne de il armes automatiques.

“Chaque compagnie de mitrailleuses a un effectif de 150 hommes et dispose de 8 fusils-mitrailleurs.

“A Adana se trouvent 4 régiments d’infanterie, 1 régiment de cavalerie et leur quartier général, 1 compagnie de garnison. Un bataillon d’infanterie a été détaché pour assurer la défense de Misis.

“Vingt canons, un grand nombre de fusils-mitrailleurs, 5 véhicules blindés, des chars et des avions ont été mis à la disposition du général Dufieux. En outre, les Français utilisaient des milliers d’Arméniens qu’ils avaient armés.”

Telles étaient donc les forces en présence entre lesquelles la lutte se déroula sur le front Sud.
Le 7 janvier 1920, Mustafa Kemal Pacha envoya le télégramme suivant à Kâzim Karabekir [13]:

“A Son Excellence Kâzim Karabekir Pacha, “Commandant le 15e corps d’armée.
“En route pour la Conférence de la Paix à Paris, le commissaire extraordinaire français en Syrie et en Arménie, Fransuva Jur Piko (François Georges Picot) a quitté la Syrie et s’est arrêté à Sivas pour procéder à un échange de vues avec le Conseil des représentants et aussi pour s’informer de près sur nos aspirations nationales.

Lors de notre entrevue, nous lui avons expliqué que celles-ci étaient clairement inscrites dans la déclaration du congrès de Sivas. Nous lui avons dit aussi que, contrairement aux stipulations de l’armistice, la Cilicie, Urfa, MaraŞ et Ayintab avaient été occupées; que, dans des régions, les Arméniens se livraient à des extractions, que les Français traitaient les fonctionnaires du gouvernement ottoman d’une manière outrageante et que nous élevions de vives protestations devant cet état de choses. Nous lui avons déclaré que la nation était décidée à déployer toute son énergie matérielle et morale afin que cesse cette occupation injuste.

“Notre interlocuteur nous a répondu qu’il avait, avant son départ, ordonné le retrait des troupes arméniennes des lieux nouvellement occupés, ajoutant que “les Français reconnaissaient l’indépendance de notre Etat et souhaitaient son rétablissement”. Il a dit aussi qu’en contrepartie de concessions d’ordre économique à Adana, les .Français évacueraient Maraş, Ayintab, la région d’Urfa et la Cilicie; qu’il était probable que la France allait essayer d’obtenir de la part des autres Etats à la Conférence de la Paix la suspension de l’occupation; mais que, néanmoins, cela représentait son point de vue strictement personnel et confidentiel. Tout en nous disant de poursuivre l’organisation nationale comme dans le passé à Adana, Urfa, Maraş et Ayintab, il nous a prié de ne pas provoquer contre les Français une révolte armée. A cela, nous lui avons répondu que nous ferions en sorte que la population musulmane ne se livre à aucune agression tant que les Français et les Arméniens n’en donneraient pas de prétexte. Mais, avons-nous ajouté, si les Français et les Arméniens en donnent le prétexte, la responsabilité leur en incombera.

“M. Picot a pris des contacts pour avoir une information précise sur notre point de vue national avant d’aller à Paris. Par conséquent, plus que jamais, il faut continuer à développer les structures de notre organisation nationale dans les régions occupées et veiller à ce qu’aucune action armée n’ait lieu, jusqu’à nouvel ordre.

“Face à l’intervention de la police ou de la gendarmerie, qui est contraire aux stipulations de l’armistice et constitue une intervention dans nos affaires intérieures, le gouvernement et le peuple élèveront comme il convient une vive protestation.

“Pour l’instant, attendre en étant prêts, telle est l’attitude qui correspond le mieux à notre but politique.
MUSTAFA KEMAL."

Mais cet entretien ne donna aucun résultat. Les forces nationalistes furent donc obligées de se lancer dans la guérilla. Mais les actions réellement significatives ne commencèrent que le 20 janvier 1920, à Maraş et les Français se trouvèrent contraints d’évacuer la ville.

La lutte sur le front Sud ne présentait pas le caractère d’une guerre régulière. A Maraş, Urfa et Ayintab, elle prit la forme de combats isolés qu’il ne nous paraît guère nécessaire de décrire par le menu.

L’écho du premier affrontement parvint cependant en Europe, mais accompagné de tant d’exagérations qu’il convient d’en dire quelques mots.

Le 6 février, Zaven, patriarche arménien d’Istanbul commença par annoncer par télégramme à Noubar Pacha que 2.000 Arméniens avaient été massacrés à Maraş [14]. Le 25 février, l’agence Reuter porta ce chiffre à 70.000 [15].

A cette date, les négociations de paix se poursuivaient à Londres. A la réunion du 18 février 1920, Lord Curzon et Boghos Noubar Pacha déclarèrent que, selon des renseignements qu’ils avaient reçus de l’amiral britannique en poste à Istanbul, 20.000 Arméniens avaient été massacrés par les forces kémalistes à Maras. D’autres questions furent alors débattues telles que la déchéance du sultan, ou l’arrestation du grand vizir et celle des ministres [16].

Sur ces entrefaites, des renseignements furent demandés à Istanbul et à Beyrouth. Voici la réponse du général Gouraud, haut-commissaire en Syrie [17]:

“L’étude des événements de Marache et l’examen de tous les renseignements qui me parviennent concernant l’organisation du (mouvement) d’ensemble qui continue à menacer la Cilicie, confirment que l’agression des nationalistes turcs a été pour une bonne part causée par la protection que nous avons accordée aux Arméniens. Dans certains cas, cette protection d’un élément agressif lui-même et, d’autre part, plus capable que les Turcs de circonvenir les officiers et agents européens a été trop (marquée).

“V.E. a pu remarquer dans plusieurs de mes télégrammes et dans les instructions données au général de Lamothe adressés par valise au département, mon souci de faire cesser ce grief des Turcs.”

Le télégramme envoyé à Londres par le ministre des Affaires étrangères Millerand est plus intéressant encore [18]:

“Je suis surpris que Londres possèderait renseignements dont personne ici n’a connaissance et ne peut indiquer source (...)

“Il en résulte que jusqu’ici il est impossible de préciser qu’il y aurait eu quelque part des massacres arméniens. On en parle beaucoup mais personne n’a pu me fournir une indication sûre et exacte. En particulier, pour pertes arméniennes à Marache elles paraissent absolument fausses. Il semble que dans la lutte que nos troupes ont eu à soutenir dans cette ville, Arméniens auraient pris part à action et subi des pertes comme tous combattants. Une étude sérieuse des chiffres fait penser que ces pertes arméniennes n’ont pas excédé un millier.”

Il faut aussi considérer ce télégramme envoyé le 1er mars par le général Gouraud [19]:

“Renseignements les plus récents sur légion arménienne sont les suivants:
“1 - Légion arménienne comprend encore un état-major de régiment, une compagnie hors rang, une compagnie mitrailleuse; le tout représentait à la date du 5 janvier un effectif présent de 1 496 Arméniens dont 198 détachés dans d’autres formations (infirmerie, génie, ouvriers, administration).
“2 - L’augmentation de ces unités ne pourrait qu’accroître le trouble et les difficultés et constituerait une mesure politique des plus inopportunes.”

Il conviendrait de prendre en compte ces deux télégrammes afin d’apprécier comme il convient les allégations relatives à des massacres d’Arméniens. Lors de la séance de l’Assemblée nationale du 1er mai 1920, Atatürk parla des événements de Maraş dans les termes suivants [20]:

“Si vous le permettez, je vais vous entretenir un peu du front de Cilicie. Nous examinerons la situation dans la région que l’on pourrait appeler les “Trois Provinces”, c’est-à-dire la région d’Ayintab, Maraş et Urfa.

“Messieurs, contrairement aux termes de l’armistice et comme partout ailleurs, les forces de l’Entente ont pénétré également dans cette région. Par la suite, en se fondant sur un accord passé entre eux, les Anglais se sont retirés, laissant aux Français, qui les ont occupées, la Cilicie, Antep, Maraş, Urfa et toute la Syrie.

“Face à cette agression, le gouvernement central n’a pris aucune mesure; il n’a même pas élevé de protestation. Cela vous le savez tous...

“Mais, dans le programme national que nous avons adopté, ces régions se trouvent situées à l’intérieur de nos frontières et doivent être nettoyées de tout ennemi...

“Cependant, pour ne pas forcer nos ennemis à la guerre, nous avons toujours essayé d’éviter de provoquer des heurts sur le front. Mais les Français, après avoir injustement occupé ces régions, se sont comportés d’une manière très agressive. Ils ont perpétré de très mauvaises actions contre la population musulmane et ils ont laissé le soin de ces actions aux Arméniens sous uniforme français. On peut dire que, quelle qu’en soit la raison, certains événements sanglants ont eu lieu dans ce pays entre les Arméniens et notre peuple. Ces deux peuples sont dressés l’un contre l’autre et en particulier les Arméniens ont un vif sentiment d’animosité contre le nôtre. Par conséquent, c’était une très grande erreur que de pousser les Arméniens à nous attaquer, à attaquer la population musulmane. Car le but poursuivi par les Arméniens, particulièrement après qu’ils se soient vus protégés, est la liquidation de la population musulmane où qu’elle se trouve, en Cilicie, à Antep, Maraş ou Urfa. Nos frères qui se trouvaient dans ces régions ont subi de la part des Arméniens de très pénibles choses et ils appellent au secours pour préserver ce qui leur reste de sacré. Mais personne ne les entend. Malheureusement le gouvernement central ne leur a apporté aucune aide et pour toutes sortes de raisons, des mesures ostensibles et décisives n’ont pas été prises.

“C’est ainsi que la population de la Cilicie et de ses alentours ayant perdu tout espoir et se sentant condamnée à mort, s’est trouvée dans l’obligation de s’organiser pour se défendre. Il n’aurait pas été juste pour la population musulmane des régions voisines d’assister en spectateur aux événements.

“Néanmoins, de l’intérieur du pays et en particulier de Sivas, des patriotes aux grands cœurs sont accourus à la rescousse, ont pénétré dans la région occupée et ont lutté avec leurs frères pour la défense de leur existence et de leur honneur.
 
“La lutte continue. Le premier combat a eu lieu Li Maraş et ses résultats penchent en faveur de ceux qui sont dans leur droit.

“Par la suite, des combats ont eu lieu dans les régions d’Urfa et de Silifke. Là aussi, nous avons été victorieux et, aujourd’hui, nous poursuivons l’ennemi vers Arappinar.

“Les excès et les provocations des Arméniens, sont les causes des combats qui se poursuivent à Anteb. Des troupes sont arrivées de divers points pour appuyer les forces ennemies. Mais celles-ci ont été paralysées par les nationalistes. La région qui va jusqu’à la ligne de chemin de fer Adana - Islahiye est occupée par les forces nationales. C’est seulement à Misis et dans quelques autres endroits que subsistent des forces ennemies.

“Un peu plus loin à l’ouest, à Pozanti, les contingents ennemis sont encerclés et la région est sous le contrôle des forces nationales.

“La population de Silifke, pleine de zèle patriotique, a témoigné d’un courage exceptionnel devant le problème de la Cilicie. Ce sont les forces de Silifke qui ont libéré la région qui va jusqu’à Mersin, à l’exception de cette dernière ville.

“A Mersin également, nous dominons la situation. D’après les propos des camarades arrivés de Mersin il y a quelques jours, les forces françaises seraient très réduites et les Français très énervés. Je viens de vous exposer les derniers développements concernant le front cilicien.

“Si Istanbul n’était pas occupé et si votre haute Assemblée ne s’était pas rapidement réunie, il est fort probable que non seulement sur ce front, mais sur tous les autres, la lutte aurait continué sans coordination. Mais, ce qu’il faut avant tout, c’est avoir un organe central.

“Ainsi, jusqu’à l’établissement en commun d’une politique à suivre, nous avons considéré que l’arrêt des combats serait une mesure utile et nous avons publié un communiqué dans ce sens afin de ne pas aller plus avant. C’est pourquoi la ville de Mersin n’a pas été occupée. Mais nous pouvons nous en emparer dès que nous le voudrons.

“Messieurs, devant cette pression, les Français ont senti le besoin de se mettre en contact avec ceux qui l’exerçaient. Ainsi, une personnalité, Monsieur Albert Sarrault, vient d’arriver aujourd’hui, chargé par la France de s’entretenir avec nous.”

Dans son grand Discours, Atatürk rappelle les entretiens qui eurent lieu avec les Français [21]:

“Dans la zone d’Adana, des forces nationales, s’étaient organisées directement contre les troupes françaises dans les sections de Mersin, Tarsus, Islahiye et dans la région de Silifke; elles avaient passé à l’action avec une grande bravoure. Dans la zone est d’Adana, les actes d’héroïsme du commandant Osman Bey, qui se faisait désigner sous le surnom de Toufan Bey, méritent d’être relevés. Les détachements nationaux se rendirent maîtres des régions allant jusqu’aux portes des villes de Mersin, Tarsus, Adana. Ils assiégèrent les Français à Pozanti et les forcèrent à se retirer.

“Il y eut des rencontres et des batailles sérieuses à Maraş, Ayntab, Urfa. Finalement, les forces d’occupation furent obligées de se retirer et d’abandonner ces lieux. Je considère comme un devoir de signaler les noms de Kiliç Ali Bey et d’Ali Saïd Bey qui ont été les facteurs principaux de ces succès.

“Les forces nationales se constituaient et se consolidaient de jour en jour, dans les zones d’occupation française et sur les fronts français. Des troupes régulières avaient commencé à renforcer les forces nationales. Les forces d’occupation subissaient partout une pression violente et vigoureuse.

“Messieurs, devant cette situation, les Français cherchèrent, au commencement du mois de mai 1920, à entrer en contact et en pourparlers avec nous. Premièrement arrivèrent à Ankara un commandant et un personnage civil, venant d’Istanbul. Ces messieurs étaient d’abord allés d’Istanbul à Beyrouth. Haydar Bey, ex-député de Van, leur servait d’intermédiaire. Nos entretiens n’eurent pas de résultat important. Mais, vers la fin de mai, une mission française arriva à Ankara, sous la présidence de M. Duquest, agissant au nom du haut-commissaire de Syrie. Nous conclûmes un armistice de vingt jours avec cette mission. Par cette suspension d’armes provisoire, nous avions pour but de préparer les opérations préliminaires de l’évacuation de la zone d’Adana.

“Messieurs, cet armistice de vingt jours que je conclus avec la mission française, se heurta aux objections de quelques membres de la Grande Assemblée nationale. Or, les points que je visais en acceptant cet armistice étaient ceux-ci:

“En premier lieu, je voulais réorganiser, dans le calme, les forces nationales se trouvant dans la zone et sur les fronts d’Adana et qui avaient été partiellement renforcées par des troupes régulières. Envisageant la probabilité d’une dispersion des forces nationales durant cette cessation des hostilités, je donnais communication de la suspension d’armes en l’accompagnant d’instructions concernant certaines mesures à prendre. D’autre part, Messieurs, je voulais obtenir un avantage politique que je considérais comme important. Il va sans dire que la Grande Assemblée nationale et son gouvernement n’avaient pas encore été reconnus par les puissances de l’Entente. Au contraire, dans les questions touchant aux destinées du pays et de la nation, ces puissances étaient en rapport avec le gouvernement de Férid Pacha, à Istanbul. A ce point de vue, le fait que les Français, laissant de côté le gouvernement d’Istanbul, entraient en négociations et concluaient un accord avec nous sur une question quelconque, était à ce moment-là un avantage politique dont l’obtention était importante. Au cours des pourparlers pour l’armistice, je demandai clairement et formellement l’évacuation complète des zones se trouvant à l’intérieur de nos frontières nationales et occupées par les Français. Leurs délégués parlèrent de la nécessité qu’il y avait pour eux, de se rendre à Paris pour demander des pouvoirs à ce sujet. L’armistice de vingt jours fut considéré comme devant, en quelque sorte, accorder à ces délégués le temps nécessaire pour obtenir des pouvoirs permettant d’arriver à un accord plus important. Messieurs, l’impression que me firent ces pourparlers et ces conversations, était que les Français allaient évacuer Adana et sa région. J’avais fait part à l’Assemblée de mon avis et exprimé ma conviction à ce sujet. Cependant, bien que les Français, en occupant Zongouldak avant l’expiration de l’armistice, aient voulu montrer que l’accord ne concernait que la seule zone d’Adana, nous interprétâmes ce geste comme la rupture de l’armistice. De ce fait, notre entente avec les Français fut retardée pour quelque temps.”

La lutte continua dans le Sud. Il convient de rappeler ici une affaire connue sous le nom de Kaçkaç, dont très peu de personnes ont gardé le souvenir. (“Sauve toi, sauve toi” en turc) [22]:

“Les gens d’Adana appellent Kaçkaç, l’exode du 10 juillet que nous avons mentionné parmi les événements de l’année 1920. Ce terme a été utilisé par le musulmans d’Adana qui, ce jour-là, se mirent à fuir sous les coups de feu vers les jardins d’Oba.

“Les Français ne s’attendaient nullement .à ce que la population quitte de la sorte travail et domicile. Suite aux événements du 4 juillet 1920, les Français proclamèrent l’état de siège par le texte suivant:

“Ordre général
“1 - Contrôle administratif.
“A l’exception des détachements en possession d’un certificat écrit de l’inspecteur de la police, du directeur de la police ou de son adjoint, il est interdit de se promener armé dans les rues d’Adana à partir du 5 juillet.

“2 - Personne ne pourra entrer ou sortir de la ville en étant armé. Chaque détachement sera conduit sous la responsabilité d’un officier. Ce dernier, sera muni d’un ordre du commandant du détachement, qui mentionnera son nom, son métier et ses signes distinctifs.

“Ceux qui contreviendraient, qu’ils soient des membres des détachements ou des particuliers, seront arrêtés par le premier poste de police français et seront désarmés à 20 mètres de ce poste. L’administration régionale sera informée de cette arrestation et l’enquêteur envoyé étudiera l’indentité de la personne appréhendée.

“3 - Le 6 juillet, les cafés seront fermés jusqu’à midi. A partir de cette date, ils pourront ouvrir de 12 h à 17 h. Les restaurants seront ouverts de 11 h à 14 h et de 18 h à21 h.

“4 - La nuit, personne ne sortira dans la rue sans une lanterne. Les habitants doivent êtres rentrés chez eux au plus tard à 22 h. A partir de 23 h, toute lumière doit être éteinte dans les maisons. Les salles de théâtre fermeront leurs portes à 22 h.

“5 - Les personnes détenant armes et munitions, quelles qu’elles soient, doivent en faire par écrit la déclaration au commissariat de leur quartier. Cette déclaration écrite sera envoyée à la préfecture le 9 juillet avant midi.

“6 - Aucune réunion ne peut avoir lieu sans autorisation spéciale de gouvernorat. Tout rassemblement dans les rues est interdit. De tels rassemblements seraient disperses par les forces armées.

“7 - D’après les décisions du conseil l’état de siège et en fonction des ordres contenus dans ce communiqué, le conseil de guerre de la Cilicie décidera des peines et châtiments à infliger. L’administration civile s’occupera, comme par le passé, des affaires qui ne concernent pas l’administration militaire.
GENERAL DUFIEUX
Commandant la ire division de l’armée d’Orient.”

“Après la proclamation de l’état de siège, le Général Dufieux décida d’attaquer le 9 juillet la plaine de Yüregir à partir de Yarbaşi et, pour ne pas laisser ses troupes entre deux feux, essaya de faire fuire les Turcs; en particulier ceux qui habitaient le secteur sud d’Adana. Mais, au second jour de l’exode kaçkaç, quant il s’aperçut que les quartiers musulmans étaient déserts, il se repentit de ce qu’il avait fait à l’instigation de Brémond.

“Comme les Arméniens ne pensaient pas que les Français allaient être vaincus, ils avaient poussé Brémond à faire fuir les populations musulmanes en vue de créer un Etat arménien à Adana. Les Arméniens furent saisis d’angoisse devant la levée de cette énorme masse de forces nationalistes, prêtes à tout pour obtenir la souveraineté et qui allaient renforcer les “bandes”, ainsi qu’ils les appelaient.

“Telle est la raison essentielle pour laquelle, le 12 juillet 1920, l’épouse du capitaine Ahmet, commandant la gendarmerie, fut envoyée par Brémond à Oba, afin d’assurer le retour à Adana de ceux qui avaient pris part à l’exode.

“L’exode de dizaines de milliers de musulmans dura quatre jours (...). Le 13 juillet 1920 au soir, à l’exception d’un très petit nombre de Turcs qui n’avaient Pu quitter la ville et de quelques domestiques des Français, il ne restait à Adana, que très peu de musulmans.”

La lutte contre les Français se poursuivit jusqu’au mois de mars 1921. Brémond, qui avait agi comme une véritable personnification du mal, fut écarté le 4 juillet 1920. Le front Sud fut officiellement liquidé le 20 octobre 1921 par les accords d’Ankara. De ceux-ci, Atatürk dit dans son Grand Discours [23]:

“Messieurs, après la victoire de Sakarya, l’accord d’Ankara marque la reprise de notre contact avec l’Occident suivie d’un résultat positif. Cet accord fut signé à Ankara le 20 octobre 1921. Je voudrais procéder à un bref exposé pour vous donner une idée de cette situation.

“On sentait que les Français qui, outre la Syrie, occupaient les provinces turques que je viens de nommer, étaient pour diverses raisons, disposés, eux aussi, à s’entendre avec nous. Quoique l’accord conclu entre Békir Sami Bey et Monsieur Briand - accord inacceptable pour le gouvernement national - eût été repoussé, ni les Français, ni nous ne nous montrions désireux de continuer les hostilités. Des deux côtés on s’employa donc à prendre contact.

“Le gouvernement français avait envoyé à Ankara Monsieur Franklin Bouillon, ancien ministre, d’abord à titre non officiel. Je négociai moi-même avec M. Franklin Bouillon qui était arrivé à Ankara le 9 juin 1921, pendant deux semaines environ, en présence de Fevzi Pacha et du ministre des Affaires étrangères, Yusuf Kemal Bey (...).

“(...) Moi, je posai le principe que notre point de départ à nous, serait le pacte national. M. Franklin Bouillon, relevant les difficultés qu’il y avait à engager la discussion sur les principes, parla du traité de Sèvres. Après quoi, comme s’il s’agissait d’un fait accompli, il fit observer que nous ferions bien d’accepter comme base de nos pourparlers l’accord conclu à Londres entre Békir Sami Bey et Monsieur Briand, quitte à discuter les points qui seraient en contradiction avec le Pacte. A l’appui de cette proposition, il allégua que nos plénipotentiaires n’avaient pas parlé à Londres du Pacte national, qu’au surplus, en Europe, comme à Istanbul, on n’avait pas saisi assez bien le sens et la portée exacte du Pacte et du Mouvement national. Dans mes répliques, je fis remarquer que de l’ancien Empire ottoman était né un nouvel Etat turc et qu’il fallait le reconnaître. Qu’en tout cas, cette nouvelle Turquie s’arrangerait pour faire reconnaître ses droits, à l’égal de tout autre peuple indépendant. Le traité de Sèvres, dis-je, est un arrêt de mort à ce point néfaste pour la nation turque que nous demandons que le nom même n’en soit pas prononcé par un ami. Il ne sera pas prononcé au cours des présents pourparlers. Nous ne saurions nouer des relations empreintes de confiance avec les pays qui n’ont pas banni de leur esprit le traité de Sèvres. Ce traité est inexistant à nos yeux. Si le chef de la délégation turque qui s’est rendue à Londres, n’a pas parlé dans ce sens, cela signifie qu’il n’a pas agi selon les instructions et dans les limites des pouvoirs qui lui avaient été donnés. Il s’est rendu coupable d’une faute. Nous nous apercevons bien que cette faute a fait naître en Europe, et notamment dans l’opinion publique française, des impressions défavorables. Si nous suivons le même chemin que Békir Sami Bey, nous tomberons dans le même piège. Il n’est pas possible que l’Europe ignore notre Pacte national. Il est possible qu’elle ne connaisse pas le terme. Mais l’Europe et tout l’univers qui nous voient verser notre sang depuis des années, ont dû certainement réfléchir aux causes qui ont provoqué ces luttes sanglantes. Il n’est pas vrai de dire qu’Istanbul ignore le Pacte et la lutte nationale. La population d’Istanbul, à l’instar de tout le peuple turc, est parfaitement renseignée sur notre lutte qu’elle approuve complètement. (...)

“Sur ma déclaration que Békir Sami Bey avait outrepassé ses instructions, M. Franklin Bouillon voulut savoir s’il pourrait parler de la chose. Je lui dis qu’il était libre d’en faire part à qui il voudrait. M. Franklin Bouillon cherchant à trouver des excuses pour ne pas s’écarter de 1’arrangement conclu par Békir Sami Bey, fit de nouveau valoir que celui-ci n’avait parlé à personne de l’existence d’un pacte ni de son obligation à respecter les limites tracées par ce pacte; que s’il en avait parlé, on aurait pu discuter et agir conformément aux nécessités de la situation, mais que la situation actuelle rendait la question difficile. L’opinion publique, a-t-il ajouté, se dira: pourquoi donc ces Turcs n’ont-ils pas fait aborder le sujet par leur plénipotentiaire? Maintenant ils cherchent tout le temps Li créer de nouvelles questions.

“Finalement, après de longs pourparlers, M. Franklin Bouillon proposa d’ajourner la discussion pour lui permettre de lire le Pacte et d’en comprendre le sens. Après quoi, lecture étant faite des articles du Pacte, pris un à un, du commencement jusqu’à la fin, on continua les négociations. (...)

“Messieurs, durant des journées entières, nous eûmes des échanges de vues avec M. Franklin Bouillon sur une foule de questions, les unes importantes, les autres d’ordre secondaire. Je crois qu’en fin de compte, nous sommes arrivés à nous connaître réciproquement, tels que nous étions réellement, avec nos idées, nos sentiments et nos caractères. Mais il fallut encore quelque temps pour arriver à fixer les points d’un arrangement définitif entre le gouvernement national et le gouvernement français. Qu’attendait-on? Peut-être que l’existence nationale s’affirmât par un événement encore plus impressionnant que les deux batailles d’Inönü...

“En effet, l’accord d’Ankara que M. Franklin Bouillon signa après l’avoir fait définitivement agréer Li son gouvernement, est un document qui entra en vigueur, ainsi que je vous l’ai déjà dit, le 20 octobre 1921, trente-sept jours après la grande bataille de la Sakarya. Grâce Li cet accord, des parties précieuses de la patrie furent délivrées de l’occupation sans que rien n’eût été sacrifié de notre indépendance politique, économique, militaire ou autre. Par cet accord, nos aspirations nationales furent admises et formulées pour la première fois par une puissance occidentale. Par la suite, M. Franklin Bouillon vint encore plusieurs fois en Turquie, cherchant toujours l’occasion de manifester les sentiments d’amitié qui s’étaient établis entre nous Li Ankara dès les premiers jours.”

Voici le texte des Accords d’Ankara:
“Article 1 - Chacune des deux parties contractantes déclare que l’état de guerre prendra fin dès la signature du présent accord. Les armées, les fonctionnaires civils et la population en seront immédiatement informés.

Article 2 - Suite Li la signature de cet accord, chacune des deux parties s’engage Li libérer les prisonniers de guerre ainsi que tout ressortissant, turc ou français, emprisonné ou arrêté. Chacune des deux parties s’engage à payer les frais de déplacement de ces personnes en les renvoyant dans la ville la plus proche.

Article 3 - Suite Li la signature de cet accord et au plus tard au terme de deux mois, les troupes françaises se retireront au sud de la ligne indiquée dans l’article 8, les troupes turques, au nord de cette ligne.

Article 4 - Pendant la période définie dans l’article 3, une commission mixte étudiera les conditions d’application de cet article.

Article 5 - Chacune des deux parties s’engage à proclamer l’amnistie générale dans les régions évacuées.

Article 6 - Le gouvernement de la Grande Assemblée nationale de Turquie s’engage, en se fondant sur les principes définis lors des conventions passées entre les Alliés, leurs ennemis et certains de leurs amis, que les droits des minorités seront préservés tel que cela a été reconnu dans le Pacte national.

Article 7 - Une administration spéciale sera établie dans la région d’Iskenderun (Hatay). La population d’origine turque bénéficiera de tous les moyens pour développer sa culture; la langue turque sera la langue officielle.

Article 8 - La ligne définie dans l’article 3, ira du golfe d’Iskenderun et de Payas jusqu’aux gares de Meydani Ekbez, Kilis et Çoban Beyli, puis de là à Nusaybin, la ligne de chemin de fer restant du côté turc.

Les gares de Payas et de Çoban Beyli resteront en Syrie. Dans le mois suivant la signature de cet accord, une commission mixte, composée de délégués des deux parties, sera chargée de déterminer et de contrôler les modalités de l’établissement de cette ligne.

Article 9 - Le mausolée appelé Tombeau du Turc qui se trouve dans le fort Djaber, tombeau de Süleyman Chah, qui fut le grand-père du sultan Osman, fondateur de la dynastie ottomane, sera, ainsi que ses dépendances, possession de la Turquie. La Turquie y établira une garde et y hissera son drapeau.

Article 10 - Le gouvernement de la Grande Assemblée nationale de la Turquie accepte que les droits d’exploitation de la succursale d’Adana des chemins de fer de Bagdad, dans sa partie située entre Pozanti et Nusaybin, ainsi que toutes les activités commerciales et de transports, reviennent à un groupe français qui sera désigné par le gouvernement français. La Turquie utilisera la ligne des chemins de fer qui va de Meydani Ekbez à Çoban Beyli, à des fins de transports militaires.

Article 11 - Suite à la mise en application de cet accord, une commission mixte étudiera la réglementation de la douane entre la Turquie et la Syrie. En attendant, les deux gouvernements resteront libres de leurs mouvements.

Article 12 - La Turquie et la Syrie utiliseront équitablement les eaux du Kirik. Le gouvernement syrien pourra prendre de l’eau dans la partie turque de I’Euphrate, à condition d’en payer les frais.

Article 13 - La population et les semi-nomades ainsi que les propriétaires de biens et de terres de part et d’autre de la frontière jouiront de leurs droits comme par le passé et pourront utiliser les pâturages. Ils pourront circuler librement sans payer ni taxe ni impôt et pourront transporter en toute liberté de moyens de transport, bétail, graines et plantes. Ils seront soumis aux impôts afférents au pays dans lequel ils vivent.”

L’évacuation du Sud par les Français est décrite par Kasim Ener de la manière suivante [24]:
“La communauté arménienne d’Adana, suite à la signature de l’accord d’Ankara organisa un meeting. Les Arméniens fermèrent leurs boutiques et leurs magasins. Mais l’administration militaire française ramena le calme. Sur Ce, le général Dufieux reçu au siège de la préfecture les notables chrétiens. Il leur expliqua les bases de l’accord et, après leur avoir annoncé l’instauration de l’état de siège, leur demanda de ne pas se livrer à des excès, ni d’arborer des drapeaux, disant qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur.
 
“Pendant ce temps, notre représentant à Paris, Ferit Bey, venait lui aussi d’arriver à Tarsus. Il y fut accueilli par le lieutenant-colonel Sarrou et tous deux partirent pour Mersin. Lorsqu’ils y arrivèrent, Sarrou déclara qu’il n’avait aucun doute quant à la manière équitable dont la Grande Assemblée nationale de Turquie allait agir et que ceux qui troubleraient l’ordre au moment de l’évacuation seraient remis entre les mains du gouvernement d’Ankara (15 novembre 1921).

“Le général Dufieux, quant à lui, fut mécontent et peiné par le contenu de l’accord d’Ankara. Sa fierté militaire avait du mal à admettre que les Français dussent rendre la Cilicie aux Turcs. C’est la raison pour laquelle il évita les contacts et ne voulut pas être présent au moment de l’évacuation. Il quitta Adana le 24 novembre 1921, accompagné de son quartier général. Avant son départ, il visita le cimetière français d’Adana. Au moment où il déposait une gerbe sur les tombes, il prononça un discours qui commençait par: “Ô soldats français, nous avons fait couler en vain votre sang” et dans lequel il exprimait sa profonde tristesse.

“Quant aux membres des comités secrets arméniens qui, durant l’occupation, s’étaient livrés à des exactions sans nom, ils étaient pleins d’inquiétude. Pour mieux expliquer leur état d’esprit, voici le texte d’une lettre envoyée d’Iskenderun, le 29 novembre 1921 à la délégation arménienne de Paris par le catholicos de Sis: “Suite à l’accord signé par Franklin Bouillon, les Arméniens ont commencé à être saisis de panique. Sur ces entrefaites, les représentants de toutes les villes occupées se sont réunis sans qu’une décision quelconque soit prise. La raison en est la peur d’un massacre lors de l’arrivée des kémalistes. Nous avons examiné ensemble l’éventualité du départ des Arméniens et ce qu’ils allaient faire pour ne pas se retrouver dans une situation misérable. Les kémalistes s’attendaient à un exode massif, mais ne le désiraient pas. C’est pourquoi ils firent savoir par l’intermédiaire de leurs agents à Adana qu’ils voulaient rencontrer les autorités religieuses de Pozanti. Les agents kémalistes d’Adana étaient Süleyman Vahit, Gergeli Ali, Mücteba Ramazanoglu et Mustafa Efendi. Ils envoyèrent à nos chefs une lettre signée de Suphi Bey d’Adana, et du maire Mehmet Fuat Diblan. Ces derniers faisaient savoir qu’ils voulaient nous rencontrer et nous invitaient à le faire, soit à Kelebek, soit à Dikili. Les autorités françaises nous demandèrent d’accepter cette invitation et mirent à la disposition de nos représentants des voitures pour qu’ils s’y rendent. La communauté chrétienne était représentée par Monseigneur Elysée, Monseigneur Keklikian et par le pasteur protestant Harutionian. Un Arménien, un Grec et un Turc chaldéen (Asuri), appelé Cukur Aslan, les accompagnaient. Le 15 novembre 1921, ils furent emmenés par les agents kémalistes à Kelebek. Un peu plus tard, les kémalistes arrivèrent. Après avoir annoncé qu’ils n’avaient aucun titre officiel et qu’ils ne parlaient pas au nom du gouvernement d’Ankara, Suphi Pacha fut le premier à prendre la parole. Il dit qu’en tant qu’enfant du pays et concitoyen, il se faisait un devoir de nous rencontrer et de discuter avec nous. Il ajouta qu’il pensait prendre une décision pour empêcher la fuite des Arméniens. Il a ajouté que le gouvernement kémaliste était bon et loyal et que les lois turques traiteraient sur un pied d’égalité chrétiens et musulmans. Le Docteur Eşref et Diblan Bey, qui se trouvaient parmi les délégués, dirent la même chose. Quant à nos chefs religieux, ils déclarèrent que les accords franco-turcs ne contenaient pas un seul article particulier garantissant le droit des chrétiens et, comme la délégation turque n’avait pas de titre officiel et bien qu’on ne puisse mettre en doute sa sincérité, elle ne présentait aucune garantie. Cependant avant de quitter la réunion, ils promirent de faire tout ce qui serait possible.

“Quant aux Arméniens, leur exode s’accéléra. Devant une telle situation, Hamit Bey, gouverneur kémaliste d’Adana, Muhittin Pacha et, surtout, les Français, sur l’insistance du colonel Sarrou invitèrent une nouvelle fois nos représentants à rencontrer les Turcs à Yenice. Franklin Bouillon y arriva le même jour, accompagné de nos délégués à Mersin et à Tarsus. Une réunion eut lieu sous sa présidence. Hamit Bey et le nouveau consul de France, M. Laporte, participaient à cette réunion. De nouveau, les mêmes propos furent tenus, de nouveau on insista auprès des Arméniens pour qu’ils ne partent pas. Le 23 novembre, M. Franklin Bouillon invita nos chefs religieux à une rencontre à son domicile (à l’ancienne gare). Il leur dit que le gouvernement kémaliste était animé d’excellentes intentions et qu’il allait protéger les chrétiens. Mais tout cela manquait de garanties officielles. C’est pourquoi la population chrétienne arménienne, ayant perdu tout espoir, s’enfuit en utilisant n’importe quel moyen de transport. Seuls les fonctionnaires et les malades restèrent à Adana. Les écoles ont été fermées. Etant donné que nous n’avons pas pu aider les Arméniens, on a envoyé un télégramme au général Gouraud par l’intermédiaire du général Dufieux. Nous avons demandé que les orphelins et les malades soient pris en charge et transportés par les Français et que les autres soient dirigés vers Iskenderun depuis Dörtyol. Quant à nous-mêmes, nous avons demandé à être envoyé à Alep. Le 23 novembre, nous avons reçu la réponse du général Dufieux. Il nous demandait d’être prêts pour le 25 novembre et nous annonçait qu’il partirait avec nous. Le 29 novembre, Franklin Bouillon est arrivé à Iskenderun, accompagné du nouveau consul. Le consul s’est longuement entretenu avec nous. Voici le résumé de cet entretien: “Le futur gouvernement sera juste et protègera les intérêts des minorités. C’est pourquoi il faudrait éviter des souffrances à ceux qui émigrent et des risques pour leurs biens. Pour cette raison, que ceux qui sont partis, reviennent. Votre départ va briser la confiance de la population arménienne vis-à-vis des gouvernements turcs et français. En même temps, votre action peut être considérée comme un manque de fidélité envers la France. Les Français ont enterré pour vous 5.000 de leurs enfants.” Le consul Laporte a ensuite fait état de l’honnêteté de Hamit Bey, j’ai répondu à ces paroles: “Oui, quand j’étais à Diyarbakir, Hamit Bey s’est réellement comporté d’une manière très honnête. Je le connais et j’ai confiance en lui. Mais on ne peut pas mettre la vie des chrétiens en danger parce qu’on a confiance en la personne d’un seul homme. Nous nous inclinons devant ce que les Français ont fait pour nous. Mais, depuis l’armistice, 30.000 Arméniens sont morts pour la France.”
 
“Ainsi s’acheva la conversation.” (Le 25 novembre 1921, le catholicos quitta Adana à destination d’Iskenderun.)

“Il ressort des faits exposes plus haut que si les Arméniens émigrèrent en masse, malgré les promesses qu’ils avaient reçues, ce fut en raison des innombrables crimes commis par les membres des comités secrets et des Gamavors. Les Grecs, qui n’avaient pas été impliques dans ces troubles demeurèrent sur place, de même que les Juifs.

“Entre-temps, le général Gouraud avait envoyé par l’intermédiaire du général Dufieux un message aux Arméniens, dans lequel il leur disait de rester à Adana et d’avoir confiance dans la justice turque.”

Le mercredi 1er décembre 1921, la cérémonie du transfert de pouvoir eut lieu à Adana. C’est ainsi que le front Sud disparut.


4. Le front occidental
Pendant la guerre d’indépendance, le front occidental était celui de la lutte contre les Grecs. En apparence, les Arméniens n’y jouèrent aucun rôle. Cependant, si nous mentionnons ce front, c’est parce que ces derniers y agirent de concert avec les Grecs.

C’est ainsi notamment que les Arméniens étaient présents lors des attaques et des exactions qui coûtèrent la vie à de nombreux Turcs le jour de l’occupation d’Izmir par les Grecs. Dans le chapitre du rapport Bristol intitule “Expose des faits survenus depuis l’occupation, qui ont été établis au cours de l’enquête entre le 12 août et le 10 octobre 1919” [1], il est écrit au paragraphe 22 que parmi les personnes condamnées par le tribunal militaire grec d’Izmir, institue à l’occasion des événements du 15 et du 16 mal, il y avait aussi deux Arméniens.

De même, la commission interalliée qui enquêta sur les événements de Yalova et de Gemlik nota dans son rapport date du 23 mal 1921:

“Les membres de la commission viennent d’établir qu’il existait un plan d’anéantissement systématique de la population musulmane et de destruction des villages turcs se trouvant dans la partie occupée par l’armée grecque des districts de Yalova et de Gemlik. Ce plan à été mis en application par des bandes grecques et arméniennes agissant sur les ordres des autorités helléniques et qui se sont même fait aider de temps à autre, par des troupes de l’armée régulière. [2]”

Dès le début de l’année 1921, les Grecs enrôlèrent dans leur armée des chrétiens de nationalité turque, parmi lesquels se trouvaient, évidemment, des Arméniens. C’est pour cette raison que, dans cette région, ces derniers durent suivre les Grecs lorsque ceux-ci commencèrent à se retirer.

Lors de la conférence de Lausanne, Ismet İnönü souligna ce fait et personne ne le contredit. Dans le chapitre suivant, qui concerne la conférence de Lausanne, nous rapporterons fidèlement les propos d’Ismet İnönü.
 
Telle est la raison pour laquelle nous avons jugé nécessaire de faire ici mention du front occidental, fût-ce en quelques phrases.

Peut-être aurait-il fallu aussi écrire un autre chapitre intitulé “Le front d’Istanbul”, dans lequel auraient été exposés les agissements du patriarcat, des Arméniens et de certains Turcs dépourvus de toute morale, qui entretinrent les relations les plus douteuses avec l’ambassade de Grande-Bretagne et en particulier, avec le premier drogman de celle-ci, M. Ryan, connu pour son animosité notoire vis-à-vis des Turcs. Si nous ne l’avons pas fait, c’est uniquement par soucis de concision.


5. Le traité de Lausanne
La guerre d’indépendance prit fin le 11 octobre 1922 par la signature de l’armistice de Mudanya. Les pourparlers de paix commencèrent le 20 novembre 1922 à Lausanne.

On ne trouve pas un seul mot au sujet des Arméniens ni dans le texte de l’armistice de Mudanya ni dans celui du traité de Lausanne.

Au cours de la guerre d’indépendance, les Etats de l’Entente avaient déjà présenté deux propositions de paix, qui faisaient toutes deux mention des Arméniens. La première proposition avait été faite à la suite de la première victoire d’Inönü, et fut discutée lors d’une réunion à Londres, le 21 février. Au cours de cette réunion, il fut question, d’une part, d’améliorer dans une certaine mesure les conditions du traité de Sèvres, et, d’autre part, en ce qui concerne les Arméniens, d’obtenir pour eux le droit de créer dans l’Est de l’Anatolie un foyer national dont les limites auraient été définies par une commission de la Société des Nations.

La deuxième proposition fut soumise par écrit en mars 1922. Les conditions du traité de Sèvres y étaient un peu améliorées mais il y était encore question de la création d’un foyer national arménien en Anatolie orientale, entreprise à laquelle la Société des Nations devait participer.

Aucune des deux propositions n’avait retenu l’attention d’Ankara.
Cependant, lorsqu’il fut évident que l’accord de paix allait être signé et que la conférence de Lausanne allait se réunir, les dirigeants de la cause arménienne entreprirent une vaste campagne afin d’y être aussi admis pour faire entrendre leur voix. On remarquait en tête de ces leaders Aharonian, Hadissian, Noradounghian et Léon Pachalian.

Dans une lettre adressée le 18 août 1922 aux gouvernements français, italien et britannique, Hadissian demanda à participer à la commission préparatoire qui devait étudier les problèmes des provinces orientales. Néanmoins par la réponse qui lui fut adressée le 21 août, cette demande fut refusée.

Le 18 novembre, Hadissian introduisit une nouvelle demande dans le même sens auprès des mêmes pays. Suite aux efforts déployés, les quatre personnalités arméniennes citées plus haut furent admises à se faire entendre par la sous-commission des minorités à la conférence de Lausanne. Cependant, il ne fut pas question qu’elles participassent aux délibérations. Aharonian et Hadissian étaient venus en tant que représentants de la République d’Arménie. Le traité de Kars avait pourtant déjà été signé avec l’Arménie et le sujet était clos. Mais, ce traité était apparemment considéré comme s’il n’avait aucune signification, et le principe adopté était celui de mettre à profit toute occasion qui se présentait.

On ne sait trop pourquoi, cette fois-ci, les Arméniens n’avaient pas excipé, pour pouvoir prendre part aux travaux, de leur qualité de belligérants ni demandé à être reconnus comme tels, comme ils l’avaient fait lors des négociations du traité de Sèvres. En effet, les Arméniens avaient alors prouvé qu’ils étaient effectivement belligérants, mais ils n’avaient pas voulu admettre le bien-fondé des mesures de protection qu’un pays devait adopter à l’égard des belligérants et avaient continué à accuser le gouvernement turc d’avoir perpétré des massacres [1].

Les Arméniens soumirent à la conférence de Lausanne un mémorandum dont Esat Uras, se fondant sur Hadissian, rapporte dans son ouvrage les extraits suivants [2]:

“Cette guerre a fait chez les Arméniens d’innombrables victimes. Sur les 2.250.000 Arméniens d’Arménie turque, 1.250.000 ont été massacrés. 700.000 ont émigré dans le Caucase, en Iran, en Syrie, en Grèce, dans les pays balkaniques ou ailleurs. Actuellement, il ne reste que 13.000 Arméniens dans les villages de l’Arménie turque et 150.000 à Istanbul. Eux aussi demeurent toujours prêts à émigrer...

“Trois décisions ont été prises en vue de la création d’un foyer national.
“1 - La décision prise par Son Excellence le Président de la République des Etats-Unis, en tant qu’arbitre, qui prévoit le détachement d’une portion de territoire en vue de la création d’un foyer arménien.

“2 - La modification des frontières de la République d’Erivan, de manière à ce qu’elles englobent quelques parties des provinces de l’Est et un port sur la mer.

“3 - L’adjonction à ce foyer d’une partie de la Cilicie abandonnée à la Turquie par l’accord d’Ankara, laquelle était, à l’origine, attribuée à la Syrie.”

Les Etats-Unis participèrent à la conférence à titre d’observateur. Comme la Turquie et les Etats-Unis n’étaient pas en guerre, il n’était évidemment pas question, pour ces deux pays, de faire la paix. La délégation américaine qui participa à la conférence, avait reçu des instructions écrites, dans lesquelles le passage suivant concernait les Arméniens:

“La question d’un foyer national arménien peut être soulevée. La situation s’est maintenant améliorée en Russie. Le Caucase russe constitue donc, très probablement le meilleur refuge pour les Arméniens de Turquie. [3]”

A la conférence de Lausanne, lorsque fut abordée la question des minorités aux cours de la session plénière du 12 décembre 1922 de la première commission, le président, Lord Curzon, souleva la question arménienne et déclara [4]:

“Il convient d’accorder à ceux-ci une attention particulière, car des promesses leurs ont été faites au sujet de leur avenir. Un semblant d’Etat arménien a été créé dans l’ancienne province russe d’Erivan. D’après ce qu’on m’a dit, cette République soviétique dont la population atteint 1.250.000 âmes est submergée par l’affluence des réfugiés venus de partout et ne peut supporter une population plus nombreuse.

“Par ailleurs, la population arménienne de Kars, Ardahan, Van, Bitlis et Erzurum a presque disparu. Lors de l’évacuation de la Cilicie par les Français, les Arméniens, pris de panique, les ont suivi et se trouvent actuellement à Iskenderun, Alep, Beyrouth, ou, dispersés le long de la frontière syrienne. La Turquie d’Asie, où il y avait près de 3 millions d’Arméniens, il y a quelque temps, n’en compte plus que 130.000. Des centaines de milliers d’entre eux ont dû se réfugier dans le Caucase, en Russie, en Iran et dans les régions voisines (...). C’est pourquoi, comme il en a été maintes fois question, il faudrait trouver un centre de rassemblement, comme le souhaitent les Arméniens, quelque part en Turquie d’Asie, soit dans le nord-est, soit au sud-est de la Cilicie, soit à la frontière syrienne.”

Au cours de cette réunion, Ismet Inönü après avoir abordé la question des minorités en Turquie en général, aborda la question arménienne. Après un court historique du problème, il déclara:

“Il convient de souligner que, dans l’Empire ottoman réduit à ses provinces turques, il n’existe plus aujourd’hui aucune minorité qui puisse se constituer en Etat indépendant. Tant que le principe des nationalités n’était pas équitablement appliqué, la tendance à la sécession et à l’indépendance manifestée par les éléments non turcs habitant certaines parties de l’Empire ottoman pouvait dans une certaine mesure paraître justifiée. Mais, aujourd’hui, la situation est tout autre. De même qu’il n’est pas logique de penser que les Grecs installés à Marseille pourraient y créer un Etat indépendant, ou intégrer Marseille à une mère patrie, de même, les Grecs et les Arméniens de Turquie ne peuvent avoir de tels droits (...).

“En ce qui concerne les Arméniens, il existe des accords d’amitié et de bon voisinage entre la Turquie et l’Arménie, ce qui supprime toute éventualité de provocation de la part de l’Etat d’Arménie. Par ailleurs, les Arméniens qui ont décidé de rester en Turquie doivent avoir maintenant compris qu’il leur fallait impérativement vivre en bons citoyens.”

Après Inönü, ce fut Vénizelos qui prit la parole et lorsqu’il parla de la minorité grecque, il aborda aussi brièvement le problème des Arméniens. Ensuite, le délégué américain, M. Child traita à son tour la question du foyer national arménien.

Ismet Inönü, fut le dernier à prendre la parole lors de cette réunion et, après avoir déclaré qu’il réservait son droit de réponse à Lord Curzon, il dit à Vénizelos:

“(...) M. Venizelos semble n’avoir pas remarqué que l’occupation de l’Asie Mineure par les Grecs constitua une autre source d’infortune et de souffrance pour les Arméniens. Ce pauvre peuple a été forcé de s’enrôler dans leš rangs de l’Armée grecque (...). Les Arméniens ont été envoyés au front et forcés de tirer sur les Turcs. Après la défaite, il y a eu de nombreux incendies et destructions. En outre, les autorités grecques, au moyen de leur propagande orientée, ont essayé de charger les Arméniens de tous ces crimes. Plus tard, quand les Grecs se sont retirés d’Asie, ils ont entraîné les Arméniens avec eux. Le gouvernement grec est le dernier des gouvernements qui aurait dû oser plaindre publiquement les Arméniens, car il est directement impliqué dans tout ce qui leur est arrivé.”

A la réunion suivante, le 13 décembre, Ismet Inönü prit de nouveau la parole en disant que la Turquie n’avait pas un lopin de terre de la mère patrie à réserver pour le foyer national arménien car, ajouta-t-il, “il n’y a aujourd’hui aucun empêchement à ce que les Arméniens de Turquie vivent et travaillent tranquillement, en bonne entente et prospérité avec leurs compatriotes turcs”.

Lors de cette réunion, Lord Curzon demanda de nouveau comment il se faisait que, de 3 millions, la population arménienne d’Asie Mineure était tombée à 130.000 et pour quelle raison 60.000 à 80.000 Arméniens avaient suivi les Français lorsque ceux-ci étaient partis de Cilicie.

Les négociations se poursuivirent jusqu’au 14 décembre. A cette date, Ismet Pacha déclara, en s’appuyant sur des sources étrangères, qu’à aucun moment de l’histoire, il n’y avait eu en Turquie trois millions d’Arméniens et que même dans le monde entier, ils ne parvenaient pas à ce total. Il expliqua que les Arméniens de Cilicie avaient été forcés de quitter cette région sous la menace des agents des comités révolutionnaires et que le monde entier en avait connaissance. Quant à savoir ce qu’étaient devenus les Arméniens disparus, il fallait trouver la réponse à cette question dans les luttes récentes, dans les luttes qu’on avait contraint la Turquie à livrer et au cours desquelles la population musulmane des provinces de l’est était tombée de quatre à moins de trois millions d’habitants et, dans l’ouest, de trois millions et demi à deux millions.

En réponse à Lord Curzon, Ismet Pacha déclara: “Lord Curzon a demandé si, dans un pays aussi vaste que la Turquie, on ne pouvait pas trouver un coin pour les Arméniens. Je voudrais lui rappeler qu’il existe des Etats qui ont des territoires de dimensions si grandes qu’on ne pourrait même pas les comparer avec celui de la Turquie.”

La question arménienne fut de nouveau soulevée à la sous-commission des minorités, le 15 décembre. Le Président de cette sous-commission, l’Italien Montagna, déclara que le problème du foyer national arménien pourrait être examiné mais Riza Nur Bey répliqua qu’il refusait de prendre part à cette discussion. Lors de la réunion du 22 décembre, M. Montagna proposa d’écouter les délégations représentant les minorités, mais Riza Nur Bey fit savoir que les sessions au cours desquelles de telles délégations seraient entendues ne pourraient être considérées comme des sessions officielles et que la délégation turque n’y participerait pas.

La délégation arménienne fut entendue à la sous-commission le 26 décembre, la délégation turque, n’étant pas présente. La délégation arménienne était composée de Noradounghian, Aharonian, Hadissian et Pachalian. Ils répétèrent ce qu’ils avaient déjà écrit dans leur mémorandum. Cependant, il y avait dans leurs déclarations deux points qu’on pouvait considérer comme nouveaux. Noradounghian proposa que, dans le foyer national arménien l’enrôlement des soldats ne soit soumis à aucune contrainte, que chaque Arménien soit libre d’effectuer ou non son service militaire et que le patriarcat soit indépendant. Il ajouta: “Son Excellence Ismet Inönü ne voit pas de nécessite à créer un foyer national pour les Arméniens. Il estime suffisant pour la paix d’autoriser nos réfugies se trouvant à l’étranger à revenir en Turquie.” Le deuxième point qu’on peut considérer comme une nouveauté se trouve dans cette phrase d’Aharonian: “On nous dit que le Mouvement de libération arménien s’est fait sous l’influence de la Grande-Bretagne et de la Russie tsariste. Je voudrais dire ici que le gouvernement tsariste et le sultan partageaient un même point de vue, celui d’anéantir tous les mouvements qui se donnaient pour tâche la lutte pour la suppression de la tyrannie en Arménie turque. Les groupes caucasiens qui s’étaient constitues pour venir en aide à leurs frères d’Arménie turque ont tous été anéantis le long de la frontière par l’armée russe, parce que le gouvernement tsariste ne souhaitait pas la création d’une nouvelle Bulgarie sur ses frontières méridonales. [5]”

A la réunion du 30 décembre, le délégué américain lut une déclaration allant dans le sens de la création d’un foyer national arménien.

La dernière réunion de travail de la sous-commission des minorités se tint le 6 janvier 1923. Quand les travaux relatifs aux articles qui devaient être inscrits dans le texte de l’accord prirent fin, M. Montagna prit la parole et lut une déclaration sur la question arménienne, émettant le vœu que soit crée un foyer national arménien. Ensuite le délégué britannique, Sir Horace Rum-bold lut une déclaration dans le même sens. Quand arriva le tour de parole du délégué français, Riza Nur Bey prit alors la parole, bien que ce fût au tour du délégué français de parler: “Les Allies avaient raison dit-il, d’être présents tout à l’heure hors de la lecture des communications. Car ils ont à l’égard des Arméniens une lourde dette morale. Ce sont en effet les Allies qui ont lance ce peuple contre les Turcs et s’en sont servis comme d’un simple instrument politique. Dans ces conditions, la délégation turque considère la lecture de ces déclarations comme nulle et non avenue. La délégation turque préfère se retirer de cette session que d’assister à la lecture de ce genre de déclarations” [6], et il quitta la réunion sans écouter le représentant français.

Le délégué des Etats-Unis, J. Grew, rapporte dans ses Mémoires que cette scène provoqua un véritable scandale et ajoute: “Quant à la question du foyer national arménien, les représentants des Allies firent remarquer au cours d’entretiens privés, qu’il était impossible de formuler un plan concret, allant dans le sens de l’intérêt des Arméniens. Ce nouveau morcellement en petites régions séparées n’était envisagé d’un œil favorable ni par Lord Curzon, ni par Barrère, ni par le délégué italien, qui me l’avaient confidentiellement confirmé. [7]”

Ecoutons le récit de cette affaire par Riza Nur, délégué turc à cette commission [8]:
“A la fin de la session du 6 janvier 1923, Montagna passa à la question du foyer national arménien. Il commença à lire, ce qu’il avait préparé à ce sujet. J’ai vu qu’il s’agissait d’un long texte. Je ne m’étais pas trompé au sujet de Montagna. Il parlait comme je savais qu’il le ferait, mais en ajoutant des choses auxquelles je n’avais pas pensé. Il avait déjà fait de même avec les Bulgares. Le jour où ces derniers devaient être entendus, nous n’étions pas venus à la session et Montagna avait pris la parole. Ce qu’il a dit n’a pas été enregistré dans le procès-verbal, mais il affirmait “parler au nom de la délégation turque qui, malheureusement, n’avait pu venir”. J’ai donc protesté, mais il a fait semblant de ne pas m’entendre. J’ai dit: “Est-ce ainsi que les choses devaient se passer? On ne peut écouter cela”, mais il continuait comme s’il était sourd. Enfin quand il eut terminé, Rumbold prit la parole. Je protestai de nouveau et demandai la parole... mais personne ne faisait attention à mes protestations... Rumbold continuait à lire... Mais les visages étaient cramoisis et ils étaient nerveux. Cela voulait dire, qu’on avait peur d’un incident... Je demandai sans succès la parole. Rumbold termina, le délégué français commença. Cette fois, j’élevai le ton, me levai et, comme le faisait Montagna, je dis: “J’ai juste deux mots à dire”. Je commençai à parler avant le Français. Je dis: “Les Alliés ont utilisé les Arméniens à leurs propres fins politiques et ils les ont jetés au feu. Ils les ont poussés à se révolter contre l’Etat auquel ils appartenaient. Ils en ont été châtiés. Ils ont été anéantis par ce châtiment, les épidémies, la famine et l’exode. Ce n’est pas à nous que la responsabilité en incombe, mais aux Alliés. S’il faut une compensation aux Arméniens, donnez-la leur vous-mêmes. On gagne ses amis avec son propre bien. Les Arméniens, dit-on, ont été opprimés, il fallait leur donner un foyer national, l’indépendance. Nous sommes d’accord. Mais il y a bien d’autres peuples opprimés dans ce monde. De nombreuses fois, et hier encore, l’Egypte s’est battue pour obtenir sa liberté. L’Inde, la Tunisie, le Maroc, l’Algérie réclament leur liberté et leur territoire. Que de sang n’ont pas versé les Irlandais eux-mêmes et depuis combien de siècles! Donnez-leur leur indépendance et leur territoire... Tout ce que vous avez lu est nul et non avenu et, dans ces conditions, nous ne pouvons rester ici. Je quitte la séance.” Je me levai. Mes paroles étaient très dures. Tous étaient rouges comme des betteraves, surtout Rumbold qui devenait tantôt rouge, tantôt violacé. Je pense que, depuis que l’Angleterre existe, sa diplomatie n’avait jamais eu à affronter une attaque aussi violente, ni entendu des paroles aussi blessantes. Qu’il était dur, pour ces Anglais, au sommet de leur gloire et de leur puissance, d’entendre ces mots de la bouche d’un délégué turc!

“La dernière partie de mon discours ne fut pas enregistrée au procèsverbal, lequel était entre leurs mains un jouet qu’ils falsifiaient comme ils le voulaient. Quelle escroquerie! Alors que tous les journaux de l’époque avaient repris intégralement mes paroles... Quelques jours plus tard, les indépendantistes irlandais m’envoyèrent une lettre disant: “Nous vous remercions de citer l’Irlande parmi les nations qui se battent pour leur liberté.”

Le rapport du sous-comité fut soumis à la première commission, le 9 janvier 1923. Lord Curzon fit allusion à la question du foyer national et Ismet Pacha fit savoir qu’il n’avait rien à ajouter à ce sujet.

Après cette date, l’affaire arménienne ne fut plus abordée à la conférence de Lausanne et, naturellement, le traité ne contient rien qui la concerne. Les délégués arméniens adressèrent encore des lettres aux gouvernements de divers Etats, mais ne reçurent aucune réponse. Il convient de noter à ce sujet que l’Union amicale arménienne envoya un télégramme à Tchitcherine, dans. lequel il était dit:

“L’Union amicale arménienne (…) sait que la Russie soviétique a sauvé la République caucasienne d’Arménie (...).

“La Russie peut faire un traité particulier avec la Turquie en vue d’étendre les frontières de l’Arménie caucasienne en direction de Van et de Bitlis. De cette manière, la Russie résoudrait la question arménienne par la création d’un gouvernement indépendant à l’intérieur de ses propres frontières, problème qui n’avait pu être résolu du fait des oppositions surgies entre les Alliés et les Turcs.”

Venant après les exposés hostiles aux Russes présentés au sous-comité, cette lettre est, naturellement, fort intéressante. Mais plus intéressante encore est la réponse de Tchitcherine, datée du 25 janvier 1923:

“Je vous fais savoir que les gouvernements de Russie et d’Ukraine vous proposent de prendre à l’intérieur de leurs frontières les réfugiés arméniens dont le nombre sera fixé avec précision. Je vous prie d’informer les intéressés de cette proposition.”

Se fondant sur Hadissian, Esat Uras a reproduit ces télégrammes dans son ouvrage (p. 740-741). Katchaznuni confirme de son côté cet échange de télégrammes et écrit à ce sujet [9]:

“En 1922, la cause des Arméniens de Turquie était agonisante. L’expression “foyer national” avait été employée et écrite pour la première fois à la conférence de Londres. Le traité de Sèvres avait été totalement oublié. Il n’était finalement plus question d’un Etat arménien indépendant, pas plus que de provinces autonomes. On disait des choses comme “un foyer national où l’on puise son eau dans la maison d’un autre”. Telle fut la dernière concession faite par Ankara pour l’amour de la paix. La demande d’un foyer national aurait été contraignante pour la Turquie et ce foyer aurait été indépendant de l’administration turque. En mars, les choses en étaient là.
 
“A la fin de l’année, à Lausanne, l’allure des affaires changea quelque peu. La demande d’un foyer national ne fut pas présentée. Comme par un effet des bonnes dispositions et des sentiments amicaux des Turcs, il n’en fut question que parmi d’autres sujets. Le dialogue qui s’instaura était digne d’une opérette. Les Turcs firent savoir qu’ils étaient très ennuyés, mais qu’ils ne pourraient accepter cette amicale proposition; quant aux Etats de l’Entente ils dirent qu’ils ne pourraient rien faire de plus pour les malheureux Arméniens. Puis ils passèrent à l’affaire des “coupons”.

“C’est là que le camarade Tchitcherine entra en scène au nom de la Russie soviétique et proposa de donner aux Arméniens des terres en Crimée, sur les bords de la Volga et en Sibérie. L’Etat se transformait en foyer, le foyer en colonie... La Sibérie. La montagne accouchait d’une souris. Même pas, la montagne entra dans des douleurs indescriptibles, se disloqua, des torrents de sang s’écoulèrent de son ventre, mais rien ne vit le jour, pas même un souris.”

Finalement, n’ayant plus rien à faire à Lausanne, la délégation arménienne quitta la ville le 2 février 1923 après avoir adressé une lettre de protestation aux puissances.

Le traité de Lausanne fut signé le 24 juillet 1923. Il ne s’y trouve aucune stipulation concernant les Arméniens. Naturellement, les articles 37 à 44, concernant les minorités religieuses, devaient aussi s’appliquer à la communauté arménienne. Lors de la promulgation du Code civil turc, celle-ci fit savoir officiellement que, de ce point de vue, elle ne désirait pas le statut de minorité et préféra vivre en Turquie avec le même régime que tous ses compatriotes. Ni alors, ni depuis, aucun Arménien de Turquie n’a connu le moindre problème.

Les “communiqué et protocole relatifs à l’amnistie générale” annexés au traité de Lausanne proclamèrent l’amnistie pour toute personne qui, du fait de sa conduite pendant la guerre, pouvait être considérée comme coupable. La délégation turque avait avisé la conférence que 150 personnes dont les noms seraient plus tard publiés ne profiteraient pas de cette grâce. Le groupe, appelé “les 150”, tous musulmans, furent ultérieurement amnistiés.

D’autre part, l’article 31 du traité de Lausanne prévoyait que les personnes vivant dans des pays détachés de la Turquie et qui, aux termes de l’article 30 du traité, avaient automatiquement acquis la nationalité de ce pays, disposaient d’un délai de deux années pour opter pour la nationalité turque si elles préféraient celle-ci.

Conformément à ces dispositions, tous les Arméniens qui vivaient alors hors de Turquie et qui avaient conservé la nationalité turque, de même que les Arméniens résidant dans des pays détachés de la Turquie, avaient le droit, s’ils le souhaitaient, de revenir en Turquie.

Certains vinrent-ils de cette manière? Nous n’en avons aucune idée. Mais s’il y en eut, ils font à présent partie de la communauté vivant en Turquie.

A ce propos, il convient de noter la réponse qu’Atatürk fit le 24 février 1921 à une question que lui posait le journaliste américain Clarence K. Streit au nom de son [10]:

“Outre les graves exagérations de l’ennemi à propos de ce qu’ont subi les Arméniens il convient de limiter l’affaire de leur transfert à ceci:

“En 1915, lorsque l’armée russe a lancé contre nous sa grande offensive, le comité arménien Dachnak, qui était alors au service du tsarisme, poussa à la révolte la population arménienne qui se trouvait sur les arrières de nos unités militaires. Alors que nous étions contraints de reculer devant la supériorité en effectifs et en matériel de l’ennemi, nous nous sommes toujours vus pris entre deux feux. Nos convois de renforts et de blessés étaient massacrés sans pitié, ponts et routes étaient détruits sur nos arrières et la terreur régnait dans les villages turcs.

“Les comités qui commettaient ces crimes et auxquels se joignaient tous les Arméniens capables de tenir une arme avaient réussi à constituer dans les villages arméniens d’importants stocks d’armes, de munitions et de ravitaillement dès le temps de paix, grâce à certaines grandes puissances et aux immunités garanties à celles-ci par les capitulations.

“L’opinion mondiale qui considère avec indifférence le traitement que la Grande-Bretagne a jugé bon d’infliger à l’Irlande en temps de paix et loin de tout théâtre d’opérations militaires n’a pas le droit de nous accuser pour la décision que nous avons été contraints de prendre au sujet du transfert de la population arménienne.

“Contrairement aux calomnies qui ont été lancées contre nous, ceux qui ont été transférés sont en vie et seraient rentrés chez eux pour la plupart, si les Alliés ne nous avaient pas contraint à faire de nouveau la guerre.”

Il est à noter que la déclaration d’amnistie générale signée à Lausanne prévoit dans son article VI: “Le gouvernement turc, partageant le désir de paix générale que ressentent tous les Etats, déclare qu’il n’a pas l’intention d’émettre des objections à propos des entreprises menées sous le patronage des Alliés entre le 20 octobre 1918 et le 20 novembre 1922 en vue de réunir les familles dispersées du fait de la guerre et de faire recouvrer leurs biens aux propriétaires légaux.” Il est manifeste que cet article concerne les personnes qui étaient rentrées chez elles à l’époque de 1’armistice ou de l’occupation. La Turquie faisait ainsi savoir qu’elle entendait maintenir sans changement les mesures prises à leur égard par les puissances occupantes.

L’article 65 du traité de Lausanne prévoyait la restitution des biens des ressortissants étrangers saisis à la déclaration de guerre. L’article 95 précisait les délais pour le recours à ce propos.

Enfin, les articles 46 à 63 indiquaient les modalités de règlement des autres dettes de l’Etat ottoman (ce règlement est à présent terminé).

Personne n’a plus le droit aujourd’hui, qu’il s’agisse de personnes physiques ou morales, de demander à la Turquie une indemnité ou quoi que ce soit d’autres à propos d’affaires antérieures à la signature du traité de Lausanne.

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[1] L Atatürk, Nutuk, Ankara, 1938, p. 6.
[2] Kâzim Karabekir, op. cit., p. 25.


[1] A. Rawlinson, The Adventures in the Near East, New York, 1925.
[2] Robert Dun, World Alive, New York.
[3] AAEF, Levant 1918-1929 (Arménie), vol. 7, fo 99.
[4] H. Katcaznuni, op.cit., & 27, 28, 29, 30, 31.


[1] Kasim Ener, Çukurova Kurtuluş Savaşinda Adana Cephesi, Ankara, 1970, p. 27-28.
[2] AAEF, Levant 1918-1929 (Arménie), vol.1, fo 244.
[3] Ibid., fo 245.
[4] Ibid., vol. 0, fo 12.
[5] Ibid., vol. 2, fo 124.
[6] Ibid., fo 332.
[7] Ibid., vol. 6, fo 73.
[8] Ibid., fo 62.
[9] Ibid., vol. 7, fo 148.
[10] Ibid., fo 216.
[11] Kâzim Karabekir, op. cit., p. 370.
[12] Kasim Ener, op. cit., p. 82-83.
[13] Kâzım Karabekir, op. cit., p. 381.
[14] AAEF, Levant 1918-1929 (Arménie), vol. 8, fo 91.
[15] Ibid., fo 180.

[16] Ibid., fo 187.
[17] Ibid., vol. 9, fo 10.
[18] Ibid., fo 36.
[19] Ibid., fo 65.
[20] Procès-verbaux des réunions secrètes de la Grande Assemblée nationale de Turquie, séance du 1er mai 1920.
[21] Discours du Ghazi Mustafa Kemal, Président de la République turque, octobre 1927, Leipzig, 1929, p. 365-366.
[22] Kasim Ener, op. cit., 176-177.
[23] Discours, op. cit., p. 490-494.
[24] K. Ener, op. cit., p. 284-287.

[1] Le rapport Bristol, non imprimé, se trouve dans la section des manuscrits de la Bibliothèque du Congrès, à Washington.
[2] Arnold J. Toynbee, The Western Question in Greece and Turkey, New York, 1970, p. 284.


[1] AAEF, Levant 1918-1929, vol. 1, f. 162, 173.
[2] E. Uras, op. cit., p. 717 et suivantes.
[3] Joseph Grew, Turbulent Era, Boston, 1952, I, p. 483.
[4] Seha Meray, Lozan Baris Konferansi, I/I/I, p. 184 et suivantes.
[5] E. Uras, op. cit., p. 730-739, d’après Hadissian.
[6] S. Meray, op. cit., 1/1/2, p. 278.
[7] J. Grew, op. cit., I, p. 531.
[8] Riza Nur, Hayat ve Hatiratim, Istanbul 1967, III, p. 1062-1063.
[9] H. Katchaznuni, op. cit., p. 35.
[10] Atatürk’ün Milli Dis Politikasi, Ankara, 1981, p. 272-273.

 

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