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CHAPTER V LA PREMIERE GUERRE MONDIALE

Kamuran GÜRÜN*
Le Dossier Armenien
 

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LA PREMIERE GUERRE MONDIALE


 

1. Les Arméniens dans la guerre
Cela fait près de soixante-dix ans qu’éclata la Première Guerre mondiale et on discute encore pour savoir si l’Empire ottoman aurait Pu ou non éviter d’y prendre part. En réalité, il est évident qu’à cette époque personne ne comprit vraiment les raisons pour lesquelles il s’engageait dans cette voie. D’ailleurs, lorsque la décision fut prise, il n’y eut guère de discussion à ce sujet, contrairement à ce que l’on observe à l’époque actuelle où, on ne sait trop pourquoi, on s’intéresse beaucoup à cette question.

Nous ne nous attarderons pas sur ce problème car il sort du cadre de notre étude. Toutefois, nous voudrions mettre le doigt sur une réalité que bien des gens ignorent, les choses ayant été obscurcies par les faux témoignages que portèrent les responsables de l’entrée en guerre de la Turquie lorsqu’ils voulurent se justifier.

En 1914, à la recherche d’alliances, l’Empire ottoman courut aussi bien derrière les pays de la Triple - Entente que derrière ceux de la Triple - Alliance. A l’intérieur du gouvernement peu nombreux étaient les partisans de l’Allemagne, c’est-à-dire de la Triple - Alliance. Parmi les principaux dirigeants, Enver Pacha était-il le seul de cette tendance.

Cemal Pacha, Talat Pacha et Cavit Bey étaient partisans de la Triple - Entente. Beaucoup de démarches furent faites en vue d’une alliance avec la Grande-Bretagne, mais sans résultat. A ce moment, le gouvernement se tourna vers l’Allemagne et, contrairement à ce que l’on croit en général, ce ne fut pas l’Allemagne qui demanda l’alliance de la Turquie, mais la Turquie celle de l’Allemagne. Cette dernière était convaincue que la Turquie ne pourrait constituer qu’un handicap pour ses alliés.

Alors que la Première Guerre mondiale était sur le point d’éclater, le 22 juillet 1914, Enver Pacha, s’adressant en termes très courtois à l’ambassadeur d’Allemagne, lui demanda la conclusion d’une alliance. Nous ne voyons pas l’intérêt de faire le récit de cette entrevue, mais il serait très intéressant et même instructif de lire le télégramme envoyé par Von Wangenheim à Berlin à ce propos (télégramme du 22 juillet 1914) [1].Les Allemands estimèrent que tout fusil supplémentaire pouvait être important dans la guerre qui allait éclater, et ce fut l’empereur Guillaume en personne qui donna des instructions pour qu’une alliance fut conclue avec la Turquie. Celle-ci fut signée le 2 août, lendemain du début des hostilités.

Ce n’est pas uniquement à cause de cette alliance que l’Empire ottoman entra en guerre. Celle-ci avait en effet un caractère défensif et était dirigée contre la Russie.

Les hostilités avaient commencé par une déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. La Turquie n’avait donc aucune obligation de faire de même. Elle le fit pourtant le 31 octobre.

Pour expliquer l’attitude des Arméniens à cette époque, il faut se reporter à un événement qui eut lieu en 1909.

Suite à la contre-révolution dite du 31 mars et à l’insurrection d’Adana, le comité “Union et Progrès” et la commission d’Istanbul du comité Dachnak avaient conclu un accord qui avait été publié dans le journal Tanin le 3 septembre 1909. Nous en reprenons ci-dessous le texte, tel que le reproduit Esat Uras dans son livre [2]:

“Afin d’assurer l’indépendance de la patrie, de protéger jusqu’au bout sa politique et son intégrité, de faire échec aux mauvaises pensées de certaines personnes et de créer de bonnes relations entre les sujets ottomans, le comité Union et Progrès et le comité arménien Dachnaksoutioun sont parvenus à un accord complet sur les points suivants:

“1 — Les deux Comités agiront de toutes leurs forces et au prix de tous les sacrifices, en vue de renforcer la monarchie constitutionnelle et d’asseoir l’éducation culturelle du peuple sur les bases les plus solides qui soient.
“2 — Dans le cadre des lois existantes, les deux Comités agiront avec décision et détermination face à toute action réactionnaire éventuelle.
“3 — Protéger la sainte patrie ottomane de la division et du morcellement étant le but des activités de ces deux Comités, ceux-ci s’efforceront de faire taire les bruits selon lesquels les Arméniens seraient désireux d’obtenir leur indépendance, ces rumeurs n’étant que les vestiges de la période absolutiste.
“4 — Les deux Comités sont du même avis en ce qui concerne. l’élargissement des pouvoirs administratifs des provinces et estiment l’un et l’autre que cela favorisera le progrès et le développement de la patrie.
“5 — Le comité Union et Progrès et le comité Dachnaksoutioun ayant considéré les événements du 31 mars et le drame d’Adana comme un avertissement, ont décidé de travailler la main dans la main pour s’efforcer de par - venir à la réalisation des points mentionnés plus haut.”

Nous n’avons aucune indication sur la manière dont le comité central Dachnak a accueilli l’accord conclu par la commission d’Istanbul.

Nous savons que le comité Dachnak a organisé en juin 1914 un congrès à Erzurum. A cette époque, Erzurum était devenue une ville où les Dachnakistes pouvaient discuter de tout ce qui leur chantait, car un accord sur les provinces de l’Est venait d’être conclu avec les Russes et l’on avait même désigné les gouverneurs généraux.
 
Esat Uras rapporte les décisions qui furent prises lors de ce congrès de la manière suivante [3]:

“Ayant pris en considération l’attitude du gouvernement Union et Pro grès vis-à-vis des éléments chrétiens et plus particulièrement sa politique flue tuante à l’égard des Arméniens dans les domaines économique, social et administratif, ayant également tenu compte de l’attitude trompeuse que le gouvernement a adoptée à propos de la répression et de l’application des réformes, le congrès du Dachnaksoutioun a décidé de rester dans 1’opposition au gouvernement Union et Progrès, de critiquer son programme politique et économique et d’entreprendre une lutte violente contre son autorité.”

Esat Uras n’indique malheureusement pas la source de ce texte qui ne figure du reste dans aucun autre ouvrage (si ce n’est dans le livre de Y.H. Bayur qui l’a emprunté à E. Uras).

Par contre, toutes les sources mentionnent que des représentants du comité Union et Progrès participèrent à ce congrès. Esat Uras refuse de l’admettre et prétend qu’il n’y aurait aucune attestation à ce sujet et que ce ne fut qu’en 1920, que cette affirmation fut avancée dans un livre publié à Istanbul par des Dachnakistes. Pour notre part, nous pensons qu’il n’est pas impossible que des représentants de l’Union et Progrès aient participé à ce congrès. Mais, s’ils le firent, il reste cependant difficile de savoir ce qu’ils pro posèrent réellement.

Voici ce qu’écrit Clair Price à ce sujet [4]:
“Le groupe arménien du parlement d’Istanbul tenait à Erzurum son Congrès lorsque le gouvernement d’Enver entra en guerre. Des émissaires du gouvernement leur rendirent Visite à Erzurum et présentèrent leur projet pan touranien, dont le premier objectif était de repousser la Russie. Ils proposaient la division de la Transcaucasie et le partage des terres conquises entre les Arméniens, les Géorgiens et les Tartares. On promettait d’accorder à ces peuples une autonomie sous la suzeraineté ottomane. Le bloc arménien répondit que si la guerre était nécessaire, ils feraient leur devoir en tant que sujets ottomans, mais ils recommandèrent cependant au gouvernement de rester neutre.”

Dans le mémorandum de Toynbee, dont il a déjà été question, on lit [5]:
“(...) A l’automne de 1914, les Turcs vinrent au Congrès national des Arméniens de Turquie, à Erzurum et leur dirent que, s’ils aidaient d’une façon active la Turquie pendant la guerre, il leur serait accordé l’autonomie. Les Arméniens refusèrent cette proposition.”

Papazian expose l’affaire de la manière suivante [6]:
“Lorsque la guerre mondiale éclata en Europe, les Turcs se lancèrent dans des préparatifs fiévreux pour se joindre aux Allemands. En août 1914, les Jeunes - Turcs demandèrent à la convention Dachnak, alors réunie à Erzurum, d’appliquer l’ancien accord de 1907 et d’entraîner les Arméniens de Russie à s’insurger contre l’Etat russe. Les Dachnakistes s’y refusèrent, mais ils assurèrent que, si une guerre venait à éclater entre la Turquie et la Russie, ils soutiendraient la Turquie comme des citoyens loyaux. En contrepartie, ils précisèrent qu’ils n’étaient pas responsables des Arméniens de Russie (...) Cependant, les leaders de la section arménienne turque des Dachnakistes ne tinrent pas leur promesse de loyauté vis-à-vis de la Turquie lorsque celle-ci fit son entrée dans la guerre.

“Leurs actions étaient influencées par les intérêts du gouvernement russe et ils ne tinrent aucunement compte des dangers que cette guerre allait susciter pour les Arméniens de Turquie. La prudence avait été complètement abandonnée au gré des vents. Même les décisions de leur propre convention d’Erzurum furent oubliées et un appel fut lancé pour que des volontaires arméniens aillent se battre contre les Turcs sur le front caucasien.”

Katchaznuni écrit de son côté [7]:
“Au début de l’automne 1914 la Turquie n’était pas encore entrée en guerre, mais, alors qu’elle était en pleins préparatifs, des groupes de volontaires arméniens étaient en train de se constituer avec enthousiasme et, surtout, avec beaucoup de tintamarre, en Transcaucasie. Malgré la décision prise par son Assemblée générale à Erzurum quelques semaines auparavant, le Dachnaksoutioun a effectivement aidé les groupes en question à s’organiser et, surtout, à s’armer contre la Turquie (...).

“Aujourd’hui il est absurde de se demander si nos volontaires auraient dû être au premier plan ou non, car les événements historiques ont une logique qui leur est propre. Pendant l’automne de 1914, des groupes de volontaires arméniens s’étaient formés et ils se battirent contre les Turcs. Le contraire n’aurait pas pu avoir lieu car, depuis un quart de siècle, tout avait été fait pour que le peuple arménien fût doté d’une certaine psychologie; il était nécessaire que cet état d’esprit se manifestât d’une manière ou d’une autre et ce qui devait arriver arriva.”

Katchaznuni était l’un des leaders les plus en vue du parti Dachnak et fut Premier ministre de la République indépendante d’Arménie. En conséquence, ce qu’il raconte ne repose pas sur de simples ouï-dire, mais sur des informations obtenues dans le cadre de ses responsabilités personnelles. Son livre, en réalité, n’en est pas un. Il s’agit en fait d’un discours lu pendant une réunion du parti en 1923. Ce texte ne fut pas approuvé, car il était porteur de critiques vis-à-vis du parti. Par la suite, Katchaznuni fit imprimer son discours et y ajouta une lettre adressée à un de ses amis désigné sous les initiales N .N. A la fin de cette lettre il écrit:
 
“Tu dis que tu souhaites que ce discours soit au plus vite oublié puisqu’on n’a pas pu empêcher qu’il soit lu. Je trouve qu’il est inutile et dangereux que cette affaire prête matière à polémique... J’ai fait éditer ce document car c’était pour moi une dette de conscience vis-à-vis de la cause arménienne. Si je ne l’avais pas fait, j ‘aurais commis un pêché. L’Assemblée générale n’ayant pas pu se réunir, j ‘ai présenté ce texte à l’Assemblée consultative et j’ai eu pour réponse “Ferme ta bouche et tais-toi !“.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle ce livre demeure introuvable dans la plupart des bibliothèques du monde.

Il est fort probable, compte tenu des informations fournies par les sources que nous avons mentionnées, que des émissaires de Union et Progrès aient participé au Congrès d’Erzurum. Cependant, il est aussi possible que les Arméniens se soient seulement concertés entre eux sur ce qu’il convenait de faire en cas de guerre.

Différentes dates sont avancées à propos de la réunion du congrès. Il paraît logique qu’elle ait eu lieu en août au plus tard. Il y fut décidé notamment que, si une guerre turco - russe venait à éclater, les Arméniens de Turquie ne devaient pas agir en ennemis vis-à-vis du gouvernement turc. Mais nous apprenons par une des voix arméniennes les plus influentes que cette décision ne fut pas respectée. Il est évident que, dans toutes les sources où il est fait mention des volontaires, il s’agit bien d’Arméniens de Turquie. Ceux du Caucase étant ressortissants russes, il est normal qu’ils aient été enrôlés et aient participé à la guerre sur tous les fronts, quels qu’ils soient.

Lorsque le gouvernement ottoman décréta la mobilisation, le catholicos d’Etchmiadzin envoya au gouverneur général de Caucasie, Vorontsov - Dachkov, une lettre datée du 5 août 1914 à laquelle celui-ci répondit le 2 septembre [8].

Voici deux paragraphes de cette lettre du catholicos:
“Me fondant sur les renseignements obtenus par l’intermédiaire du patriarcat d’Istanbul et de l’Assemblée arménienne, je ne crois pas que le gouvernement actuellement au pouvoir en Turquie soit en mesure de mettre en vigueur une quelconque réforme de longue durée en vue d’améliorer la situation des Arméniens tant que la réalisation de ces réformes ne s’appuiera pas sur un engagement solide (...).

“Nous demandons à Votre Seigneurie, de présenter à Sa Majesté l’Empereur, aussi bien de ma part qu’au nom de ma communauté de Russie, les sentiments dévoués de ses fidèles sujets, ainsi que l’attachement et la sympathie sans failles des Arméniens de Turquie. Défendez également auprès du Tsar l’espoir que nourrissent les Arméniens de Turquie (...). “

Ces deux paragraphes prouvent la collaboration du patriarcat d’Istanbul avec Etchmiadzin et montrent que le catholicos pouvait aisément parler au nom des Arméniens de Turquie. Nous citons ci-dessous quelques passages de la réponse de Vorontsov-Dachkov:

“Que ce soit nos Arméniens ou ceux qui se trouvent de l’autre côté de la frontière, je voudrais qu’ils suivent mes instructions. Vous devriez user de votre autorité dans votre communauté pour que nos Arméniens s’associent avec ceux qui se trouvent de l’autre côté de la frontière; ainsi, dans la situation actuelle de la Turquie, comme dans l’avenir, je leur ferai savoir ce qu’ils devront faire en cas de guerre turco - russe, je les instruirai quant à la nature de leurs missions et demanderai qu’ils accomplissent leur devoir.”

On retrouve cette lettre parmi les textes cités dans l’ouvrage de G. Tchalkouchian, Le livre rouge, imprimé en arménien à Paris en 1919. Les instructions que devaient recevoir les Arméniens de Turquie sont plus qu’évidentes, au point de ne laisser place à aucun doute. Les extraits de différentes sources que nous avons présentés ci-dessus montrent que les Arméniens de Turquie ont, le moment venu, effectivement reçu ces instructions.

Il existe un autre document dont peu se souviennent à l’heure actuelle. Dès que le gouvernement ottoman décréta la mobilisation, mais alors qu’il n’avait pas encore déclaré la guerre, le 5 août 1914, les Arméniens de Turquie habitant Marseille tinrent une grande réunion, et lancèrent un appel qui fut publié dans divers journaux. Il convient de citer quelques passages de cet appel qui fut publié sous la signature de Turabian Aram [9]:

“Les Arméniens russes, dans les rangs de l’armée moscovite, feront leur devoir pour venger l’insulte faite sur les cadavres de nos frères; quant à nous, les Arméniens sous la domination de la Turquie, aucun fusil d’Arménien ne doit partir de nos rangs contre les amis et les alliés de la France, notre seconde patrie.

“La Turquie mobilise, elle nous appelle sous les drapeaux sans nous dire contre qui.
“Contre la Russie? Allons donc, ce n’est pas nous qui irons tirer contre nos propres frères du Caucase; contre les Etats balkaniques pour lesquels nous n’éprouvons que de la sympathie? Jamais! Messieurs les Turcs, vous vous êtes trompés d’adresse; n’oublions pas le passé sans être sûrs encore de l’avenir.

“Arméniens, la Turquie vous appelle sous les drapeaux sans vous dire contre qui: engagez-vous comme volontaires dans les rangs de l’Armée française et de ses alliés pour aider à écraser l’armée de Guillaume II (...). “

On trouve également dans cet ouvrage la liste alphabétique de 400 personnes qui, suite à cet appel, s’inscrivirent comme volontaires. De nombreux ouvrages font état de la collaboration qui s’instaura entre Russes et Arméniens lorsque la guerre éclata. Citons, entre autres exemples, ce qu’écrit Rafael de Nogales [10]:

“Lorsque les hostilités eurent effectivement commencé, le Député d’Erzurum, Garo Pasdermichan (Pasdermadjian) passa dans l’autre camp, en Russie, avec presque tous les soldats et officiers arméniens de la IIIe Armée. Peu après, il revint avec ceux-ci. Ils commencèrent à incendier des villages et à frapper sans merci de leurs couteaux tous les paisibles musulmans qui leur passaient sous la main. Ces excès sanguinaires eurent pour conséquence inévitable le désarmement immédiat par les autorités ottomanes des gendarmes et soldats arméniens qui se trouvaient encore dans l’armée (probablement parce qu’ils n’avaient pas réussi à s’échapper). Ils furent affectés à des bataillons chargés de travaux de voirie et de transports de matériel en montagne. Cette injustifiable désertion en masse des troupes arméniennes et les massacres qu’elles commirent par la suite à leur retour dans les secteurs de Bach-Kalé (Bas Kale), de Saraï (Saray) et de Beyazit ne tardèrent pas à alarmer les Turcs et à éveiller leurs craintes, car les autres Arméniens demeurant dans les provinces frontières de Van et d’Erzurum pouvaient se révolter de la même façon et passer à l’attaque. En effet, c’est précisément ce qui se passa quelques semaines après mon arrivée, lorsque les Arméniens de la province de Van s’insurgèrent en masse contre notre corps expéditionnaire en Iran (...). “

Voyons ce que dit Philips Price [11]:
“(...) Lorsque la guerre éclata les Arméniens des provinces de l’Est entrèrent secrètement en relation avec les autorités russes du Caucase; un réseau clandestin fut créé, qui permit d’envoyer des volontaires depuis ceš provinces turques dans l’armée russe.”

Un auteur moins connu, Philippe de Zara, écrit de son côté [12]:
“Après avoir accompli le minimum de leur devoir de citoyens ottomans, les Arméniens encouragèrent les opérations de l’ennemi. Il n’y avait certes pas dans leur attitude équivoque un acte de fidélité! Mais quel Occidental aurait le droit de les accuser lorsqu’une tradition enseignée par l’Europe a fait de l’insubordination des sujets chrétiens du Sultan la plus sacrée des obligations? Insubordination souvent sanctionnée par l’octroi de l’autonomie sinon de la souveraineté. Comment nier toutefois qu’aux yeux des Turcs, selon la loi de tous les pays, la conduite des Arméniens facilitant en pleine guerre la tâche de l’adversaire ne peut s’appeler autrement que crime de haute trahison? (...)

“Les comités divisés entre eux sur des questions intérieures tombaient d’accord pour faciliter l’avancée des armées russes: ils s’employaient à gêner la retraite des troupes turques, à arrêter les convois de ravitaillement, à constituer des bandes de francs-tireurs. Il y eut des désertions en masse dans les provinces de l’est, les Arméniens formèrent ainsi plusieurs bataillons encadrés par des officiers russes. Des révoltes locales eurent lieu çà et là; les chefs donnaient l’exemple; deux députés arméniens à la Chambre turque s’enfuirent en Russie. On rappela toute une littérature de haine: “Laisse pleurer les mères turques... Tâchons de faire goûter un peu d’amertume au Turc...” La culpabilité arménienne ne fait aucun doute.”

Clair Price fait également mention de la collaboration des Arméniens avec les Russes [13]:
“Aux termes de la constitution de 1908, le gouvernement d’Enver pouvait mobiliser aussi bien les Arméniens que les Turcs en âge de faire leur service militaire. Mais une opposition armée se déclencha aussitôt, notamment à Zeytun. Du côté de la frontière orientale, les Arméniens commencèrent à déserter pour passer dans les armées russes et le gouvernement d’Enver, doutant de la loyauté de ceux qui restaient, les sépara des forces combattantes pour les affecter à des bataillons de génie (...). En avril, Lord Bryce et les “Amis de l’Arménie” commencèrent à rassembler des fonds à Londres pour armer ces volontaires. On ne peut prétendre que les Russes demeurèrent indifférents devant l’appoint de ces volontaires. Finalement, fin avril, ces derniers s’emparèrent de Van, un des bastions des provinces de l’Est, et après avoir massacré la population turque, ils livrèrent ce qui restait de la ville à l’armée russe, en juin de cette même année. Les nouvelles en provenance de Van émurent les Turcs, exactement de la même manière que lorsqu’ils apprirent l’occupation de Smyrne par les Grecs en mai 1919. La rumeur de l’insurrection arménienne se répandit aussitôt à travers l’Asie Mineure.

“A cette époque, la situation militaire s’était brusquement retournée au détriment du gouvernement d’Enver. Les victoires russes de Sarikamich (Sarikamis) prenaient de l’ampleur, des vagues de réfugiés turcs se dirigeaient vers l’ouest et le centre de l’Asie Mineure. Les Anglais avaient déclenché la campagne des Dardanelles, aux portes même d’Istanbul, et la Bulgarie n’était pas encore entrée en guerre. Il aurait été irrationnel que ce moment fût choisi, vu le cours des événements, pour prendre des mesures de grande envergure contre les Arméniens si une nécessité absolue ne s’était pas fait sentir. Des mesures furent effectivement prises.”

Voyons à présent, ce qu’écrit Félix Valyi [14]:
“En avril, les révolutionnaires arméniens s’emparèrent de la ville de Van et y établirent un état-major arménien sous le commandement d’Aram et de Vardan. Le 6 mai, ils livrèrent la ville à l’armée russe, après avoir nettoyé le district de Van de tous les musulmans... Parmi les leaders arméniens les plus notoires se trouvait un ancien membre du parlement turc, Karekin Pasdermadjian, connu sous le nom de Garo. Il avait pris la tête des volontaires arméniens lorsque les hostilités entre les Turcs et les Russes avaient commencé... On sait que les tentatives des Turcs au p début de la guerre pour gagner l’appui du parti Dachnak contre les Russes avaient échoué, le Congrès arménien d’Erzurum s’étant déclaré neutre en septembre 1914. Néanmoins, les milliers de bombes russes et les armes qui se trouvaient entre les mains des membres du parti, constituaient bel et bien une preuve démentant cette neutralité. Les Turcs ont attribué l’occupation du nord de l’Asie Mineure par les Russes aux activités des groupes arméniens qui avaient sérieusement entravé la défense du pays.”

On pourrait penser que les auteurs dont nous avons présenté des extraits sont sympathisants des Turcs et ennemis des Arméniens. Or, c’est le contraire qui est vrai. Les extraits cités montrent quelles furent les raisons qui présidèrent à la décision de transfert de la population. Si nos citations avaient été plus longues, on en serait arrivé aux passages concernant celle-ci. Mais, nous avons pensé qu’il était d’abord nécessaire d’examiner les événements qui survinrent à l’intérieur des frontières ottomanes à partir de la date où la mobilisation fut décrétée. Nous allons relater ces événements d’une façon concrète et non littéraire et, pour cela, nous nous fonderons sur des documents ottomans.

Le gouvernement avait décrété la mobilisation le 3 août. Les Arméniens de Zeytun, ayant refusé de servir sous les drapeaux ottomans, voulurent assurer la défense de leur région en créant un régiment de volontaires commandés par leurs propres officiers. Lorsque cette requête fut, de par sa nature même, refusée, les Zeytunais s’insurgèrent le 30 août [15]. Même si le calme put être rétabli après la capture de 60 rebelles en armes, les Zeytunais recommencèrent en décembre à attaquer des fonctionnaires civils et des gendarmes.

En février 1915, on dut envoyer de Maras à Zeytun des soldats et des munitions (il ne faut pas oublier que l’Empire ottoman était en guerre). Les Arméniens, qui s’étaient jetés sur le convoi de munitions, tuèrent six gendarmes, en blessèrent deux autres et finirent par s’enfuir. Ils avaient également coupé les fils télégraphiques permettant la liaison avec Maras, afin d’empêcher toute communication. Presque tous ceux qui avaient pris les armes quittèrent la région. Ce mouvement d’insurrection des Zeytunais continua jusqu’à ce que la décision de transfert soit appliquée. Lorsqu’il ne resta plus dans la région aucun endroit où ils puissent se réfugier, les bandits qui avaient pu s’échapper s’enfuirent et le calme fut rétabli. Pendant l’insurrection, suite à des perquisitions, on trouva 713 fusils, 21 fusils à deux canons, 12 mauser; 61 bandits furent capturés, parmi lesquels figuraient des ecclésiastiques.

Nous voudrions nous attarder quelques instants sur le rapport qu’envoya le consul américain à Alep à son ministère [16] à propos des incidents qui eurent lieu à Zeytun pendant la guerre. Le consul joint à son rapport une lettre du missionnaire américain John E. Merill qui se trouvait dans la région, lettre dont nous citons quelques passages:

“Avant que les combats n’y commencent, un Comité constitué du missionnaire protestant, Herr Blank, et de deux Grégoriens sont arrivés à Zeytun avec l’autorisation du gouvernement et se sont efforcés de conclure un arrangement à l’amiable. Lorsqu’ils prirent contact avec la population de Zeytun, celle-ci leur fit savoir qu’elle avait tout fait pour convaincre les hors-la-loi de se rendre aux autorités, mais sans succès. Bien entendu, le Comité lui aussi n’a obtenu aucun résultat. Les hors-la-loi sont environ une trentaine et se trouvent sur les collines entre Zeytun et Maras; ils ont des vivres, de l’eau et des munitions et, pour accéder à l’endroit où ils se trouvent, il faut emprunter un sentier très étroit qui ne permet le passage qu’à une personne à la fois (...) (Savoir comment ils se procuraient les vivres et l’eau n’est pas mentionné.) Plus tard, on réussit à convaincre les Zeytunais de livrer ces hors-la-loi. En échange, ils exigèrent qu’on ne touche pas à leurs villages (...) Toutefois un peu plus tard, une partie de la population de Zeytun a été transférée à Maras (...) la population de Zeytun s’est laissée tromper par le gouvernement (...). Le fait qu’on transfère la population chrétienne cultivée est un coup direct contre les intérêts des missionnaires américains et met en danger le fruit de plus de cinquante ans de travail et le résultat de plusieurs milliers de dollars de frais (...)“

A la lecture d’un tel rapport, on est réellement très étonné. Pendant qu’un pays est en guerre, des missionnaires essaient de réaliser une entente portant sur des hors-la-loi (déserteurs du service militaire), ils considèrent l’envoi à Maras des familles qui avaient caché et nourri ces déserteurs comme un coup porté aux intérêts des missionnaires. En outre, que ces hors-la-loi vinssent à mourir lors d’une lutte armée, et voilà un massacre arménien. L’une des principales raisons des ennuis que connurent les Arméniens provient de cet état d’esprit des missionnaires et du bruit fait par ceux qui les avaient cru.

Le 30 août 1914, le commandement du bataillon de frontière d’Eleskirt envoya un rapport à l’état-major de la IIIe armée. Il signalait que les Russes qui avaient fouillé les maisons des villages proches de la frontière, avaient donné aux Arméniens les fusils découverts et qu’en outre, leur propagande pressait ces derniers de passer en Russie [17]. Dans le message envoyé le 6 septembre par l’état-major général à celui de la IIIe armée [18], il était précisé qu’on savait que les Russes et les Arméniens de Van se tenaient réciproquement informés des événements.

Le 13 septembre 1914, le gouverneur d’Erzurum envoya une lettre à l’état-major de la IIIe armée en précisant qu’il avait appris que les Russes, après avoir attiré les Arméniens de leur côté, s’apprêtaient à tout moment à fomenter une insurrection dans les provinces de l’Est, qu’un certain Aramayis, condamné à 101 années de bagne en Sibérie, avait été libéré et qu’il était en train de constituer des bandes de francs-tireurs à Kars, qu’une de ces bandes était arrivée au village de Pasinler, et que lorsque l’Empire ottoman entrerait en guerre, ils devaient lancer des mots d’ordre tels que “insurgezvous, vous aussi et sauvez-vous plutôt que vous enrôler dans l’armée”.

Le 18 septembre 1914, le gouverneur de Bitlis, Mustafa Bey, envoya un message d’une teneur à peu près identique à l’état-major de la IIIe armée. Il y était écrit [19]:

“S’il faut en croire les décisions et les directives arrêtées par les notables arméniens ces jours derniers, les Arméniens se trouvant dans l’armée ottomane devraient, en cas de guerre, passer à l’ennemi avec leurs armes. Si l’armée ottomane avance, ils devront rester calmes et, si elle recule, des bandes de francs-tireurs devront être constituées pour empêcher la liaison avec le front.”
 
Un message [20] envoyé par l’état-major général à l’état-major de la IIIe armée le 25 septembre, précisait que les membres du Dachnaksoutioun au Caucase et les membres du comité Hentchak s’étaient mis d’accord avec la Russie pour pousser les Arméniens de Turquie à s’insurger.

Le 8 octobre 1914, le gouverneur de Trabzon, Cemal Azmi Bey, dans un message [21] envoyé au ministère de l’Intérieur, précisait:

“Une bande de 800 hommes, constituée d’Arméniens de Turquie et de Russie, a été armée par les Russes et envoyée du côté d’Artvin. Ils se déploieront entre Artvin et Ardanuç, leur effectif sera porté à 7.000 hommes, et ceux-ci seront employés à susciter des désordres en territoire ottoman.”

Le 11 octobre 1914, le commandant de la IIIe armée envoya à l’état-major général le message suivant [22]:

“Il a été établi que les Russes ont armé et constitué dans le Caucase des bandes de francs-tireurs formés d’Arméniens de Turquie, et de Russie ainsi que de Grecs. Ces bandes ont été envoyées dans notre pays pour élargir leur organisation et le nombre des déserteurs arméniens est en train d’augmenter.”

Le 13 octobre 1914, le commandant de la IIe division de cavalerie faisait savoir au commandant de la IIIe armée que les Russes distribuaient des fusils aux Arméniens de Narman [23].

Le 14 octobre 1914, le gouverneur de Beyazit envoyait ce message au ministère de l’Intérieur [24]:

“Le 26 septembre, un comitadji arménien répondant au nom de Sehpat est arrivé à Hoy avec 600 volontaires arméniens puis s’est rendu à Selmas. Une grande majorité de ces Arméniens sont nos sujets et appartiennent à la population de Van, Mus, Bitlis, Kars et Gümrü. On a appris qu’ils attendent l’arrivée de leur commandant Antranik. Dans la région de Van, le pharmacien Rupen Migirditchian, Toros Karakachian et Portakalian tous trois habitants d’Ercis et Surin, qui s’occupe de commerce à Beyazit, ont projeté de passer à Selmas avec les forces qu’ils ont réunies dans les régions d’Igdir; de Revan les nommés Melkon et Ohannes de Hoy ont été envoyés à Van, dans le but de faire de la propagande (...)“

Le 22 octobre 1914, le commandant de la Ile division de cavalerie fit savoir au commandant de I’armée que des volontaires arméniens de Mus, Van et Bitlis étaient mobilisés, que des bandits arméniens rodaient à proximité des frontières et que 30 à 40 bandits avaient été découverts dans le village de Pertos [25].
Un rapport envoyé le 23 octobre par le commandement de la IIIe armée au commandement général peut être ainsi résumé [26]:

“Environ 800 déserteurs arméniens, sujets ottomans pour la plupart, se sont réunis à Kâgizman; ce sont les Russes qui fournissent l’armement. Deux Arméniens, Suryen de Beyazit et Hadjik Siruk, qui sont passés en Russie, ont assemblé chacun 2.000 hommes. On a appris que l’un des groupes pensait aller du lac d’Abbas à Moson, l’autre à Beyazit ou bien passer en Iran.”

Dans un rapport envoyé par le préfet d’Erzurum le 24 octobre au commandant de la IIIe armée, il est précisé [27]:

“Il y a quelques jours, à la frontière de Gümüshane, des bandits ont attaqué la poste. Le nommé Sitrak a été arrêté. Il a déclaré dans sa déposition que ses amis se trouvaient à Bayburt et à Sürmene. Le gouverneur de Bayburt est allé les arrêter.”

Le 28 octobre, le gouverneur envoya un communiqué faisant savoir qu’il les avait arrêtés.
En novembre, l’Empire ottoman se trouvait bel et bien en guerre. Le 29 novembre la première nouvelle annonciatrice de l’insurrection de Van arriva, par l’intermédiaire de Kâzim Bey (Kâzim Ozalp), commandant de la division de gendarmerie [28]. S’appuyant sur les dépositions de deux espions arrêtés, Kâzim Bey faisait savoir qu’une insurrection se préparait dans la province de Van, que l’ennemi donnait aux Arméniens les fusils des musulmans dont il s’emparait, qu’il formait des unités composées d’Arméniens et que tous les Arméniens de la division avaient déserté après qu’ils eussent désarmé. Le lendemain, le gouverneur de Van, Cevdet Bey annonçait dans un télégramme daté du 30 novembre:

“Je m’efforce de veiller à ce que les Arméniens ne suscitent aucun trouble. Les forces russes avancent par Kotur et je ne pense pas que la division de gendarmerie résistera longtemps en face d’elles. Je vais commencer à envoyer les familles à Bitlis. [29]”
Peut-être conviendrait-il d’ouvrir ici une parenthèse sur l’insurrection de Van en laissant de côté l’évolution chronologique des événements.

Dans un télégramme du 2 décembre, envoyé par le gouverneur de Van au ministère de l’Intérieur [30], il était précisé:

“Pour l’instant, les Arméniens du chef-lieu et d’ailleurs se tiennent tranquilles. Mais tous ceux de la région de Selmas collaborent avec les Russes. Celui qui dirige les bandes de francs-tireurs dans la zone frontalière est le fameux Antranik qui fomenta la révolte de Taluri (il s’agit de la deuxième insurrection du Sassoun), avec ses amis. Après la bataille de Hanik, des soldats arméniens se sont enfuis et sont passés à l’ennemi. J’ai appris qu’un ecclésiastique (arménien) était en relation avec le commandant russe de Gori et je l’ai fait mettre sous surveillance.”

Dans un télégramme envoyé le 15 décembre par le ministère de l’Intérieur au gouverneur de Van il était fait état d’informations communiquées par le ministère des Postes au sujet d’un accrochage avec les Arméniens et des précisions étaient demandées sur le sabotage par les Arméniens des fils télégraphiques de Reþadiye et de Karçikan [31].

Voici un résumé du rapport qu’envoya le gouverneur d’Erzurum, Tahsin Bey, le 20 décembre, au commandement général [32]:

“Dans les districts de Karçikan et de Gevaþ de la région de Van, on perçoit des signes d’insurrection du côté des Arméniens. Ils ont coupé les fils télégraphiques et tué un caporal. Des milices et des gendarmes ont été envoyés dans cette région et des combats ont éclaté. Comme nos forces ne sont pas assez nombreuses et comme les armes que possèdent les milices sont insuffisantes, nous avons besoin de renforts.”

Le gouverneur de Bitlis envoyait le 21 février 1915 le télégramme suivant au ministère de l’Intérieur [33]:

“Les Arméniens de la région de Haksef se sont rebellés. Ils ont ouvert le feu sur un de nos détachements dans le village de Siranun qui dépend du district central de Mus. Les heurts se sont prolongés pendant deux heures. Dans le village de Kümes, qui dépend du canton d’Akan, des coups de feu ont été tirés sur la maison de l’administrateur du canton et sur le cantonnement des gendarmes. Les heurts se sont prolongés pendant huit heures.”

Le même jour, le même haut fonctionnaire donnait de nouvelles informations [34]:
“Dans plusieurs villages, les Arméniens se sont insurgés. Parmi ceux qui ont ouvert le feu dans le village de Kümes, dans le canton d’Akan, il y avait des délégués du parti Dachnak de Mus, Rupen et Zovin, ainsi que le chef du parti Dachnak de Mus, Echro. Ce fait a attiré mes soupçons. Le Député de Van, Papazian, se trouve à Mus sans aucune raison. Pour pouvoir le surveiller, je I’ai fait inviter chez le sous-préfet.”

Le 27 février, 300 soldats volontaires de Siirt, venant d’Adilcevaz, allaient à Van. Ils voulurent passer la nuit à Arin, village arménien, mais les Arméniens voulurent les en empêcher et ouvrirent le feu sur eux. Huit soldats furent tués. Sur ces entrefaites, un détachement de soldats d’Ercis, fut envoyé à Van et les bandes de francs-tireurs arméniens se sauvèrent en prenant le large par le lac de Van.

Le sous-préfet de Mahmudi, dans la province de Van, envoya le 4 mars 1915 le télégramme suivant au ministère de l’Intérieur [35]:
 
“Après avoir arraché notre district des mains de l’ennemi, et suite aux recherches qui ont été effectuées, le bilan des massacres s’établit comme suit:
“Tués au village de Merkehu: 41 hommes, 14 femmes;
“Violées et tuées ensuite dans le village de Merkehu: 4 femmes;
“Tués dans le village d’Istucu: 7 hommes, 4 femmes;
“Violées dans le village d’Istucu: 5 femmes;
“Blessés: 3 hommes, 2 femmes.’

Le commandement de la division de gendarmerie de Van fit savoir par télégramme, le 16 mars [36], que les Arméniens du district de Þatak, dans la province de Van, avaient attaqué le poste de gendarmerie et les soldats, saboté les fils télégraphiques et que des combats avaient eu lieu entre les forces de l’ordre et les Arméniens. L’affaire avait débuté après qu’un membre du Comité, nommé Osep, instituteur de profession eut été arrêté, porteur d’une arme à feu.

Le 20 mars, le gouverneur de Van, annonçait [37]:
“Des heurts se sont produits partout jusqu’au soir et sont devenus de plus en plus violents. Nous pensons qu’il y a plus de 2.000 rebelles et essayons de réprimer cette insurrection.”

Dans un télégramme du 23 mars [38], le même gouverneur faisait savoir que les populations des villages de Bayrik, Alaköy, Iblankanis et de Buganis, situés à 4 heures de marche de Van, se tenaient sur les points stratégiques du village de Bayrik et qu’elles avaient encerclé le village de Kusa. Il indiquait aussi que le nombre des rebelles atteignait un millier et que des forces de l’ordre avaient été envoyées. Après ces événements, le mouvement insurrectionnel s’est propagé dans toute la province.

A propos de cette rébellion, voilà ce qu’écrivit Ali Ihsan Pacha:
“Le Gouverneur de Van, Cevdet Bey, avait pressenti dès mars 1915, qu’une insurrection était sur le point d’éclater à Van, et il en avait informé le commandant des premières forces armées de campagne, ainsi que le commandant général. Finalement l’insurrection éclata dans une grande partie de la province le 17 avril 1915. Ce même jour, la Ire armée de campagne n’avait Pu atteindre que Rumiye (il s’agit de la force armée que mentionne Rafael de Nogales). Après le début de l’insurrection, il fallut avoir recours à une grande partie des troupes de gendarmes mobiles de Van pour l’écraser.

“Si la 1re armée de campagne n’avait pas perdu du temps en restant des semaines à Revandiz et à Mossoul, peut-être aurait-on Pu faire reculer les Russes qui se trouvaient aux alentours de Dilman, en profitant également des troupes mobiles de gendarmes de Van, avant que l’insurrection arménienne n’y éclate. Pendant cette insurrection, nous fûmes dans l’obligation d’utiliser nos forces armées sur les arrières contre les rebelles arméniens; au milieu d’avril, nous dûmes également avoir recours aux troupes mobiles de gendarmes de Van. Les Russes mirent à profit la situation pour augmenter leurs forces aux alentours de Dilman.

“La Ire armée de campagne qui avait rencontré les Russes au mois d’avril 1915, attaqua finalement les Russes de Dilman le 1er mai 1915, avec une partie des troupes mobiles de gendarmes de Van qui se trouvaient à cette époque sur la frontière orientale de la province. Nos forces subirent de lourdes pertes et durent se retirer. Face à l’insurrection des Arméniens à Van et aux forces russes qui avançaient vers Van, elles ne purent même pas sauver la ville de Van et durent se retirer en piteux état, en direction de Bitlis, en passant par les montagnes du sud du lac de Van. [39]”

Le 20 avril 1915, le gouverneur de Van envoyait le télégramme suivant au commandement de la IIIe armée [40]:

“Les rebelles ont commencé à ouvrir le feu sur nos postes de gendarmerie proches des quartiers arméniens et sur les maisons musulmanes. Cependant, nous nous défendons et nous tenons tête vaillamment. Dans les combats qui se sont déroulés jusqu’à hier soir dans les alentours du village d’Atalan, une grande partie des rebelles a été éliminée.

“La ligne télégraphique de Gevaþ a été réparée et réouverte aux communications.
“Les lignes télégraphiques de Baþkale, Havasor, Memortki, Þersat avaient été coupées; on a commencé aujourd’hui à les réparer.

“En ville, les combats continuent avec la même violence et l’insurrection est générale. Il nous faut des renforts et des canons.”

Le 24 avril, le gouverneur envoyait au ministère de l’Intérieur cet autre télégramme [41]:
“Jusqu’à présent, 4.000 rebelles arméniens ont été ramenés des alentours dans la région. Les rebelles coupent les routes, attaquent les villages des alentours et les incendient. Il est impossible d’empêcher ces agressions. Actuellement, beaucoup de femmes et d’enfants n’ont ni foyer ni maison. Il n’est pas possible ni convenable de les loger dans les villages appartenant aux tribus. Ne conviendrait-il pas de commencer à transférer ces femmes et enfants dans les provinces de i’ouest ?“

Le 8 mai, les Arméniens, passant à l’attaque, commencèrent à incendier les villages musulmans. En conséquence, le gouverneur Cevdet Bey ordonna que la ville de Van fût évacuée. Le 17 mai, les soldats turcs se retirèrent de Van après quoi, les Arméniens incendièrent les quartiers turcs abandonnés et les Russes entrèrent dans la ville.

Les forces turques passèrent à l’attaque le 22 juillet 1915 et reprirent Van, mais ils allaient devoir l’abandonner aux Russes le mois suivant.
 
L’insurrection de Van se propagea à Muþ, où les troupes mobiles de la gendarmerie de Van furent chargées de rétablir l’ordre. Ces opérations durèrent jusqu’en juillet 1915.

Alors que Van connaissait ces épreuves, le commandant en chef intérimaire Enver Pacha, envoya le 2 mai la lettre suivante au ministre de l’Intérieur Talat Bey [42].

“Les Arméniens se trouvant autour du lac de Van, rassemblés en des endroits connus de la province, sont en état d’alerte et ont l’intention de prolonger l’insurrection. Mon objectif est de les déloger afin de dissoudre les foyers de révolte. Selon les informations que j’ai reçues du commandement de la IIIe armée, les Russes ont remis le 20 avril, à i’intérieur de nos frontières, et dans un pitoyable et misérable état, les musulmans qui se trouvaient chez eux. En guise de riposte, et afin de parvenir à l’objectif mentionné, il faudra, ou bien envoyer les Arméniens avec leurs familles à l’intérieur des frontières russes, ou bien les disperser, de même que leurs familles, dans diverses régions de l’Anatolie. Je demande que celle de ces deux formules qui paraîtra convenable, soit retenue et appliquée. S’il n’y a aucun inconvénient à cela, je préfèrerais que les familles des rebelles ainsi que la population des régions en état d’insurrection, soient envoyées hors de nos frontières, et qu’on installe à leur place des populations musulmanes venant de l’extérieur.”

La première mention d’un éventuel transfert des populations se trouve dans la lettre que nous venons de citer. Toutefois, il faut reprendre chronologiquement le cours des événements à partir du moment où nous avons ouvert la parenthèse concernant l’insurrection de Van.

Le 17 décembre 1914, le commandant du XIIe corps d’armée d’Antakya faisait savoir que dans cette ville, on craignait que les Arméniens ne passent à l’action [43].

Dans un télégramme envoyé par le commandant du XIe corps d’armée d’Elaziz au ministère de la Guerre, le 19 février 1915, il était précisé que dans plusieurs villages de la région, tes Arméniens avaient ouvert le feu sur les gendarmes et que des combats se poursuivaient depuis trois jours [44].

Le 21 février, le même officier envoya le télégramme suivant au ministère de la Guerre [45]:
“40 à 50 francs-tireurs arméniens qui se trouvaient dans le village de Siranun, à deux heures et demie de MUÞ, ont attaqué des villes et se sont battus pendant deux heures environ avec la police et les cavaliers qui avaient été envoyés pour s’opposer à eux.”

Le 25 février 1915, le commandant du Ve corps d’armée d’Ankara, fit savoir au commandement général, qu’on avait entendu dire que des bombes étaient fabriquées dans le district de Develi et que, suite à des perquisitions, on y avait trouvé des bombes, des fusils, de la poudre, etc. [46].

Dans un rapport 47 envoyé par le Xe corps d’armée au commandement de la IIIe armée, le 27 mars, il était précisé que dans le village de Pürek dépendant de Suþehri, tes Arméniens tiraient sur les volontaires et sur les soldats sans armes passant par la localité. Après des perquisitions, on avait arrêté 95 déserteurs et 25 soldats coupables d’actes de violence et l’on s’était emparé d’armes à feu et de projectiles.

Le 30 mars 1915, le commandant du XIe corps d’armée faisait savoir au commandement général qu’un détachement de gendarmes s’était battu pendant deux heures avec une bande de francs - tireurs arméniens, près du village de Murfe, à quatre heures de Bitlis [48].

Le gouverneur de Sivas envoya le 22 avril 1915 le télégramme suivant au ministère de l’Inténieur [49]:

“A l’intérieur de la province, les endroits où se sont rassemblés les Arméniens sont: Þebinkarahisar, Susehri, Hafik, Divrik, Gürün, Gemerek, Amasya, Tokat et Merzifon. Jusqu’à présent, suite aux perquisitions effectuées dans les villages turcs des alentours de Suþehri ainsi qu’à Tuzhisar (un village de la région de Hafik), dans les villages de Horasan et dans la région d’Olaras, qui dépend du chef-lieu, on a trouvé beaucoup d’armes interdites et de la dynamite. Dans cette province, les Arméniens ont armé 30.000 personnes. 15.000 d’entre elles se sont enrôlées dans l’armée russe, et, d’après la déposition des personnes arrêtées, il a été définitivement établi que les 15.000 autres vont attaquer l’armée turque sur ses arrières, en cas d’une défaite de celle-ci. Murat, membre du comité arménien Dachnak, s’est réfugié dans le village de Tuzhisar. Des heurts ont eu lieu entre les forces de l’ordre et les Arméniens de cette localité. Les fuyards sont poursuivis.”

Le gouverneur de Diyarbakir écrivait le 27 avril 1915 [50]:
“A Diyarbakir, on a recherché les déserteurs ainsi que des armes et des projectiles; on a fini par trouver beaucoup d’armes, des munitions, des uniformes et des matières explosives. Dans le seul chef-lieu, on a arrêté plus de 1.000 déserteurs, tous membres des comités arméniens.”

Telle était la situation intérieure du pays au début de mai 1915. Tandis que les Russes avançaient en Anatolie de l’Est, les Français et les Britanniques essayaient de forcer les Dardanelles et, au sud, les opérations étaient en cours sur le canal de Suez.

Des insurrections éclatèrent à Zeytun, à Van et à Muþ. Celle de Van permit aux Russes de s’emparer de la ville. Celles de Muþ et de Zeytun continuaient. De toutes parts, le pays était la proie de bandes de francs-tireurs et, comme les Turcs en état de porter les armes étaient partis à l’armée, le terrain se trouvait libre devant les Arméniens. Le gouvernement devait, d’un côté faire la guerre, de l’autre, s’occuper de ces troubles internes.

En ce qui concerne la révolte de Zeytun, il convient d’apporter la précision suivante:
Le 24 février, l’ambassadeur de Russie en Grande-Bretagne se présenta au ministère des Affaires étrangères pour exposer qu’un Arménien de Zeytun s’était adressé au vice-roi de Caucasie, le comte Vorontsov-Dachkov, et lui avait dit qu’une force de 15.000 hommes avait été mise sur pied pour attaquer les lignes de communication de l’armée turque, mais elle manquait d’armes et de munitions. L’ambassadeur qui estimait qu’il fallait répondre positivement à cette demande et qui suggérait que la France et l’Angleterre fournissent l’équipement nécessaire, via le port d’Antakya, était venu demander ce que le gouvernement britannique pensait de ce projet. Toutefois, les Anglais ayant manifesté un manque évident d’intérêt pour l’idée, les choses restèrent en plan [51].

C’est dans ces conditions que le gouvernement ottoman se vit contraint de décider le transfert des populations arméniennes. A travers diverses citations, nous n’avons fait ici que résumer les événements déterminants qui l’avaient amené à une telle résolution. Il faut souligner qu’aucun des auteurs de ces textes ne considère cette initiative comme injuste, bien qu’ils ne l’approuvent pas. Mais avant d’abonder la question du transfert, nous voudrions nous attarder sur quelques autres points.

Le mot tehdjir (faire émigrer, faire déménager, déplacer) vient de la racine arabe h. dj. r., qui donne également le mot hidjret (Hégire, exode, migration, déménagement). Ce mot n’a donc nullement le sens de mettre des gens dans des camps de concentration, mais de les déplacer de leur lieu d’origine. Les Français et les Anglais qui le traduisent par “déportation” utilisent donc ce mot, en toute connaissance de cause, d’une façon erronée. Le mot “déportation” implique pour celui qui y est soumis, de se trouver en résidence surveillée. C’est-à-dire, que les personnes déportées ne sont pas libres, se trouvent dans un lieu bien défini - en prison, dans une fontenesse ou dans Un camp —, et yivent totalement coupés du monde extérieur.

Le mot tehdjir n’implique rien de tout cela. S’il était en usage dans la langue turque actuelle, il n’aurait pas d’autre sens que “faire émigrer”. On dirait, pan exemple: “Les populations des villages submergés par les eaux du lac du barrage de Keban ont été transférées (tehdjir) ailleurs.” Il y a certainement dans chaque langue, notamment en français et en anglais, des expressions ayant Un sens équivalent. Mais, si elles ne sont pas employées, ceci est une autre histoire. D’ailleurs, lorsque fut prise la décision de faire émigrer les populations arméniennes, le mot tehdjir ne fut pas employé, comme on va le constater.

Le deuxième point sur lequel nous voulons insister est que tout pays en guerre envoie les ressortissants des pays ennemis se trouvant sur son sol dans des camps de concentration. Il s’agit d’un principe en vigueur et appliqué dans tous les pays. Cette mesure est même appliquée aux citoyens de fraîche date et la chose mérite d’être soulignée. On pourrait certes dire que, du fait de leur citoyenneté, les Arméniens n’étaient pas des ressortissants étrangers. Ceci est exact et c’est la raison pour laquelle ils ne furent pas envoyés dans des camps de concentration. Toutefois, étant donné l’attitude qu’ils adoptèrent pendant la Première Guerre mondiale, fallait-il les considérer comme des sujets ottomans ou comme des sujets russes? Je ne pense pas que I’on puisse répondre immédiatement à cette question. Mais une chose est certaine. Même sites Arméniens étaient, juridiquement parlant, des sujets ottomans, ils agirent en fait comme des ressortissants russes. Nous réouvrirons cette parenthèse ultérieurement, lorsque nous verrons comment les leaders arméniens voulurent être reconnus comme belligérants.

Le troisième point est qu’en temps de guerre, tous ceux qui agissent en faveur de l’ennemi, même s’ils ne le font pas directement, mais cherchent à entraver la capacité guerrière d’un pays, sont considérés comme des traîtres. Le châtiment de cette trahison correspond toujours à la plus lourde peine en vigueur dans le pays. Pan exemple, Si après le début de la guerre, le gouvernement ottoman avait fusillé tous les rebelles qui s’étaient insurgés à Zeytun ainsi que tous ceux qui les avaient cachés et approvisionnés en matériel, en vivres et en armes, cela aurait été considéré comme une attitude juste et légale à cette époque. On ne peut pas qualifier d’inhumain le fait que l’on ait, plutôt que d’agir ainsi, contraint ces rebelles et leurs complices à l’exil. Car le premier devoir d’un gouvernement est de défendre le pays en temps de guerre et cela sous-entend qu’il doit lutter à l’intérieur contre les traîtres, compte tenu des nécessités du conflit.

Les pays qui ont le plus accusé les Turcs ont appliqué ce principe d’une manière encore plus rigoureuse. Lord Kitchener s’empara du Soudan à une époque où les Anglais s’étaient fait les porte-parole des Arméniens à travers le monde. Pour rétablir le calme au Soudan, ils avaient usé de tous les moyens pour anéantir tous tes individus capables de tenir un fusil. Les archives françaises regorgent de documents photographiques datant de l’époque et qui montrent des milliers de femmes et d’enfants du Transvaal mourant de faim dans des camps de concentration...

D’après ce qu’a écrit I’Irlandais George Chatterton Hill dans la revue Ord Och Bild en 1916 (p. 561), les Anglais, voyant qu’ils ne pouvaient pas anéantir les Irlandais, en les exterminant ou en les forçant à l’émigration, décidèrent d’essayer une méthode qu’ils avaient pratiquée en Inde et qui consistait à contraindre tes Irlandais à mourir de faim. De fait, au cours des soixante-dix années allant de 1841 à 1911, la population de l’Irlande tomba de 8.196.597 à 4.381.951 habitants.

De 1846 à 1848, alors que 3 millions d’Irlandais mouraient de faim malgré une production agricole abondante, des produits alimentaires d’une valeur de 50 millions de livres, et représentant l’impôt et l’argent de la location des terres appartenant aux Anglais, sortirent de l’Irlande. Entre 1849 et 1851, 400.000 Irlandais moururent de faim.

“Si un pays qui tient sous sa domination 380 millions d’hommes et se dit se trouvait libre devant les Arméniens. Le gouvernement devait, d’un côté faire la guerre, de l’autre, s’occuper de ces troubles internes.

En ce qui concerne la révolte de Zeytun, il convient d’apporter la précision suivante:
Le 24 février, l’ambassadeur de Russie en Grande-Bretagne se présenta au ministère des Affaires étrangères pour exposer qu’un Arménien de Zeytun s’était adressé au vice-roi de Caucasie, le comte Vorontsov-Dachkov, et lui avait dit qu’une force de 15.000 hommes avait été mise sur pied pour attaquer les lignes de communication de l’armée turque, mais elle manquait d’armes et de munitions. L’ambassadeur qui estimait qu’il fallait répondre positivement à cette demande et qui suggérait que la France et l’Angleterre fournissent l’équipement nécessaire, via le port d’Antakya, était venu demander ce que le gouvernement britannique pensait de ce projet. Toutefois, les Anglais ayant manifesté un manque évident d’intérêt pour l’idée, les choses restèrent en plan [51].

C’est dans ces conditions que le gouvernement ottoman se vit contraint de décider le transfert des populations arméniennes. A travers diverses citations, nous n’avons fait ici que résumer les événements déterminants qui l’avaient amené à une telle résolution. Il faut souligner qu’aucun des auteurs de ces textes ne considère cette initiative comme injuste, bien qu’ils ne l’approuvent pas. Mais avant d’aborder la question du transfert, nous voudrions nous attarder sur quelques autres points.

Le mot tehdjir (faire émigrer, faire déménager, déplacer) vient de la racine arabe h. dj. r., qui donne également le mot hidjret (Hégire, exode, migration, déménagement). Ce mot n’a donc nullement le sens de mettre des gens dans des camps de concentration, mais de les déplacer de leur lieu d’origine. Les Français et les Anglais qui le traduisent par “déportation” utilisent donc ce mot, en toute connaissance de cause, d’une façon erronée. Le mot “déportation” implique pour celui qui y est soumis, de se trouver en résidence surveillée. C’est-à-dire, que les personnes déportées ne sont pas libres, se trouvent dans un lieu bien défini - en prison, dans une forteresse ou dans un camp -, et vivent totalement coupés du monde extérieur.

Le mot tehdjir n’implique rien de tout cela. S’il était en usage dans la langue turque actuelle, il n’aurait pas d’autre sens que “faire émigrer”. On dirait, par exemple: “Les populations des villages submergés par les eaux du lac du barrage de Keban ont été transférées (tehdjir) ailleurs.” Il y a certainement dans chaque langue, notamment en français et en anglais, des expressions ayant un sens équivalent. Mais, si elles ne sont pas employées, ceci est une autre histoire. D’ailleurs, lorsque fut prise la décision de faire émigrer les populations arméniennes, le mot tehdjir ne fut pas employé, comme on va le constater.

Le deuxième point sur lequel nous voulons insister est que tout pays en guerre envoie les ressortissants des pays ennemis se trouvant sur son sol dans des camps de concentration. Il s’agit d’un principe en vigueur et appliqué dans tous les pays. Cette mesure est même appliquée aux citoyens de fraîche date et la chose mérite d’être soulignée. On pourrait certes dire que, du fait de leur citoyenneté, les Arméniens n’étaient pas des ressortissants étrangers. Ceci est exact et c’est la raison pour laquelle ils ne furent pas envoyés dans des camps de concentration. Toutefois, étant donné l’attitude qu’ils adoptèrent pendant la Première Guerre mondiale, fallait-il les considérer comme des sujets ottomans ou comme des sujets russes? Je ne pense pas que l’on puisse répondre immédiatement à cette question. Mais une chose est certaine. Même si les Arméniens étaient, juridiquement parlant, des sujets ottomans, ils agirent en fait comme des ressortissants russes. Nous réouvrirons cette parenthèse ultérieurement, lorsque nous verrons comment les leaders arméniens voulurent être reconnus comme belligérants.

Le troisième point est qu’en temps de guerre, tous ceux qui agissent en faveur de l’ennemi, même s’ils ne le font pas directement, mais cherchent à entraver la capacité guerrière d’un pays, sont considérés comme des traîtres. Le châtiment de cette trahison correspond toujours à la plus lourde peine en vigueur dans le pays. Par exemple, si après le début de la guerre, le gouvernement ottoman avait fusillé tous les rebelles qui s’étaient insurgés à Zeytun ainsi que tous ceux qui les avaient cachés et approvisionnés en matériel, en vivres et en armes, cela aurait été considéré comme une attitude juste et légale à cette époque. On ne peut pas qualifier d’inhumain le fait que l’on ait, plutôt que d’agir ainsi, contraint ces rebelles et leurs complices à l’exil. Car le premier devoir d’un gouvernement est de défendre le pays en temps de guerre et cela sous-entend qu’il doit lutter à l’intérieur contre les traîtres, compte tenu des nécessités du conflit.

Les pays qui ont le plus accusé les Turcs ont appliqué ce principe d’une manière encore plus rigoureuse. Lord Kitchener s’empara du Soudan à une époque où les Anglais s’étaient fait les porte-parole des Arméniens à travers le monde. Pour rétablir le calme au Soudan, ils avaient usé de tous les moyens pour anéantir tous les individus capables de tenir un fusil. Les archives françaises regorgent de documents photographiques datant de l’époque et qui montrent des milliers de femmes et d’enfants du Transvaal mourant de faim dans des camps de concentration...

D’après ce qu’a écrit l’Irlandais George Chatterton Hill dans la revue Ord Och Bild en 1916 (p. 561), les Anglais, voyant qu’ils ne pouvaient pas anéantir les Irlandais, en les exterminant ou en les forçant à l’émigration, décidèrent d’essayer une méthode qu’ils avaient pratiquée en Inde et qui consistait à contraindre les Irlandais à mourir de faim. De fait, au cours des soixante-dix années allant de 1841 à 1911, la population de l’Irlande tomba de 8.196.597 à 4.381.951 habitants.

De 1846 à 1848, alors que 3 millions d’Irlandais mouraient de faim malgré une production agricole abondante, des produits alimentaires d’une valeur de 50 millions de livres, et représentant l’impôt et l’argent de la location des terres appartenant aux Anglais, sortirent de l’Irlande. Entre 1849 et 1851, 400.000 Irlandais moururent de faim.

“Si un pays qui tient sous sa domination 380 millions d’hommes et se di être le défenseur des petits États, veut réellement protéger les droits de l’homme, il devrait commencer par s’occuper de son allié russe chez qui règnent des conditions beaucoup plus mauvaises qu’en Turquie. [52]”

L’auteur de ces lignes est un Suédois. Bien entendu, à ces exemples, nous pourrions en ajouter beaucoup d’autres. Notamment celui de la révolte des Cipayes, en Inde. Parlant plus haut de la propagande, nous avions également signalé l’attitude qu’avaient adoptée les Anglais vis-à-vis des ressortissants allemands pendant la Première Guerre mondiale.

Pendant la fameuse politique de “pacification” menée en Afrique du Nord par d’autres défenseurs des Arméniens, les Français, beaucoup de rumeurs diverses ont circulé sur le nombre de gens tués en Algérie et en Tunisie. Mais ce qui est important, c’est l’attitude du gouvernement et non le nombre de morts. Un cas plus intéressant encore est celui des condamnés à mort, au lendemain de la Libération, en 1944, souvent sans procès, parce qu’ils avaient collaboré avec les Allemands pendant l’Occupation. Divers chiffres sont avancés quant au nombre de morts qu’entraîna cette répression. Mais, répétons-le, ce qui importe, c’est l’attitude qu’avait adoptée le gouvernement français et non le nombre de morts. Alors que tout était terminé, que le pays était libéré, le gouvernement trouvait ainsi l’occasion de régler de vieux comptes. Il ne faut pas oublier qu’après 1923, aucun Arménien, Grec ou collaborateur turc ne fut poursuivi en Turquie. Pourtant, à Istanbul, il ne manquait pas de gens qui avaient collaboré avec les forces de l’occupation.

Venons-en aux Russes. Ne nous attardons pas sur les insurrections et les morts de l’époque tsariste. Mais, que faut-il penser de la déportation en Sibérie, pendant la Seconde Guerre mondiale, de la totalité de la population de Crimée, sous prétexte qu’elle avait collaboré avec les Allemands?

Il est possible de donner pour chaque pays des exemples similaires et nous pourrions en citer. Si nous ne mentionnons que des exemples concernant ces trois Etats, c’est parce qu’à cette époque, ils furent les principaux de ceux qui crièrent au massacre. Pendant une insurrection, la façon de procéder est pourtant identique dans tous les pays. Dans l’histoire des Etats, nous n’avons trouvé aucun exemple de cas où l’on aurait procédé avec indulgence et douceur, devant une insurrection interne éclatant en temps de guerre.

Il n’est pas sans intérêt de souligner que les accords conclus pendant la guerre entre la France, l’Angleterre et la Russie en vue du partage de la Turquie ne mentionnent même pas les Arméniens. Ce fait suffit à montrer à quel point la “politique arménienne” de ces trois Etats manquait de sincérité. Nous reviendrons sur cette question ultérieurement.

Comme nous le verrons plus loin, les chefs de bandes arméniennes avaient été arrêtés à Istanbul, le 24 avril 1915 avant que ne commencent les opérations de transfert. Ce même jour, le président des Etats-Unis recevait du catholicos d’Etchmiadzin le télégramme suivant:

“Monsieur le Président, d’après les dernières informations qui nous sont parvenues de l’Arménie de Turquie, des massacres ont commencé et une terreur organisée met en danger l’existence du peuple arménien. Dans ce moment délicat, nous nous adressons à Votre Excellence et aux nobles sentiments du grand peuple américain. Au nom de l’humanité et du christianisme, je demande que les représentants diplomatiques de votre grande République interviennent immédiatement, pour défendre mon peuple qui a été abandonné à la violence du fanatisme turc.

KEVORK, archevêque et catholicos de tous les Arméniens. [53]”

Pour que le télégramme ait été reçu le 24 avril en Amérique, il avait fallu l’envoyer avant cette date, c’est-à-dire avant même que les arrestations aient eu lieu. L’ambassadeur des Etats-Unis à Istanbul fit connaître celles-ci par un télégramme du 27 avril [54]. Celui du catholicos suffit donc à montrer que ceux qui avaient été arrêtés étaient coupables.

Le 27 avril, l’ambassadeur de Russie à Washington entreprit une démarche pour demander l’intervention des Etats-Unis. Il ressort du télégramme qu’envoya le ministre des Affaires étrangères américain à son ambassadeur à Istanbul [55], que l’ambassadeur de Russie avait indiqué au Département d’Etat que beaucoup de musulmans vivaient en territoire russe, mais, qu’en dépit des différences religieuses, ils se trouvaient à l’abri de toute menace.

Que les arrestations aient été expliquées par l’intolérance religieuse des Turcs ne manque naturellement pas d’intérêt. Mais, à la lumière des divers faits que nous avons exposés plus haut, la signification réelle de ces interventions est évidente.

Dans la section suivante, nous verrons comment fut prise et appliquée la décision de transférer les populations. Mais, il faut préciser dès à présent que, lorsque les opérations commencèrent, les Arméniens ne mirent pas fin pour autant à leurs activités et qu’il fallut étendre les mesures à une zone beaucoup plus vaste que prévu. En effet, des insurrections eurent lieu le 23 juillet 1915 à Bogazliyan, le 1er août à Findikcik (Maraþ), le 9 août dans le village de Genmüþ (dépendant d’Urfa), le 14 septembre à Antakya (Musadagi), le 29 septembre dans la ville même d’Urfa, le 7 février 1916 à Islahiye, le 4 avril à Akdagmadeni et le 9 avril à Tosya.


 

2. Le transfert des populations arméniennes
La lettre envoyée par Enver Pacha à Talat Pacha, le 2 mai 1915, et que nous avons citée plus haut, indiquait que les Arméniens restaient groupés pour pouvoir continuer à se battre et qu’il fallait ou bien faire comme le gouvernement tsariste avait fait vis-à-vis des musulmans de Russie, c’est-à-dire mener les Arméniens en territoire russe, ou bien disperser ces derniers dans différentes régions de l’Anatolie. Il ressort très clairement de cette lettre qu’Enver Pacha désirait faire en sorte que les Arméniens ne puissent plus s’insurger. Au lieu de regrouper tous les Arméniens dans un même lieu, si on les installait par petits groupes éloignés les uns des autres les risques d’insurrection disparaissaient. Il est évident aussi, toujours d’après cette lettre, que les actions envisagées ne visaient qu’à supprimer les foyers insurrectionnels. Et de fait, tel fut bien l’objectif des mesures mises en application.

Nous sommes persuadés, quant à nous, que si les puissances firent tant de bruit autout de cette affaire, c’est qu’elles réalisèrent soudain que la révolte des Arméniens à laquelle elles avaient attaché de si grands espoirs était vouée à l’échec. Il ne peut y avoir d’autre explication à la démarche faite le 27 avril par la Russie auprès des Etats-Unis. Nous avons vu, dans la section consacrée à la propagande quel était l’objectif poursuivi par ceux qui propagèrent ainsi ces récits de massacres.

Il convient d’examiner dans l’ordre chronologique les mesures que dut prendre l’Empire ottoman vis-à-vis des Arméniens pour les raisons exposées plus haut, ainsi que de donner quelques explications sur ces mesures.

Le 6 septembre 1914, le gouvernement ottoman envoya dans les provinces où la population arménienne était nombreuse une circulaire chiffrée donnant pour instruction de tenir sous surveillance permanente les chefs des partis politiques arméniens et les activités auxquelles ils pouvaient se livrer [1].

Le 25 février 1915, sous le numéro 8682, l’état-major général envoya à toutes les unités l’ordre suivant [2]:

“On signale à Bitlis l’apparition de certains brigands arméniens et certains déserteurs arméniens auraient choisi de prendre le maquis. Des agressions auraient été commises par des Arméniens contre des soldats et des gendarmes, à Alep et à Dörtyol. Dans l’arrondissement de Kayseri, on a trouvé en grand nombre dans des maisons arméniennes des bombes ainsi que des clés de chiffrage en français, en russe et en arménien. Bien qu’elles ne soient pas importantes, ces affaires sont la preuve qu’une entreprise de subversion est mise en œuvre par l’ennemi à l’intérieur du pays. En conséquence de quoi, il est apparu nécessaire de faire savoir ce qui suit:

“1 - Les Arméniens ne pourront en aucun cas être employés au service armé, ni dans les armées de campagne, ni dans les unités de gendarmerie ou en garnison. Ils ne pourront être employés non plus dans le personnel ni des bureaux des commandants d’unités ni dans les états-majors.

“2 - Les commandants d’armées et de corps d’armée, les représentants des commandants de corps d’armée et de division, les commandants de places, sont autorisés et ont le devoir, au cas où ils constateraient de la part de la population quelque opposition que ce soit aux ordres du gouvernement, attaque armée ou résistance, de réprimer celles-ci de la manière la plus stricte en recourant aux forces armées et d’anéantir les causes de l’agression et de la résistance. Les commandants ont de même toute latitude pour proclamer aussitôt l’état d’urgence là où ils le jugeront nécessaire.

“3 - Partout où des indices d’agression n’auront pas été constatés, il faut, nonobstant la surveillance en vigueur, s’abstenir de tout acte qui pourrait constituer un acte d’oppression envers la population et serait de ‘nature à la terroriser. Il faut ainsi renforcer la conviction que ceux qui ne se seront pas départis d’une attitude d’obéissance et de loyauté n’auront rien à craindre, et ne pas inciter la population à la révolte en la poussant au désespoir.

“4 - Comme toutes les affaires concernant la défense et l’ordre public ressortissent de l’autorité militaire du fait de la mobilisation générale, on aura recours d’une manière générale aux fonctionnaires de l’Etat et, dans ce cas, aux commandants d’unités. Seuls les fonctionnaires civils de la province d’Istanbul s’adresseront à l’état-major général pour les affaires et mesures relatives à l’ordre public.

“5 - Pour les affaires relatives à l’ordre public, l’autorité supérieure, dans les zones de la IIIe et de la IVe armées, ainsi que dans la zone irakienne, est constituée par les commandants des armées. Dans les zones de la Ie et de la Ie armées, ce sont les commandants de corps d’armée qui constituent l’autorité supérieure. Ces commandants de corps d’armée tiendront informés les commandants d’armées par l’intermédiaire des représentants du commandement général.

“6 - Si les commandants de la IIIe et de la IVe Armées se trouvent dans le cas de devoir prendre des mesures, ils le feront aussitôt savoir aux représentants du commandement général.”

Le 24 avril 1915, le ministère de l’Intérieur annonça par circulaire que les centres des Comités arméniens seraient fermés, leurs documents saisis et leurs dirigeants arrêtés [3]. Le 26 avril, le commandement général adressa aux unités une circulaire dans le même sens, demandant que les dirigeants soient déférés devant les tribunaux militaires et que les coupables soient punis [4].

A la suite de ces instructions du ministère de l’Intérieur, 2.345 personnes furent arrêtées. Le 24 avril, date à laquelle les Arméniens organisent chaque année des manifestations sous prétexte de commémorer le “génocide”, est en fait l’anniversaire de 1’ arrestation de ces 2.345 personnes.

Le 26 mai 1915, le commandement général adressa au ministère de l’Intérieur la note suivante [5]:

“Il a été décidé verbalement d’envoyer les Arméniens des provinces d’Anatolie orientale, de Zeytun et des autres lieux où ils sont en grand nombre, vers le sud de la province de Diyarbakir, la vallée de l’Euphrate et les environs d’Urfa et de Süleymaniye. Pour ne pas permettre la création de nouveaux foyers de sédition, il faudra se conformer aux principes suivants pendant le transfert des Arméniens:

“a) dans les endroits où elle sera envoyée, la population arménienne n’excèdera pas le dixième de l’effectif des tribus et des musulmans;

“b) aucun des villages fondés par les Arméniens qu’on aura fait émigrer ne pourra excéder 50 maisons;

“c) les familles d’émigrants arméniens ne pourront changer de domicile ni sous prétexte de voyage, ni sous celui de déménagement.”
 
Le même jour, 26 mai, la présidence du Conseil reçut du ministère de l’intérieur la note suivante [6]:

“Une partie des Arméniens habitant des lieux proches de la zone des opérations gêne les mouvements de l’Armée impériale, agit en accord avec l’ennemi et, surtout, rejoint les rangs de l’ennemi. A l’intérieur du pays, elle attaque à main armée les forces armées et la population innocente. Elle massacre, pille et met à sac des villes et bourgades ottomanes et fait régner la violence. Elle procure des vivres aux forces navales de l’ennemi et va jusqu’à lui indiquer nos positions fortifiées. Certaines dispositions ont donc été prises afin d’écarter de la zone des opérations de tels germes de troubles et l’on a entrepris de faire évacuer les villages servant de base d’opérations et de refuge aux insurgés. C’est ainsi en particulier que, les Arméniens tout comme ceux des provinces de Bitlis, Van et Erzurum et les Arméniens habitant les villages et bourgades des cantons de Beylan, Cisrî-i Þuur et Antakya, à l’exception de ceux des villes d’Adana, de Sis et de Mersin, ont commencé à être dirigés vers les provinces méridionales. On continuera à les transférer et les établir aux endroits qui leur auront été attribués dans les arrondissements de Mossoul et de Zor - sauf dans leur partie septentrionale qui est contiguë à la province de Van -, dans la partie méridionale de celui de Mossoul - sauf dans la ville d’Urfa -, dans la partie orientale et sud - orientale de la province d’Alep et dans la partie orientale de la province de Syrie. Cette mesure a été jugée nécessaire pour les intérêts fondamentaux de l’Etat.”

Le 27 mai (14 mai 1331) fut adoptée la “Loi provisoire sur les mesures à prendre en temps de guerre par l’autorité militaire contre les opposants au gouvernement”. Elle fut publiée le 1er juin (19 mai 1331) dans le Takvim-i Vekayi, le journal officiel de l’Empire ottoman. Nous la citons d’après l’ouvrage de Hikmet Bayur où elle figure [7]:

“1 - En temps de guerre, s’ils constatent de la part de la population et de quelque manière que ce soit, une opposition à l’exécution et à la mise en œuvre des ordres du gouvernement ainsi que des mesures relatives à la défense du pays et au maintien de l’ordre public, des agressions armées ou des actes de résistance, les commandants d’armées, de corps d’armée et de divisions, leurs représentants, ainsi que les commandants de places, sont autorisés et ont le devoir de sévir avec la plus grande rigueur et de supprimer les causes des agressions et de la résistance.

“2 - Les commandants d’armées, de corps d’armée et de divisions pourront diriger vers d’autres lieux et y établir, individuellement ou collectivement, la population des bourgs et bourgades pour des nécessités d’ordre militaire ou dans le cas où ils soupçonneraient des actes d’espionnage ou de trahison.”

L’article 3 précise que la loi entrera en vigueur dès sa publication.

Enfin, le 30 mai, le conseil des ministres prit la décision suivante [8]:
“Du fait qu’il est absolument nécessaire de supprimer et de mettre fin par des mesures efficaces aux mouvements nuisibles éventuels qui pourraient être cause d’effets néfastes sur la mise en exécution des mesures prises successivement en vue d’assurer de manière effective la préservation de l’existence et de la sécurité de l’Etat ainsi que sur les réformes pleines d’abnégation promulguées par celui-ci et comme il faut mettre à exécution les mesures prises en ce domaine par le ministère susdit, parmi les Arméniens habitant les villages et bourgades nommément cités dans la note mentionnée, ceux dont le transfert est indispensable seront menés et conduits en toute tranquillité sur les lieux prévus pour leur installation; en chemin, leur repos sera assuré, ainsi que la protection de leur vie et de leurs biens et, à leur arrivée, ce qui concernera leur installation. D’une manière absolue, leur nourriture leur sera fournie jusqu’à leur arrivée sur les lieux de leur installation, prise sur l’allocation aux émigrants; des biens et des terres leur seront distribués, en proportion de leur situation économique antérieure; à ceux qui en auront besoin seront distribués de la part du gouvernement les moyens de construire leurs habitations, aux agriculteurs et artisans, des semences, des outils et des instruments. Les biens, effets et objets précieux demeurés dans le pays qu’ils auront abandonné leur seront restitués de manière convenable, la valeur des demeures, biens et terres des émigrants des villages évacués et des autres sera estimée et leur sera attribuée. Les biens immeubles appartenant à la population transférée et se trouvant dans les villes et bourgades évacuées seront inventoriés et authentifiés avec leur nature, valeur et quantité; répartition [de leur équivalent] sera faite ultérieurement. Outre ceux qui sont en rapport avec leurs activités personnelles, les biens immeubles restants des émigrants - tels les oliveraies, vergers, vignes, orangeraies, boutiques, usines ou entrepôts - seront vendus aux enchères ou loués; le montant intégral en sera déposé à la perception des impôts, aux noms des propriétaires, de manière à être remis à ceuxci. En vue de la régularisation sur l’allocation aux réfugiés des dépenses qui seront occasionnées par la mise en exécution de la procédure et de l’application des mesures susdites, les dispositions du règlement établi par le ministère susdit seront intégralement appliquées, ainsi que pour ce qui concerne la sécurité, la préservation et la gestion des biens tombés dans le domaine public, l’exécution rapide, l’organisation, la vérification et l’inspection des mesures générales de l’établissement de la population. L’adoption des décisions relatives aux dispositions du règlement et des ordres qui seront émis et formulés par le ministère susdit, ainsi que leur application, la constitution de commissions secondaires, l’emploi de fonctionnaires salariés et la compétence de ceux-ci dépendront directement du ministère de l’Intérieur. Des commissions seront constituées, composées de deux membres - un président choisi parmi les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, l’autre membre parmi ceux du ministère des Finances - attesteront de la mise en exécution des dispositions du règlement susdit par les gouverneurs, le notifieront au ministère susdit et communiqueront toutes informations utiles aux bureaux concernés de l’Administration.”

Tels sont les textes connus sous le nom de “décision de transfert”. Le mot tehdjir, “migration”, n’y figure même pas. La loi provisoire emploie à ce sujet l’expression “mener et installer en d’autres lieux” et la note du ministère de l’Intérieur, ainsi que la décision du conseil des ministres, celle de “transférer et établir dans les endroits désignés et affectés”.

En raison de l’importance du sujet, il nous a paru utile de donner l’intégralité des textes originaux. Nous allons tenter de les expliquer, en soulignant particulièrement certains points essentiels.

Tout d’abord, le transfert de la population avait commencé dès avant que le conseil des ministres n’ait pris sa décision. On verra que ceci apparaît à travers une note du ministère de l’Intérieur, ainsi que dans des règlements dont il sera fait mention plus loin.

On peut penser que la mise en application commença après l’envoi de la circulaire du 24 avril.
Le deuxième fait qui doit être précisé est que le conseil des ministres avait le pouvoir d’ordonner sous sa propre responsabilité, le transfert des populations sans promulguer de loi; mais, il jugea néanmoins nécessaire de faire paraître une loi provisoire pour pouvoir doter les autorités militaires du même pouvoir.

Le troisième point qui mérite de retenir notre attention est la nécessité dans laquelle se trouvait le gouvernement de promulguer une loi provisoire. Comme la session parlementaire était close et ne devait reprendre que le 15 septembre, ce n’est qu’après cette date que la loi pouvait être étudiée par l’Assemblée. Ceci étant souligné, on peut à présent tenter d’analyser la décision prise, en la transcrivant dans une langue moins hermétique.

Ce que la note du ministère de l’Intérieur fait savoir peut se résumer de la manière suivante: le fait qu’une partie des Arméniens habitent des régions proches des zones d’opérations militaires gêne les mouvements de l’armée. Une partie de ces Arméniens s’attaquent à la population et abritent les insurgés. C’est pourquoi, les Arméniens établis dans les provinces de Van, Bitlis et Erzurum, les districts d’Adana, Mersin, Kozan et Cebelibereket, l’arrondissement de Maraþ (sauf la ville de Maraþ), la province d’Alep et les districts d’Iskenderun, Beylan et Antakya devaient changer de lieu d’habitation et être transférés dans les parties septentrionales des arrondissements de Mossoul et de Zor attenantes à la province de Van, à l’ouest et au sud-est de la province d’Alep, à l’est de la province de Syrie.

Comme nous allons le voir, ce qui était envisagé était le transfert des Arméniens habitant les provinces voisines du théâtre des opérations et de ceux habitant à proximité de la Méditerranée.

Afin que les Arméniens ne puissent constituer des communautés importantes là où ils devaient être transférés, le commandement général avait arrêté le 16 mai, des règles bien définies. Les Arméniens ne devaient pas dépasser le dixième de la population musulmane locale et on devait veiller à ce qu’il n’y ait pas plus de 50 maisons arméniennes dans chacun des villages à créer.

Le conseil des ministres avait soumis le transfert des Arméniens aux conditions suivantes:
— Les populations auxquelles des régions étaient affectées devaient y être transférées en toute sécurité, la sécurité de leur personne et de leurs biens leur étant assurée.
— Jusqu’à leur installation dans leurs nouvelles maisons, leur ravitaillement devait être assuré par les indemnités octroyées aux émigrants.
— Compte tenu de leur situation pécunière et économique antérieure, des propriétés devaient leur être données. Le gouvernement devait faire construire des maisons pour ceux qui étaient dans le besoin. Des réserves de semences et des instruments aratoires devaient être assurés aux agriculteurs.
— On devait leur faire parvenir de la manière la plus sûre leurs affaires et les valeurs qu’ils auraient laissées derrière eux.
— Après inventaire des biens immobiliers et estimation des valeurs laissés par les Arméniens dans leurs villages et villes d’origine, ces biens devaient leur être redistribués après installation dans les nouveaux villages.
— Les biens ne relevant pas de l’activité professionnelle des Arméniens
— oliveraies, vergers, vignes, boutiques, usines et entrepôts - devaient être vendus aux enchères sur les lieux où ils produisaient des revenus, ou loués, le montant de la vente ou de la location devant être remis aux caisses de dépôt afin d’être donné ultérieurement aux propriétaires.
— Toutes ces opérations devaient être effectuées sur les instructions des commissions spéciales et un règlement devait être préparé à cette occasion.

Il ressort du texte que ceux qui devaient être transférés pouvaient emporter avec eux leurs affaires et biens mobiliers, faute de quoi ces biens leurs seraient remis ultérieurement. Tandis que les biens immobiliers devaient être vendus aux enchères et la contrepartie en argent leur être rendue. En d’autres termes, on peut dire que le lien entre les Arméniens et leurs lieux d’origine était en train de se rompre.

Un règlement relatif à l’application des mesures de transfert fut également préparé. Nous en donnons ci-dessous les articles 21 et 22, d’après le texte qu’on trouve dans les archives britanniques. (Nous reviendrons sur cette question en parlant plus loin de la chasse aux coupables.) Le texte complet de ce règlement figure dans l’ouvrage de Salahi Sonyel, Shocking new documents, Londres, 1975 (EO. 371/9158 E. 5523).

“Article 21: Si ceux qui émigrent sont attaqués, que ce soit dans les camps ou en cours de voyage, les agresseurs seront immédiatement arrêtés et déférés à la cour martiale.

“Article 22: Ceux qui accepteront des cadeaux ou des pots-de-vin de la part des émigrants ou qui violeront des femmes en usant de promesses ou de menaces, ou qui auront avec ces femmes des relations illégitimes, seront directement suspendus de leurs fonctions et déférés à la cour martiale où ils encoureront de lourdes peines.”

Pour-la liquidation des biens des émigrants, une loi provisoire fut émise le 26 septembre 1915 [9]:

“Article premier. En ce qui concerne les biens, les créances et les dettes des personnes réelles (hakiki) et juridiques (hükmi) transférées en d’autres lieux par la loi provisoire du 14 mai 1331, ceux-ci seront liquidés par les tribunaux d’après les procès-verbaux établis séparément pour chaque personne par tes commissions constituées.

“Article 2. Les stipulations relatives aux biens vakif (fondations), couverts ou sans toiture, possédés au moment de leur transfert par les personnes définies à l’article premier seront exécutées au nom de l’administration des vakif (hazine-i evkaf) et celles concernant les autres biens immobiliers à celui de l’administration des Finances (hazine-i maliye). L’équivalent (en argent de la valeur) des biens immeubles des deux sortes (ainsi défini) sera remis par les administrations susdites et la quantité restante, sera remise aux proprétaires après liquidation.

“Article 3. Le numéraire et les biens immeubles laissés par ces personnes, ainsi que leurs biens confiés ou leurs créances, seront rassemblés, collectés ou réclamés en justice par le président ou le représentant de la commission mentionnée à l’article 1. Parmi les biens laissés, ceux qui ne font pas l’objet d’un litige seront vendus aux enchères. Les sommes produites seront confiées en dépôt au nom de leur propriétaire, aux caisses de dépôt (mal sandiklari) (...) “

L’opération du transfert commença dans le cadre de ces principes. En nous fondant sur les documents officiels sur ce sujet qu’on a découverts dans les archives du ministère de l’Intérieur jusqu’à présent, nous pouvons examiner comment fut réalisé ce transfert.

La publication de la totalité des archives est en cours de préparation.
Le 18 mai 1915 (5 mai 1331), une note codée fut envoyée par le ministre de l’Intérieur au gouverneur d’Erzurum [10]. La nécessité d’envoyer les Arméniens d’Erzurum dans les régions au sud d’Urfa et de Mossoul et dans le district de Zor, y était précisée.

Le 23 mai (10 mai 1331), des notes chiffrées furent envoyées à Erzurum (no 14), à Van (no 21) et à Bitlis (no 14). Elles donnaient les instructions suivantes [11]:

“Les Arméniens de la province seront transférés et installés dans les lieux qui leur seront désignés dans la province de Mossoul - sauf dans la partie septentrionale qui jouxte la province de Van - dans le sandjak de Zor et dans celui d’Urfa - sauf dans le canton d’Urfa.

“Les Arméniens qui arriveront dans les lieux d’installation, seront établis dans des résidences que l’on construira dans les villages et les bourgades ou dans tes lieux qu’indiquera l’administration locale où ils pourront construire de nouveaux villages. Il appartient aux administrateurs locaux de s’occuper de l’envoi et de l’établissement des Arméniens qui doivent être transférés. Il appartient également aux administrateurs en service, de protéger la personne et les biens des Arméniens, de les ravitailler et de veiller à leur repos tout le long de la route. Les Arméniens que l’on transfère pourront transporter avec eux tous les biens qu’il seront en mesure de porter. Ce transport ne pourra s’effectuer naturellement que dans les lieux où les opérations de guerre le permettent.”

Ce même jour, une note chiffrée était envoyée au gouverneur de Mossoul et aux sous-préfets d’Urfa et de Zor [12]. Il y était écrit:

“Les Arméniens des provinces de Van, de Bitlis et d’Erzurum qui seront transférés, seront installés dans la région d’Urfa, là où d’autres Arméniens ne sont pas déjà établis, dans les parties méridionales de la province de Mossoul et dans les lieux qui seront indiqués par l’administration locale.

“Les Arméniens qui arriveront dans les régions d’établissement seront installés soit d’une façon dispersée dans des résidences qu’ils construiront dans tes villages et bourgades existants, soit dans les lieux qu’indiquera l’administration locale, où ils pourront construire de nouveaux villages. Les villages et bourgades déjà existants dans lesquels habiteront les Arméniens et les nouveaux villages qu’ils construiront, devront être situés au moins à 25 km de distance de la ligne du chemin de fer de Bagdad et des autres chemins de fer.

“Il sera du ressort des fonctionnaires en service de s’occuper de la sécurité des biens et des personnes des Arméniens, de leur ravitaillement et de leur repos tout au long du chemin. Les Arméniens transférés pourront prendre avec eux toutes leurs affaires ne nécessitant pas de moyens de transport.”

Le 27 mai, la note chiffrée no 17 envoyée par le ministère de l’Intérieur au gouverneur d’Erzurum comportait les instructions suivantes [13]:

“Etant donné que la province est située à la frontière russe, l’idée de base est de ne laisser aucun Arménien dans la région. Faire partir d’urgence les Arméniens dans certaines parties de la province et reporter dans certains autres le transfert à une date ultérieure dépend, naturellement, de (votre) appréciation. Nous n’avons pas jugé nécessaire de faire émigrer les Arméniens de Mamuretelaziz, de Diyarbakir et de Sivas.”

Le 1er juin 1915, le ministère de l’Intérieur envoyait une circulaire chiffrée à toutes les provinces et mettait l’accent sur certains points bien définis que nous reprenons ci-dessous [14]:

“L’instruction concernant l’éloignement et l’arrestation des Arméniens jugés dangereux et des chefs des comités a été parfois mal comprise et en de nombreux endroits, des personnes qui apparaissent non coupables ont été arrêtées et éloignées dans d’autres lieux voisins. Par contre, en certains endroits, le nécessaire n’a pas été fait en ce qui concerne les personnes dangereuses.”

Le 5 juin 1915, une note chiffrée du ministère de l’Intérieur adressée à la sous-préfecture de Zor disait [15]:

“Il n’y a aucun inconvénient à ce que les Arméniens loueurs de bêtes de somme fassent l’aller-retour entre Alep et Urfa. Mais il faudra cependant surveiller en permanence leur situation et leur comportement.”

Une note codée du 9 juin [16]:
“Etant donné que la valeur des affaires que les Arméniens ne pourront pas emmener avec eux sera remboursée à leurs propriétaires par le gouvernement, il faudra protéger les biens abandonnés et les vendre aux enchères au nom de leur propriétaire. Il convient de reporter à plus tard le transfert de ceux qui travaillent dans le secteur militaire et des femmes en état de faiblesse.”

La note codée du 14 juin 1915 (1er juin 1331) est assez importante [17]:
“La préfecture d’Erzurum nous a informé qu’une colonie de 500 Arméniens qu’on avait fait partir d’Erzurum a été tuée par des tribus entre Erzincan et Erzurum. Il faudra veiller à défendre la vie des Arméniens que l’on met sur les routes; il faudra, bien entendu, châtier ceux qui, pendant leur transfert, tenteront de fuir ainsi que ceux qui attaqueront les personnes chargées de la protection. Mais il ne faudra jamais mêler à cela la population. Nous ne devons laisser absolument aucune possibilité à ce que se reproduise ce genre d’événements. En conséquence, il faudra prendre toutes les mesures qui s’imposent pour protéger les Arméniens contre les attaques des tribus et des villageois: il sera également nécessaire de punir sévèrement les meurtriers et les voleurs.”

La note chiffrée no 83 fut adressée le 21 juin par le ministère de l’Intérieur à Mossoul [18]:
“Les Arméniens qui seront envoyés dans la province et ceux qui sont arrivés jusqu’à présent, ne doivent sous aucun prétexte, s’approcher des zones situées au nord et à l’est de la ligne du chemin de fer de Bagdad. Ils ne devront être installés que dans des lieux situés à l’ouest de la ligne mentionnée.”

Note codée du 22 juin 1915 [19]:
“Après le départ des familles arméniennes, les jeunes filles sans parents de moins de 20 ans et les jeunes garçons sans parents de moins de 10 ans, ne seront pas envoyés dans le sud, mais seront placés dans des familles comme enfants adoptifs.”

Le 23 juin, note chiffrée envoyée au sous-préfet de Zor [20]:
“Au moment de l’installation des Arméniens, il conviendra de veiller à ce que les habitants originaires d’une même sous-préfecture ou d’un même canton soient dispersés dans différentes régions. Dans les lieux d’émigration, il ne faudra donner aucune possibilité à la création d’écoles arméniennes, les enfants devont obligatoirement suivre leur enseignement dans les écoles de l’Etat. Les villages qui seront construits devront être situés à 5 heures de distance les uns des autres. Il faudra veiller à ce que ces villages ne soient pas situés sur des hauteurs propices à la défense et à la résistance.”

Le 26 juin 1915, note codée du ministère de l’Ýntérieur, envoyée au gouverneur d’Elaziz [21]:
“Les colonies d’Arméniens qui ont été envoyées d’Erzurum sous protection, ont eu leur chemin barré par les bandits de Dersim et ont été tués. Comme il est absolument inadmissible que les bandits de Dersim commettent ainsi, coup sur coup, de tels crimes, nous demandons que des mesures d’urgence soient prises pour assurer la sauvegarde des colonies qui arrivent.”

Circulaire chiffrée du 1er juillet 1915 (18 juin 1331) du ministère de l’Intérieur [22]:
“On a constaté que les Arméniens changeaient de religion en groupe ou individuellement et s’efforçaient de demeurer ainsi dans leurs régions d’origine. Qu’on les envoie même s’ils changent de religion.”

Le ministère de l’Intérieur envoya le 4 juillet (21 juin 1331) une circulaire chiffrée aux gouverneurs de Trabzon, Sivas, Diyarbakir, Mamuretelaziz et au sous-préfet de Canik [23]:

“Parmi les Arméniens qui doivent être expulsés, ceux que le gouvernement considère comme dangereux devront être éloignés avec leurs familles. Les commerçants et artisans qui vaquent à leurs propres affaires devont être retenus, mais seront transférés dans d’autres bourgades des provinces et arrondissements où ils se trouvent.”

Par une circulaire du ministère de l’Intérieur du 5 juillet 1915, les zones précédemment désignées pour 1’émigration se trouvaient élargies [24].

Note codée du ministère de l’Ýntérieur à la préfecture de Mamuretelaziz (27 juin 1331) [25]:
“Les enfants devront être élevés selon les coutumes islamiques et donnés comme fils adoptifs aux personnes aisées des villages et bourgades où ne se trouvent pas d’Arméniens. Si le nombre des enfants est trop élevé, ils pourront même être confiés à des familles ne disposant pas de ressources considérables mais remplissant les conditions d’honnêteté et d’honorabilité. Une indemnité de 30 piastres sera versée chaque mois pour chaque enfant à ces familles. On inscrira sur un tableau le nom de l’enfant et celui de la famille à laquelle il a été confié et on enverra la copie de ce tableau au chef-lieu.”

Note chiffrée envoyée le 12 juillet 1915 par le ministère de l’Intérieur au gouverneur de Diyarbakir [26]:

“Ces temps derniers, des Arméniens de la province qu’on a fait sortir de la ville de nuit ont eu la gorge tranchée comme des moutons. Nous avons appris qu’il y a eu, selon les estimations environ 2.000 morts. Ceci doit être absolument empêché et nous demandons à être informé sur la situation exacte.”

Une circulaire chiffrée [27] du ministère de Ý’Intérieur du 12 juillet 1915 précisait que, dans la sous-préfecture de Zor, la population arménienne avait dépassé 10 % de l’ensemble et qu’il ne fallait plus envoyé d’Arméniens dans ce sandjak.

Note chiffrée du ministère de l’Intérieur du 24 octobre 1916 [28]:
“Faites connaître les noms et le nombre des Arméniens dont le transfert est reporté à une date ultérieure, ainsi que les noms et le nombre de ceux qui sont dangereux et qui doivent être transférés, s’il y en a.”

Les télégrammes cités ci-dessus jettent une vive lumière sur les raisons qui ont abouti à la décision de faire émigrer les Arméniens, sur le caractère de cette décision et sur la manière dont elle a été appliquée. Comme nous pouvons le constater, le gouvernement s’est particulièrement penché sur la question de la sécurité des biens et des personnes des Arméniens et a sans cesse donné des instructions pour que les mesures nécessaires soient prises.

Ceux qui ne témoignèrent pas de I’attention nécessaire et ceux qui commirent des fautes, furent arrêtés et déférés aux tribunaux.

Pour examiner ce genre d’irrégularité, une commission spéciale d’enquête fut constituée par le ministère de la Guerre et fonctionna jusqu’en 1918, date où il fut mis un terme à ses fonctions [29].

Ceux qui furent reconnus coupables furent déférés au tribunal de siège. Voici le nombre des cas dans quelques provinces et arrondissements [30]:

Sivas
Mamuretelaziz
Diyarbakir
Bitlis
EskiÞehir
Þebinkarahisar
Nigde
Izmit
Ankara
Kayseri
Syrie
Hüdavendigar
Konya
Urfa
Canik

648
223
70
25
29
6
8
33
32
69
27
12
12
189
14


Au total, 1 397 personnes furent arrêtées. La plupart furent condamnées à mort, les autres à diverses peines.

Dans le dernier discours que fit Talat Pacha au congrès d’Union et Progrès le 1er novembre 1918, il s’attarda sur la question de l’émigration des Arméniens. Ses propos furent publiés dans le journal Vakit du 12 juillet 1921. Hikmet Bayur les a fait figurer dans son ouvrage, duquel nous tirons les passages suivants [31]:

“La question de l’émigration des Arméniens a été l’une de celles dont on a le plus entendu parler dans les cabinets de guerre, à l’intérieur du pays et surtout à l’étranger.

“En premier lieu, il faudrait préciser que les rumeurs sur l’émigration et le massacre ont été très excessives. Les publications arméniennes et grecques ont répandu les accusations d’atrocités à grand fracas et en grossissant les choses, certaines de l’effet que de telles accusations produiraient sur l’opinion publique en Europe et en Amérique, une opinion qui ne connaît pas les Turcs, ou qui ne les connaît que fort peu.

“En disant cela, je ne veux absolument pas nier les faits. Je désire seulement dire la vérité et faire table rase des exagérations. Si l’on met de côté celles-ci, beaucoup d’affaires tragiques sont effectivement survenues lors du transfert. Mais aucune de celles-ci ne s’est produite sur un ordre donné par la Sublime Porte. La responsabilité de ces actes incombe avant tout à des éléments qui ont agi de manière inadmissible. Sans aucun doute, tous les Arméniens ne sont pas responsables de ce qui s’est produit. Mais pendant une guerre qui devait décider de la vie ou de la mort d’un pays, il était nécessaire de ne montrer aucune indulgence envers ceux qui gênaient les mouvements de l’armée et qui mettaient en danger la sécurité de celle-ci et la sûreté du pays en fomentant des insurrections sur les arrières. Les bandes de francs-tireurs arméniens gênaient les mouvements de nos armées dans la région d’Erzurum et trouvaient aide et protection dans tous les villages arméniens.

“Lorsqu’ils se trouvaient en position difficile, sur un appel lancé, tous les villageois courraient dans les églises chercher les fusils qu’ils y avaient cachés et accouraient pour les aider. Nous ne pouvions pas tolérer qu’ils se trouvent ainsi sans cesse sur les arrières de l’armée, coupant nos lignes de retraite, ni tolérer le danger qu’ils pouvaient faire encourir à nos services en retrait du front. Les informations venant des armées ainsi que les notes envoyées sans cesse par les gouverneurs, nous ont finalement mis dans l’obligation de prendre des mesures catégoriques.

“La question du transfert est avant tout le résultat de mesures prises en raison des nécessités créées par l’état de guerre.

“Ce que je voudrais préciser est que, partout, le transfert des Arméniens a eu lieu dans des conditions régulières et seulement dans la mesure où la nécessité y contraignait. Dans plusieurs endroits, tes hostilités accumulées depuis longtemps ont explosé et ont occasionné des abus que nous n’avions absolument pas souhaités. Certains fonctionnaires ont manifesté une violence et une cruauté excessives. J’avoue également que, dans de nombreux endroits, beaucoup d’innocents ont été injustement sacrifiés.”

Pour en finir avec les conditions d’application du transfert, il y a un point sur lequel on doit obligatoirement insister, c’est le nombre des Arméniens qui furent transférés dans des conditions légales.

Dans un rapport présenté par le ministère de I’ Intérieur au grand vizir le 7 décembre 1916, il était indiqué que 702.900 personnes avaient été transférées, qu’à cette occasion, 25 millions de piastres avaient été dépensées en 1915, 86 millions encore jusqu’en octobre 1916 et que 150 millions seraient nécessaires jusqu’à la fin de l’année 1916 [32].

Un sujet sur lequel la propagande anti-turque n’en finit pas de revenir est que les Arméniens auraient été victimes de massacres pendant leur transfert et que 2 millions d’entre eux seraient morts dans ces circonstances.

Les rumeurs sur le nombre de morts avaient débuté en 1915 avec le chiffre de 300.000. On l’a vu augmenter chaque année jusqu’à atteindre 2 millions en 1980. S’il est tout à fait naturel que la population d’une communauté augmente au fil des ans, il est bien surprenant, et ceci est l’une des particularités de l’affaire, que le nombre de morts survenus à une époque bien déterminée croisse de même avec le temps.

Nous ne nous attarderons pas sur les chiffres qu’untel ou untel a avancé à telle ou telle date. Lors du transfert des Arméniens, il y eut des morts pour diverses raisons: maladies, conditions climatiques, difficultés du voyage, attaques subies en cours de route, défaillance des escortes chargées de la protection des convois, actes illégaux de certains responsables administratifs. En outre, il y eut beaucoup d’Arméniens tués, soit lors des combats occasionnés par les soulèvements insurrectionnels, soit pendant les affrontements contre les opérations des francs-tireurs, soit à l’occasion des combats auxquels prirent part les Arméniens enrôlés volontairement dans l’armée russe pour combattre les Turcs.

Parmi ces cas de décès, lesquels pourraient être qualifiés de “massacre”? Certainement pas ceux dus aux combats, aux épidémies de typhus, de typhoïde et de variole qui ravageaient la Turquie, ou à la sous-alimentation. Car on ne peut pas dire que ces victimes auraient échappé à la mort si elles étaient restées dans leurs lieux d’origine. En effet, les épidémies ravagèrent ces régions et firent des centaines de milliers de morts. En Turquie, il y eut, pendant la Première Guerre mondiale, 550.000 à 600.000 morts au combat. Il y eut, en outre, plus de 2 millions de morts par maladie, pour cause de sous-alimentation ou encore, bien que les victimes n’aient rien eu à voir avec les opérations militaires, du fait des attaques des bandes de francs-tireurs arméniens et grecs.

Ceux qui sont morts du fait des conditions climatiques ou des fatigues du voyage pendant le transfert, peuvent-ils être considérés comme ayant été massacrés? Nous ne le pensons pas. Certes, on va dire que s’ils étaient restés chez eux, ils ne seraient pas morts. Ceci est vrai. Pourtant il y a un point que l’on oublie. Pendant la Première Guerre mondiale, la Turquie dut se battre avec des peuples parmi lesquels figuraient les Arméniens. En outre, ces Arméniens étaient des sujets turcs qui vivaient en Turquie. Exactement comme cela fut le cas avec les Arabes après mai 1916. On ne pourra certainement pas nier le fait que la Turquie était en guerre avec les Arméniens de Turquie.

Après la prise de Van, le tsar de Russie fit envoyer le 18 mai 1915 un télégramme par l’intermédiaire du commandement militaire russe de la région de Beyazit, dont le contenu est significatif: “Faites parvenir mes remerciements à la population de Van pour son dévouement”. Dans le journal Le Temps, de Paris, un article parlant d’Aram Manukian, publié le 13 août 1915 déclare:

“Au début de cette guerre, Aram a abandonné son travail et sa tranquillité pour prendre la tête des insurgés de Van. A présent, la Russie qui s’est emparée de cette région, a désigné Aram comme gouverneur de Van afin de satisfaire cet élément arménien qui a participé d’une façon si brillante à la guerre contre les Turcs.”

Lisons encore cet article qui parut dans le Soleil du Midi, le 9 février 1916 [33]:
“S’il faut en croire les renseignements qui nous parviennent, et en particulier la déclaration de M. Sazanoff à la Douma, 10.000 Arméniens placés sous le commandement d’Aram Manukian ont tenu tête pendant un mois à Van aux troupes turques et ont réussi à les mettre en fuite avant l’arrivée des armées russes.

“Dans les montagnes du Sassoun, 30.000 révolutionnaires arméniens se battent désespérément depuis neuf mois, attendant l’arrivée des armées russes ainsi que des corps de volontaires arméniens.

“En Cilicie, et dans les montagnes de Kessab, des milliers d’Arméniens attendent aussi le secours des Franco - Anglais.”
 
Sazanoff avait déclaré à la Douma: “Dans cette guerre, les Arméniens combattent aux côtés des Russes contre l’Empire ottoman.”

Les informations que nous avons données précédemment et ce que nous venons d’ajouter ne laissent aucun doute sur le fait que les Arméniens de Turquie étaient du côté de l’ennemi pendant la guerre. Ils le diront d’ailleurs eux-mêmes à Sèvres.

Le 24 juillet 1921, parut dans le Deutsche Allgemeine Zeitung, un article écrit par le général Bronsart qui avait été chef d’état-major du commandement en chef ottoman. Nous en donnons ci-dessous quelques phrases [34]:

“Les innombrables tracts qui ont été découverts partout où se trouvent des Arméniens, les brochures provocatrices, les armes, les munitions, les matières explosives et autres, prouvent bien que les insurrections avaient été planifiées il y a déjà bien longtemps. Cela avait été préparé, soutenu et financé par la Russie. Un projet d’attentat arménien dirigé contre de hauts fonctionnaires de l’Etat et des officiers fut découvert à Istanbul in extremis. Etant donné que tous les musulmans en état de porter les armes étaient mobilisés dans l’armée turque, les Arméniens auraient Pu très facilement massacrer les populations civiles restées sans défense. Car les Arméniens ne se contentaient pas d’accrochages sur les flancs et les arrières de l’armée de l’Est, aux prises avec les Russes: ils balayaient également tous les musulmans qu’ils trouvaient sur leur passage. Les cruautés des Arméniens dont j’ai été témoin dépassaient de loin celles que l’on attribue aux Turcs.”

Voici également quelques lignes extraites d’un ouvrage résolument antiturc, celui de Hassan Arfa [35]:

“Lorsque les armées russes envahirent la Turquie, après le désastre de Sarikamis en 1914, leurs colonnes étaient précédées par des bataillons volontaires arméniens constitués d’Arméniens du Caucase et de Turquie. Un de ces bataillons était commandé par un certain Antranik, aventurier sanguinaire... Ces volontaires arméniens, voulant venger leurs compatriotes massacrés par tes Kurdes, commirent toutes sortes d’excès et plus de 600.000 Kurdes furent tués entre 1915 et 1918 dans tes provinces de l’Est de la Turquie.”

C’est parce qu’ils étaient acquis à l’ennemi que les Arméniens furent contraints d’émigrer. Le fait qu’ils étaient des civils ne change rien au problème. Ceux qui sont morts à Hiroshima et à Nagasaki pendant la Seconde Guerre mondiale étaient également des civils. Ceux qui sont morts à Londres pendant la même guerre étaient aussi des civils. Pendant la Première Guerre mondiale, ceux qui moururent en France, en Belgique, en Hollande, étaient aussi des civils.

Nous avons cité plus haut d’autres cas de populations civiles ayant fait l’objet d’actes de guerre. Ce que fit la Turquie ne fut pas de massacrer les Arméniens, mais de les contraindre à émigrer. Toutefois, en raison des moyens rudimentaires dont on disposait à cette époque, certains sont morts parce qu’ils n’ont pas supporté tes fatigues du voyage. Il n’est pas question d’admettre les accusations selon lesquelles ils seraient morts massacres par tes Turcs.

Donnons un exemple analogue. Pendant la guerre d’Indépendance, les Français évacuèrent Maraþ, suivis par 5.000 Arméniens. Le départ eut lieu le 10 février 1920 et la marche se poursuivit jusqu’au 14 février:

Bilan: 200 tués, dont 7 officiers, notamment le commandant Marty: 200 blessés graves abandonnés à Maraþ; 150 hommes souffrant de membres gelés; 2000 à 3000 Arméniens morts pendant la retraite [36].

Peut-on dire que ce sont les Français qui ont massacré ces Arméniens? Il reste certes la question de ceux qui trainèrent en chemin et, demeurés sans défense, furent tués. La responsabilité en incombe aux autorités, soit parce qu’ils ne furent pas protégés, soit parce qu’on préféra fermer les yeux sur leur mort. Le gouvernement fit arrêter, dans la mesure du possible, les responsables qui purent être identifiés et les déféra devant les tribunaux de I’état de siège. Une bonne partie parmi eux furent condamnés à mort.

Combien perdirent ainsi la vie parce qu’ils furent privés de protection? Même à cette époque, il ne fut pas possible d’en établir le nombre et cela est absolument exclu à présent.

Les statistiques établissent le nombre des morts à partir de la déclaration de la guerre et jusqu’à l’armistice et donnent donc le total des morts pour toutes les raisons énoncées ci-dessus. C’est ainsi qu’on est parvenu au total de 2 millions. D’après les calculs faits par Toynbee dans le Livre Bleu, le nombre des Arméniens morts s’élevait à 600.000 [37].

Ce résultat est obtenu en soustrayant de l’effectif de la population arménienne avant la guerre le nombre des survivants après le transfert. Ce calcul peut-être fait aujourd’hui encore plus aisément qu’à l’époque, car nous disposons de données plus nombreuses.

D’après la commission des émigrants de la Société des Nations, il apparaît qu’il y eut, pendant la Première Guerre mondiale, entre 400.000 et 420.000 Arméniens qui émigrèrent de Turquie en Russie. Ce sont les chiffres qu’on trouve dans le rapport du Dr Fridtjob Nansen. Suite à l’accord avec la Russie, signé à Moscou le 16 mars 1921, les opérations sur le front de l’est cessèrent et tous les Arméniens qui étaient passés en Russie avant cette date y demeurèrent.

Les statistiques fournies aux Anglais par le patriarcat d’Istanbul en 1921 montrent qu’avant le traité de Sèvres, 625.000 Arméniens se trouvaient à l’intérieur des frontières ottomanes, y compris ceux qui furent transférés dans d’autres régions et ceux qui revinrent dans leur région d’origine [38]. Avec ceux qui passèrent en Russie, on atteint le chiffre de 1.045.000 Arméniens.

Donc, puisque la population arménienne en Turquie en 1914, était d’environ 1.300.000 personnes, on peut conclure que le total des morts au cours de la guerre n’atteignit même pas 300.000.

On peut établir une autre forme de calcul. Dans le document de Toynbee mentionné précédemment (note no 38), on voit que, le 5 avril 1916, dans la région de Zor, de Damas et d’Alep, il y avait en tout 500.000 émigrés arméniens. Comme le transfert avait duré jusqu’en octobre 1916 et que ceux qui furent transférés ne le furent pas seulement dans ces trois régions, il est évident que ce chiffre dut augmenter jusqu’à la fin de l’année 1916.

Nous avons dit que les Arméniens concernés par le transfert étaient au nombre de 702.900. Si l’on admet que les émigrés en vie, le 5 avril 1916, se trouvaient tous dans ces trois régions, et si l’on suppose que tous ceux que l’on a transférés après cette date sont morts, le nombre de morts pendant l’émigration serait de 200.000. Naturellement il ne paraît pas possible que tous ceux qui se trouvaient ailleurs que dans les régions de Damas, Alep et Zor à la date du 5 avril 1916, de même que la totalité de ceux que l’on a fait émigrer après cette date, soient tous morts. On est donc en droit de penser, d’après ce calcul, que le nombre de ceux qui sont morts en cours de transfert fut inférieur à 100.000. Ceci signifierait d’ailleurs que les vraies pertes ont eu lieu davantage pendant des combats armés que pendant le transfert.

Une troisième forme de calcul est celle que prend en considération la République de Turquie.
Le premier recensement à l’époque républicaine eut lieu en 1927. Il y avait alors en Turquie 123.602 Arméniens.

— En France, lors du recensement de 1931, on dénombra 29.227 Arméniens non naturalisés et 5.114 nés en Turquie, mais naturalisés français, soit un total de 35.000 Arméniens vivant en France à cette époque. Il est évident que tous ces Arméniens venaient de Turquie.
— Les sources canadiennes laissent apparaître une immigration de 1 244 Arméniens entre 1912 et 1924 (Imre Ferenczi, International Migration, volume I, New York, 1929, p. 891).
— A la même époque, 34 136 Arméniens émigrèrent en Amérique. Tous étaient des Arméniens de Turquie (Robert Mirak, Armenian Emigration to the U.S. to 1915).
— En 1928, le nombre d’Arméniens ayant émigré en Grèce s’élevait à 42.200 (Société des Nations, A.33, 1927).
— En 1920, les statistiques bulgares notent la présence de 10.848 Arméniens et en 1926 celle de 25.402 Arméniens grégoriens (Annuaire statistique du Royaume de Bulgarie, 1931, p. 39). Il apparaît que, parmi ces Arméniens, 15.000 venaient de Turquie.
— Toujours d’après les statistiques de la Société des Nations, 2.500 Arméniens auraient émigré à Chypre.
— Hovannisian dresse le tableau suivant de l’émigration des Arméniens dans les pays arabes et en Ýran (“The Ebb and Flow of the Armenian Minority in the Arab Middle East”, Middle East Journal, 28/1, hiver 1974, p. 20):

Syrie
Liban
Jordanie
100 000
50 000
10 000
Egypte
Irak
Iran
40 000
25 000
50 000

— Si on ajoute à ces effectifs les 420.000 Arméniens qui émigrèrent en Russie, on obtient le chiffre de 825.000 Arméniens. Si on évalue à 50.000 les Arméniens qui partirent dans d’autres pays de l’Europe, plus les disparus et ceux que l’on a oubliés, on atteint un chiffre de 875.000 Arméniens. En y ajoutant les 123.000 Arméniens de Turquie, on parvient au chiffre de 998.000 Arméniens. La population arménienne des années 1914 en Turquie s’élevait à1 300.000. Si l’on soustrait de ce total le chiffre de 998.000, on se retrouve avec un nombre de 302.000 Arméniens.

En somme, de quelque manière qu’on fasse le calcul, le nombre d’Arméniens qui, pour différentes raisons, perdirent la vie au cours de la Première Guerre mondiale, ne dépasse pas 300.000, ce chiffre comprenant les pertes occasionnées par diverses causes pendant le transfert. Le nombre admissible de ceux qui furent massacrés est encore moins élevé.

Un meurtre reste un meurtre et demeure inexcusable. De la même manière que nous n’excusons pas de massacre des Turcs par des Arméniens, nous n’excusons pas davantage celui d’Arméniens par des Turcs. Néanmoins, ces Arméniens massacrés ne l’ont pas été sur l’ordre du gouvernement. Les coupables qui ont Pu être arrêtés, comme nous l’avons précisé précédemment, ont été déférés devant les tribunaux. Ils furent jugés et condamnés à diverses peines, peine de mort comprise, et les peines ont toutes été exécutées.

On aurait souhaité que les Arméniens châtient de la même manière ceux d’entre eux qui avaient massacré des Turcs. Mais dans les ouvrages arméniens, ceux-ci sont présentés comme des héros nationaux. L’assassin de Talat Pacha, Tehlirian s’y voit attribuer la même importance que Khatchaturian, compositeur, mondialement connu. Ceci nous chagrine pour Khatchaturian, mais nous ne savons pas ce qu’il en pense lui-même.

Avant de clore ce chapitre, un point reste à examiner.
Pendant la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne vint en tête de ceux qui s’efforcèrent de propager des rumeurs sur le massacre des Arméniens. Dans la section consacrée à la propagande, nous avons présenté le célèbre bureau Masterman, qui avait surtout pour but de convaincre l’opinion publique américaine et de dresser le monde islamique contre la Turquie. Ce fut lui qui créa la fable du massacre en publiant le Livre Bleu auquel nous avons fait référence en diverses occasions.

Toynbee essaya plus tard d’appuyer ses dires sur des documents, mais il ne put y parvenir.
Une autre personne qui consacra beaucoup d’efforts à cette affaire est le Dr Johannes Lepsius. Comme de nos jours, les Arméniens savent que les écrits de Lepsius ont pour source de renseignements le bureau de propagande du Livre Bleu, ils les considèrent comme d’autant plus précieux.

Nous pensons qu’il y a un certain intérêt à présenter la personne du Dr Lepsius et ses objectifs. Pour ce faire, nous allons recourir à ce qu’en dit Frank. G. Weber [39]:

“Craignant que les autres Arméniens n’essaient d’imiter les insurgés de Van, Enver Pacha décida se supprimer toutes les écoles arméniennes et les journaux arméniens. Wangenheim considéra ces ordres comme préjudiciables à la cause de l’Allemagne. (...) L’ambassadeur donna pour instructions à ses consuls de rassembler toutes informations de nature à prouver que les Allemands avaient essayé d’alléger le sort des Arméniens. Ces informations devaient être éditées sous forme d’un livre blanc destiné à agir sur l’opinion publique tant en Allemagne que dans les pays de l’Entente (Archives d’Allemagne, Band 37, no A. 20525).

“Ce projet trouva en la personne du Dr Johannes Lepsius un puissant porte-parole. Fils d’un célèbre archéologue, il était lui-même un voyageur connu, auteur d’ouvrages sur le Proche-Orient. Lepsius avait été chargé par différentes sociétés protestantes évangéliques d’aller en Arménie et vérifier de première main les rumeurs de massacre. Wangenheim ne souhaitait pas l’arrivée du professeur, pensant que les Turcs allaient accuser les Allemands de vouloir leur causer des embarras, tandis que les efforts de Lepsius ne permet traient pas de sauver aucune vie arménienne. Mais Lepsius réussit à convaincre la Wilheimstrasse en expliquant que son intention n’était pas d’exercer une pression sur les Turcs mais de persuader le patriarcat d’observer la plus grande loyauté vis-à-vis de l’Etat. Sous ce prétexte, il partit pour Istanbul où le patriarcat arménien l’accueillit avec joie, mais Talat ne lui permit pas de pénétrer en Anatolie. Lepsius inonda Wangenheim de lettres, puis fit usage d’un argument auquel l’ambassadeur avait toujours été sensible: la liquidation des Arméniens allait sérieusement et peut-être irréparablement faire obstacle à la croissance de l’influence allemande en Turquie après la guerre.

“A son retour d’Allemagne, Lepsius se consacra à tenir le public allemand au courant des massacres des Arméniens. Ce qu’il écrivait n’était pas toujours actuel et objectif. La plupart de ses renseignements provenaient d’informateurs arméniens de la capitale turque. Une autre de ses sources était les informations que lui avaient fournies l’ambassadeur des Etats-Unis, Morgenthau lors de son séjour à Istanbul en juillet 1915, source qu’il avait lui même remaniée.

“Morgenthau lui avait montré une partie des rapports des consuls américains et avait défendu l’idée de faire partir les Arméniens de l’Empire ottoman pour les installer dans l’ouest des Etats-Unis. Lepsius indiqua au chancelier que si l’Allemagne réussissait à se rendre populaire auprès des Arméniens de Turquie, l’Arménie russe pourrait plus facilement passer sous protectorat allemand après la guerre.”

Tel était le Dr Lepsius. Il n’avait jamais mis les pieds en Anatolie, ni même parlé avec un seul Arménien de cette région. Toutes les informations qu’il a rassemblées lui furent fournies par le patriarcat et, en partie, par les rapports que lui avait montrés l’ambassadeur Morgenthau. Nous verrons plus loin que ces rapports n’avaient été établis qu’à partir de rumeurs transmises de bouche à oreille.

Il convient de placer le Dr Lepsius dans le lot des missionnaires protestants et d’accorder à ses écrits la même valeur qu’à ceux de ces dignes ecclé siastiques.
 
Il y a encore une autre décision concernant les Arméniens de Turquie qui fut prise pendant la guerre et elle concerne le patriarcat. Avec le nouveau statut qui fut publié dans le Takvim-i- Vekayi du 10 août 1916, le lien des églises arméniennes de Turquie avec le catholicossat d’Etchmiadzin était totalement rompu. Les catholicossats de Sis et d’Akhtamar étaient réunis et leur siège transféré à Jérusalem, d’où le patriarcat d’Istanbul devait désormais dépendre. Il fut décidé en outre que le patriarche d’Istanbul ne pourrait désormais communiquer avec les autorités que par le canal du ministère des Cultes.

Ce nouveau statut établissait une nouvelle forme d’élection pour le patriarche et les assemblées du patriarcat. On peut en trouver un résumé détaillé dans l’ouvrage de Hikmet Bayur, tome II, 3e partie, p. 57-59.


3. Le partage de l’Empire ottoman
Il nous paraît utile de nous arrêter sur les accords de partage de l’Empire ottoman que conclurent les Alliés pendant la Première Guerre mondiale car ils concernèrent de près les Arméniens. Nous avons déjà rappelé plus haut comment l’Anatolie fut divisée en zones d’influence avant 1914. Lorsque la guerre éclata, la Russie, la France et l’Angleterre établirent de nouveaux contacts pour prévoir des annexions territoriales effectives, et non plus des zones d’influence. Bien entendu, l’Allemagne était tenue à l’écart de ces concertations. Les trois pays ne se réunirent pas tous ensemble, mais entamèrent des négociations bilatérales.

Au début, avant que la Sublime Porte ne se lance dans l’opération du transfert des Arméniens, la Russie désirait s’emparer de tous les territoires ottomans où vivaient ceux-ci, la Cilicie comprise. Le tsar déclara: “Je ne peux pas mettre les Arméniens une fois de plus sous le joug des Turcs. Dois-je annexer l’Arménie? Je ne le ferai que si les Arméniens le demandent de manière catégorique, sinon je créerai pour eux une administration autonome. [1]»

Mais nous savons que, le 15 mars 1915, les Russes acceptèrent d’abandonner la Cilicie aux Français. Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous donnerons un rapide résumé des résultats. Toutefois, nous voulons auparavant noter un fait qui a également pris place dans les écrits arméniens. Après que l’armée russe se fut emparée d’Erzurum, le commandant en chef émit un ordre refusant aux Arméniens le droit d’habiter la ville. C’est également un fait historique que le grand-duc Nicolas déclara à la fin de l’année 1915: “En Russie, il n’y a pas de problème arménien, de même qu’il n’y a pas de problème yakoute.” Ces déclarations montrent quelles étaient les vraies ambitions de la Russie.

Le partage de l’Empire ottoman fit l’objet de pourparlers qui se déroulèrent entre la Grande-Bretagne et la Russie (1915), puis entre la France et la Grande-Bretagne (3 janvier 1916), la France et la Russie (26 avril 1916) et enfin la Russie et la Grande-Bretagne (mal 1916).
 
Au cours de ces entrevues, il ne fut à aucun moment question des Arméniens ou de l’Arménie. Le territoire appelé Arménie se trouva partagé entre la Russie et la France.

Ceci démontre que la réaction manifestée par les trois pays lorsqu’ils apprirent la décision du transfert des Arméniens était totalement artificielle et prouve clairement qu’ils ont utilisé les Arméniens comme un moyen d’alléger pour eux-mêmes le poids de la guerre.

C’est Georges Picot, ancien consul à Beyrouth, qui mena les négociations de partage au nom de la France, la Grande-Bretagne étant représentée, elle, par Sir Mark Sykes, qui était considéré comme un expert des affaires d’Orient. Les accords auxquels ils aboutirent portent le nom d’accords “Sykes-Picot”.

Les premiers pourparlers eurent lieu entre la Russie et l’Angleterre le 12 mars 1915. Ces négociations portaient sur le point de savoir si Istanbul et les Détroits seraient placés sous le contrôle de la Russie. La Grande-Bretagne accepta à condition que ses navires de commerce puissent passer librement à travers les Détroits et que les régions d’Iran considérées comme neutres dans l’accord anglo-russe de 1907 soient incluses dans la zone d’influence britannique [2].

Français et Anglais parvinrent le 3 janvier 1916 à un accord aux termes duquel la Grande-Bretagne s’appropriait l’Irak méridional, y compris Bagdad et Bassorah, la France recevant Beyrouth et le littoral de Syrie; des Etats arabes devaient être créés sous le protectorat des deux puissances et placés sous la souveraineté nominale du chérif Husayn de La Mecque. Le sud d’un triangle partant des côtes syriennes et s’allongeant en une étroite bande vers la Cilicie et Sivas devait revenir à la France.

La France et la Russie signèrent un accord le 26 avril 1916. La Russie reconnaissait les accords passés entre la Grande-Bretagne et la France et se réservait les provinces d’Erzurum, de Trabzon, de Van et de Bitlis (dans les limites qu’elles avaient à l’époque) jusqu’à un point à déterminer sur les côtes de la mer Noire, à l’ouest de Trabzon. Mus, Siirt et la vallée du Tigre étaient également laissés à la Russie. En contrepartie, cette dernière acceptait que les régions comprises entre l’Aladag et Kayseri, le Yildizdag et Zara, Egin et Harput reviennent à la France.

En dernier lieu, un accord semblable à celui qui avait été conclu entre la France et la Russie fut aussi signé le 16 septembre 1916 entre la Grande-Bretagne et la Russie [3].

Lorsque l’Italie décida d’entrer en guerre aux côtés des AIliés, elle se trouva également partie prenante dans le partage.

La région d’Antalya lui fut proposée, mais elle demanda aussi la province d’Aydin (dont Izmir faisait partie). La Russie s’y opposa, prétendant que la Turquie tomberait dans une situation invivable. Par l’accord de Saint-Jean-de-Maurienne, qui fut conclu avec l’Italie en avril 1917, cette dernière obtenait Izmir, mais cet arrangement était soumis à 1’approbation de la Russie. Or, la révolution de 1917 ayant éclaté avant que le gouvernement du tsar ne se prononce, l’affaire demeura en suspens. Ultérieurement, la province d’Aydin fut offerte aux Grecs, raison pour laquelle l’Italie se trouva en désaccord avec ses Alliés lors de l’armistice et dans les années suivantes.

Il est possible de se faire une idée précise du contenu de ces accords en se référant à la carte page 354. Pendant toute la période où ils furent discutés, il ne fut à aucun moment question des Arméniens. Ceux-ci ne furent mentionnés qu’à l’époque où, la révolution ayant éclaté en Russie, cette dernière se retira de la guerre. On proposa alors qu’une Arménie soit fondée sur une partie des territoires attribués à l’Empire tsariste.

Une des questions qui allait susciter plus tard bien des difficultés fut “la déclaration Balfour”, faite par le gouvernement britannique le 2 novembre 1917. La Grande-Bretagne y annonçait qu’un “Foyer national juif” serait créé en Palestine. Lorsque ce projet fut officiellement présenté au chérif Husayn en janvier 1918, celui-ci aurait répondu qu’il n’y voyait aucun inconvénient tant que les droits des Arabes vivant en Palestine seraient respectés [4].

Ce foyer juif prit concrètement forme après la Seconde Guerre mondiale. Si la déclaration Balfour avait Pu déboucher sur des résultats effectifs après la Première Guerre mondiale, les difficultés qu’on connaît actuellement auraient peut-être pu être évitées.


4. La liquidation du Front de l’est
La révolution russe débuta avec l’insurrection de Saint-Pétersbourg le 8 mars 1917, puis les bolcheviks prirent le pouvoir dans la nuit du 7 au 8 novembre 1917. Jusqu’à cette date, la Russie continua la guerre sous la direction de Kerenski.

Lorsque les bolcheviks s’emparèrent du gouvernement, le 15 novembre 1917, ils déclarèrent que tous les peuples vivant en Russie étaient souverains et égaux et qu’ils pouvaient se séparer de la Russie pour créer des gouvernements autonomes. La fondation de la République autonome arménienne repose sur cette déclaration. Les deux années qui suivirent montrèrent jusqu’à quel point cette première déclaration des bolcheviks était peu sincère.

Le 24 novembre 1917, les nouveaux dirigeants de la Russie commencèrent à publier les textes des ententes secrètes conclues pendant la guerre, y compris celles qui portaient sur le partage de l’Empire ottoman. Nous ne savons pas si ces révélations réussirent ou non à ouvrir les yeux des Arméniens.

Le 28 novembre 1918, l’Estonie proclama son indépendance; le 6 décembre, ce fut la Finlande et, le 24 décembre, l’Ukraine.

Le 26 novembre, les Russes sollicitèrent un armistice. Les négociations turco - russes commencèrent le 4 décembre 1917 à Erzurum et un accord fut signé le 18 décembre. Les points principaux en étaient que les armées des deux camps devaient rester là où elles se trouvaient et ne pas opérer de nouvelles concentrations.

Pendant ce temps, les négociations en vue de l’armistice général – aux - quelles les Ottomans prirent également part - avaient lieu à Brest-Litovsk. Les parties parvinrent à s’entendre le 15 décembre, et le 17 décembre, elles signèrent un accord prévoyant un cessez-le-feu applicable jusqu’au 14 janvier 1918.

Les pourparlers de paix commencèrent le 20 décembre 1917 dans la même ville. Au début, ce fut le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Nesimi Bey, qui participa aux négociations au nom de la Turquie, mais, à partir de janvier 1918, le grand vizir Talat Pacha y prit part également.

Le 13 janvier 1918, à Saint-Pétersbourg, la Pravda publia un communiqué intitulé “Le décret no 13”, signé par Lénine et Staline. Les points principaux en étaient [1]:

“Si les Arméniens de Turquie et de Russie le désirent, le gouvernement des ouvriers et des paysans soutiendra leur droit à disposer d’eux-mêmes jusqu’à leur indépendance. L’assemblée des commissaires (le conseil des ministres) est d’avis que la concrétisation de ce droit n’est possible que si des garanties sont assurées pour un référendum libre. Ces garanties Sont les suivantes:

“1 - Retrait rapide des unités militaires des frontières de l’Arménie turque et formation immédiate d’une milice arménienne qui assurera la sécurité des biens et des personnes de la région.
“2 - Retour dans leur région d’origine des émigrés arméniens réfugiés dans les régions avoisinantes.
“3 - Retour dans leur région d’origine des Arméniens déportés depuis le début de la guerre par les autorités turques.
“4 - Constitution d’un gouvernement provisoire national arménien, constitué de députés élus scion des principes démocratiques.
“5 - Le commissaire des Affaires caucasiennes, Chomian, aidera les Arméniens à réaliser ces objectifs.
“6 - Une commission mixte sera constituée pour que les unités étrangères évacuent les territoires arméniens.”

Ce “décret” montrait que les Russes allaient armer les Arméniens avant de se retirer du territoire turc. Nous ne nous attarderons pas trop sur les détails. Les négociations de Brest-Litovsk s’achevèrent le 3 mars 1918 avec la signature du traité de paix.

La Russie avait considéré en réalité ce traité comme un diktat, mais elle le signa sans trop tenir compte des conditions, étant donné qu’il était nécessaire de conclure immédiatement la paix pour mener à bien la révolution [2]. Dans l’accord général qui venait d’être signé, il était mentionné que la Russie ferait tout son possible pour évacuer et rendre les provinces d’Anatolie orientale à la Turquie, qu’elle évacuerait également Ardahan, Kars et Batoum et qu’elle laisserait à la Turquie et aux Etats de la région le soin de fixer le nouveau statut de ces zones.

Les principaux articles de l’accord turco - russe annexé au traité général sont les suivants [3]:

“Article I
1 - Evacuation de u’Anatolie orientale dans les six à huit semaines qui suivent.
3 - Les Russes assureront l’ordre jusqu’à l’arrivée de l’armée turque et empêcheront que des vols ou des actes de pillage et de vengeance ne soient commis.
4 - Des divisions russes seront affectées à la surveillance des frontières à chaque 150 km.
5 - Les bandes de francs-tireurs arméniens devront être désarmées et dissoutes.
7 - La Russie ne pourra pas maintenir en Caucasie jusqu’à la paix générale des forces supérieures à une division. La Turquie est dans l’obligation de tenir son armée mobilisée, car elle se trouve engagée sur d’autres fronts.

“Article III
Trois mois après la ratification, la commission turco - russe délimitera la frontière en partant de la frontière iranienne et en englobant les régions d’Ardahan, de Kars et de Batum. La frontière devra suivre le tracé qu’elle avait antérieurement à la guerre de 1877-1878.

“Article VI
Tous les engagements et accords antérieurement contractés entre les deux parties étant rendus caducs par ceux qui sont ici contractés, les deux parties, aux termes de la première annexe à l’accord et dans les délais prévus par celuici signeront un accord consulaire et tous autres accords qui seront nécessaires.

“Article VIII
Les engagements relatifs à la partition de l’Iran étant annulés, ce pays sera évacué.

“Article XI
Les sujets musulmans de la Russie ont le droit d’émigrer en Turquie. Ils pourront soit liquider leurs biens sur place, soit les prendre avec eux.”

Pendant les pourparlers qui aboutirent au traité de Brest-Litovsk, la situation dans le Caucase était la suivante:

“Des élections législatives avaient eu lieu alors que Kerenski était au pouvoir. Les bolcheviks avaient dissous l’assemblée. Dans le Caucase, certains membres de celle-ci se réunirent le 10 février 1918 (ancien style, soit le 23 février) et proclamèrent une “République Socialiste Unie de Transcaucasie” réunissant les Géorgiens, les Azerbaidjanais, les Daghestanais et les Arméniens. Un gouvernement provisoire fut constitué sous la présidence de Y. Ketetchgoni, Géorgien menchevik. En réponse à une demande de Vehip Pacha concernant l’ouverture de négociations de paix, il fut décidé de mettre fin aux combats et les premiers entretiens eurent lieu à Trabzon. [4]”

Effectivement, le commandant de l’armée ottomane de l’Est avait invité les Caucasiens à s’entretenir avec lui. Cependant, le propos de cette réunion n’était pas d’établir un autre traité de paix mais de constituer des relations de voisinage positives avec les pays caucasiens dans le cadre des principes sur lesquels on se mettrait d’accord avec les Russes. Il restait qu’après avoir été dissoute, suite à l’armistice, l’armée russe avait laissé la place aux Arméniens. Lorsque ceci fut annoncé officiellement par le communiqué du 13 janvier 1918, l’armée ottomane se mit à avancer, récupérant Erzincan le 13 février et Trabzon le 24.

Lorsque la délégation caucasienne arriva à Trabzon, le 8 mars 1918, cette opération était toujours en cours. Le 12 mars Erzurum, le 5 avril Sarikamis, le 7 avril Van, le 14 avril Batoum et le 25 avril Kars furent repris par l’armée ottomane.

Pendant cette période, dans les régions que le repli des Russes leur avait permis d’occuper, particulièrement à Erzurum, les Arméniens se livrèrent à des tortures et à des atrocités contre les musulmans sans armes.

Twerdo Khlebov, commandant du 2e régiment d’artillerie russe, rapporte dans ses Mémoires les méfaits d’individus tels que Torkom, Antranik et Djanboladian qui se firent alors tristement connaître. Mais nous ne nous attarderons pas sur ce sujet [5].

Comme on pouvait s’y attendre, les entretiens de Trabzon n’aboutirent à aucun résultat. On peut suivre à travers le récit de Katchaznuni ce que fut le comportement des Arméniens au cours de ces événements.

“Les Arméniens ne voulaient pas se séparer de la Russie et n’attendaient rien de la part des Turcs. Ils pensaient encore pouvoir arrêter l’avance des Turcs par la force des armes. Au mois d’avril, une assemblée nationale arménienne se réunit à Alexandropol uniquement pour traiter de cette affaire. Cette assemblée refusa de reconnaître le traité de Brest-Litovsk malgré les explications que j’ai fournies et décida de continuer la guerre (paragraphe 14). (...) Le 25 avril, Kars tomba, pratiquement sans résistance. Le Seïm (l’Assemblée de la République caucasienne) décida de reprendre les pourparlers interrompus à Trabzon et de reconnaître les frontières définies par le traité de Brest-Litovsk. Les négociations commencèrent dans les premiers jours de mai à Batoum, où les Turcs s’étaient d’ailleurs installés. Mais les Turcs ne tenaient plus du tout le même langage. Le traité de Brest-Litovsk ne leur suffisait plus. Ils disaient que leur sang avait coulé depuis les négociations de Trabzon et, comme dédommagement, réclamaient des compensations sur le territoire arménien. (Paragraphe 15.)”
La conférence de Batoum se réunit le 11 mal 1918. Cette fois, Halil Pacha réclama effectivement les régions d’Ahaltsikh, Akhalkalak et Gümrü (Alexandropol), ainsi que la zone du chemin de fer Kars-Gümrü-Djulfa. Mais la guerre n’était pas terminée. Le 14 mai, Yalkup Sevki Pacha demanda d’utiliser le chemin de fer de Gümrü-Djulfa afin d’envoyer des troupes en Iran pour combattre les Anglais. Ne recevant pas de réponse, il occupa Gümrü le 15 mai et mit les Arméniens en déroute dans les environs de Karakilis.

Au même moment, les unités arméniennes et bolcheviks se trouvant dans Bakou se mirent en mouvement pour soutenir l’armée arménienne de la zone Gümrü-Karakilis. Elles incendièrent et mirent au pillage tous les villages musulmans se trouvant sur leur chemin.

Voici la suite telle qu’elle est présentée par Katchaznuni:
“Finalement, en raison de profondes divergences sur l’attitude à adopter face au conflit en cours, la République Unie fut abolie le 26 mai. Le même jour, la Géorgie déclara son indépendance et, le lendemain, ce fut l’Azerbaïdjan. Tard dans la nuit du 28 mai, le comité central national proclama l’indépendance de l’Arménie. (Paragraphe 16.)

“Les combats se poursuivirent du 22 au 26 mai à Sardarabad, et du 25 au 28 mai à Haraklis. Le peuple arménien accomplissait peut-être ses derniers efforts pour perpétuer son existence. Cette guerre de front et notre résistance héroïque (ce n’était pas l’armée qui combattait, étant donné qu’on l’avait supprimée, mais le peuple lui-même) ont assurément fait quelque peu remonter l’estime que les Turcs avaient pour nous et rendu possible la signature du traité de paix. (Paragraphe 17.)”

Cette fois, le traité de paix fut effectivement conclu le 4 juin, un accord fut signé avec l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie et, le 8 juin, un autre avec le Daghestan. Nakhtchevan restait aux mains des Ottomans, ce qui permettait la liaison avec l’Azerbaïdjan.

Toutefois, en raison de l’affaire de Bakou, la paix ne put s’instaurer dans le Caucase. Les Britanniques s’étaient installés à Bakou. Les forces turques qui s’étaient mises en mouvement le 14 septembre 1918, s’emparèrent de la ville le lendemain.

Avant de clore ce chapitre, nous voudrions aborder un dernier point. A Batoum, les Ottomans avaient promis de s’entremettre pour la conclusion de la paix entre les pays du Caucase et les puissances centrales (Allemagne, Autriche et Bulgarie). Dans cette intention, les délégués des pays du Caucase étaient arrivés à Istanbul. Ceux de l’Arménie se nommaient Aharonian et Hadissian. Le sultan Mehmed VI Vahdettin les reçut au Selâmlik le 6 septembre 1918. Il convient d’examiner le télégramme qu’Aharonian envoya le 9 septembre 1918 au Premier ministre Katchaznuni, suite à cette entrevue [6]:

“Le 6 septembre après le selâmlik, nous avons été reçus en audience par le sultan. Nous l’avons félicité de son avènement au trône et nous lui avons présenté nos vœux pour le progrès et le bien-être de l’Empire. Nous lui avons dit que c’était le gouvernement ottoman qui avait pour la première fois pensé à constituer une Arménie indépendante, que la nation arménienne ne l’oublierait jamais et que le gouvernement arménien ferait tout son possible pour maintenir et renforcer les relations amicales existant entre les deux pays. Sa Majesté nous a remercié en déclarant qu’Elle était très heureuse de rencontrer les délégués de l’Arménie libre et indépendante. Elle a également souhaité que l’Arménie soit très forte, non seulement pour marcher dans la voie du progrès mais aussi pour pouvoir protéger son indépendance. Sa Majesté a affirmé qu’Elle avait foi dans le développement des relations amicales et de bon voisinage entre la Turquie et l’Arménie. Sa Majesté a clos l’entretien en disant qu’Elle était très heureuse que l’Arménie ait trouvé en elle-même la force de constituer un Etat indépendant, capable d’envoyer des délégués à Istanbul, et qu’Elle formulait de nouveau ses vœux les meilleurs pour notre pays.

“Talat Pacha est allé à Berlin suite aux problèmes qui ont surgi dans le Caucase. Son retour est attendu dans deux semaines. Nous espérons que les travaux de la conférence d’Istanbul trouveront leur solution là-bas.”

Le cabinet de Talat Pacha, après avoir demandé la paix dans le cadre des principes de Wilson, donna sa démission le 8 octobre 1918. Cette demande de paix fut présentée au gouvernement de Washington par l’intermédiaire de l’ambassade d’Espagne, qui y représentait les intérêts de la Turquie [7]. Ahmet Izzet Pacha constitua un nouveau gouvernement le 14 octobre. La Grande-Bretagne octroya les pleins pouvoirs à l’amiral Calthrope pour les négociations de l’armistice. Les entretiens commencèrent le 27 octobre 1918 à Moudros et l’armistice fut signé le 30 octobre.

Les articles 11 et 24 de l’armistice concernent directement notre propos:

“Article 11
Les forces ottomanes se trouvant dans le nord-ouest de 1’ Iran se retireront immédiatement en - deçà des frontières d’avant la guerre, en application de l’ordre qui a été donné antérieurement. L’évacuation partielle de la Transcaucasie par les forces ottomanes ayant été déjà ordonnée, celles qui restent sur place seront évacuées sur demande des Alliés et après examen de la situation locale.

“Article 24
Les Puissances de l’Entente se réservent le droit d’occuper toute partie des six provinces (il s’agit des six provinces orientales de l’Anatolie) où des incitations aux troubles se manifesteraient.”

Voici, à travers les notes de Kâzim Karabekir Pacha, quelle était la situation à l’Est à la date où fut signé l’armistice [8]:

“Je commandais le Ier corps de l’armée du Caucase et mon quartier général se trouvait à Tabriz. La IP division du Caucase occupait l’Azerbaïdjan iranien et la IXe division la région de Nakhtchevan, depuis la frontière turco - arménienne, passant à 6 km au sud d’Erivan, jusqu’à l’Araxe. C’est - à dire qu’elle se trouvait éparpillée sur des centaines de kilomètres. De même que les Arméniens étaient restés sans forces à la suite des nombreuses attaques où ils avaient été malmenés, un détachement anglais qui s’était avancé à trois jours de marche de Tabriz, avait été repoussé de l’Azerbaïdjan iranien, suite aux offensives répétées qu’il avait subies. Dans les derniers jours, trois avions avaient également été abattus. Le 15 septembre 1334/1918, notre armée s’était emparée de Bakou et en Azerbaïdjan même, il ne se trouvait plus aucun ennemi. La Géorgie s’était tue, comme l’Arménie, mais s’était mise sous la protection allemande.”

Naturellement, après l’armistice la situation changea. Les Anglais entrèrent dans Bakou le 17 novembre 1918 après avoir demandé aux forces turques de s’en retirer. Le Ier mars 1919, mettant à profit le retrait des forces ottomanes sur les frontières de 1914, les Géorgiens s’emparèrent d’Ahaltsikh. Le 19 avril, les Arméniens entrèrent à Kars et, le 20 avril, les Géorgiens à Ardahan.

Nous examinerons les événements survenus après cette date sur le front de l’Est dans le chapitre relatif à la guerre d’indépendance.

Le 13 novembre 1918, la flotte de l’Entente, constituée de 60 bâtiments, arriva à Istanbul et jeta l’ancre devant la ville. Les troupes débarquèrent le lendemain. Les pays vainqueurs avaient d’ores et déjà commencé à occuper les régions qu’ils s’étaient attribuées dans les accords secrets conclus pendant la guerre.


5. L’armistice et la chasse aux coupables
En mai 1915, dès que les rumeurs de massacres s’étaient mises à circuler à des fins de propagande dans l’Europe en guerre, les gouvernements français et britannique avaient annoncé qu’ils tiendraient pour personnellement responsables des massacres, les membres du gouvernement ottoman ainsi que tous ceux qui avaient participé ou participeraient à de telles actions.

Lorsque la Turquie fut occupée, au lendemain de I’armistice, il fallut bien songer à tenir cet engagement.

Cependant, le gouvernement ottoman passa lui-même à l’action avant qu’il ne fût nécessaire pour les Alliés de faire quoi que ce soit. Après quoi, ces derniers - ou plus exactement la Grande-Bretagne, car la France n’avait pas l’air d’être très intéressée par cette affaire - préférèrent attendre un certain temps.

Pour ces raisons, la chasse aux coupables, commencée avec l’armistice se déroula en deux étapes. Nous allons résumer la première, qui correspond à la procédure suivie par le gouvernement ottoman.

Le 14 octobre 1918, après la démission de Talat Pacha, Izzet Pacha fut chargé de constituer un nouveau gouvernement. Le 19 octobre, ce dernier présenta à l’assemblée son programme, dont nous tirons les passages suivants:

“Nous avons décidé que les citoyens transférés d’un lieu à un autre à l’intérieur du pays ou que l’on a fait émigrer pour des nécessités de guerre, peuvent retourner dans leur région d’origine et cette décision a commencé à être appliquée. Un projet concernant l’amnistie générale des détenus politiques et la libération de ceux qui ont été déportés suite à des décisions administratives et militaires sera préparé et présenté à l’assemblée. [1] “

Vers la fin de l’année 1918, le parti “Liberté et Entente” reprit ses activités à Istanbul sur la demande du sultan Vahdettin. Le premier chambellan d’Abdulhamid, Nuri Pacha, fut porte à sa présidence et il eut comme secrétaire general, Ali Kemal Bey [2]. En fait, ce fut ce parti qui mena la chasse aux coupables.

“Vahdettin n’était pas satisfait du cabinet d’Izzet Pacha. Il prétendait que des unionistes s’y trouvaient et il lui reprochait de protéger les anciens dirigeants du pays. Entre-temps, le Ier novembre 1918, soit deux jours après la signature de l’armistice, Talat Pacha, Enver Pacha, Cemal Pacha, ainsi que les plus importants dignitaires d’Union et Progrès, Bahaettin Þakir, le Dr Nazim, Azmi Bey et Bedri Bey s’enfuirent du pays. Cet événement fut particulièrement utilisé pour critiquer le gouvernement dont on prétendit même qu’il avait facilite ces départs.

“Lorsque le sultan demanda que les députés unionistes fussent écartés du gouvernement d’Izzet Pacha, ce dernier démissionna (8 novembre 1918). Tevfik Pacha fut charge de constituer le nouveau gouvernement. Après des débats très animés, I’Assemblée vota la confiance à Tevfik Pacha (18 novembre) [3].

“A l’Assemblée, le courant hostile à Union et Progrès se durcissait de plus en plus. On y demandait que les membres des cabinets de Sait Halim Pacha et de Talat Pacha fussent déférés devant la Cour Suprême (Divan-i Ali). Dans cette intention, un des députés, Fuat Bey, préþenta le 10 novembre 1918 à la présidence de l’Assemblée une motion constituée de 10 articles, dont l’article 5 accusait les Unionistes de “promulgation de lois, ordres et règlements provisoires totalement contraires aux principes du droit et de l’humanité et surtout à l’esprit et à la lettre de notre Constitution, lois, ordres et règlements qui ont transformé le pays en une scène de tragédie. [4]”

Avant que ce projet, déposé en commission, ne lui parvint, I’Assemblée devait être dissoute, les membres des cabinets de guerre déférés au tribunal de I’état de siège, puis transférés à Malte.

La cause de la dissolution de l’Assemblée fut le dépôt d’une motion. Le 21 décembre, le ministre des Affaires étrangères, Mustafa Reþit Pacha, lut la réponse du gouvernement à cette motion, puis le ministre de l’Intérieur, Mustafa Arif Bey monta à la tribune et donna lecture du rescrit du sultan décidant la dissolution de l’Assemblée.

Pendant ces événements les Anglais comme nous allons le voir, avaient commence à exercer des pressions pour obtenir que les coupables fussent arrêtés au plus vite.

Tevfik Pacha était en train de constituer un tribunal spécial extraordinaire pour juger les “criminels” de guerre. Présidée par Mahmut Hayret Pacha, cette instance comprenait en outre Ali Nadi Pacha et Süleymaniyeli Mustafa Pacha (tous trois étaient retraites).

“Le 30 janvier 1919, 27 personnes furent arrêtées et emprisonnées à Bekiraga. On comptait parmi elles l’ancien ministre et député Haci Adil, Hüseyin Cahit, le Dr Tevfik Rüþtü, le secrétaire général du comité Union et Progrès, Mithat Þükrü, deux membres du comité central, Kara Kemal et Ziya Gökalp, l’ancien ministre de l’Intérieur Ismail Canbolat, le député Karasu et le préfet d’Izmir, Rahmi Bey. [5]” Les noms de plusieurs d’entre eux avaient été donnés par les Anglais.

Pendant ce temps, un événement très intéressant se produisit. Le ministre des Affaires étrangères, Reþit Bey, fit savoir aux gouvernements danois, néerlandais, espagnol et suédois, par télégramme du 18 février 1919, qu’une commission avait été constituée et chargée d’examiner le cas du transfert des Arméniens; il précisait que le gouvernement turc envisageait de faire participer à cette commission deux membres par pays neutre et Reþit Bey demandait que chacun des Etats sollicités désigne deux juristes dans ce but.

Les Anglais s’étaient efforces d’empêcher, au moyen de la censure militaire, l’envoi de ce télégramme [6]. Mais cette intervention se produisit trop tard. Constatant que le télégramme avait déjà été envoyé, ils firent en sorte que les Etats en question n’envoient pas de membres à cette commission [7].

Il est intéressant de constater que les Anglais ne voulaient pas de celle-ci. On pourrait supposer qu’ils désiraient que personne d’autre qu’eux-mêmes ne se mêle de cette affaire.

Mais les choses n’allaient pas aussi vite qu’ils le souhaitaient. Le sultan était mécontent du gouvernement et, finalement, Tevfik Pacha se trouva contraint de démissionner. Damat Ferit Pacha constitua le 4 mars 1919 un gouvernement dont les membres appartenaient tous au parti Liberté et Entente.

Le nouveau grand vizir constitua sous la présidence de Mustafa Pacha, un tribunal appelé “cour martiale de Nemrut Mustafa Pacha”. Le 10 mars 1919, soixante unionistes furent arrêtés.

Nous n’avons pu déterminer avec exactitude à partir de quelle date cette cour martiale commença à fonctionner. Mais, sachant qu’elle condamna à mort Kemal Bey, sous-préfet de Bogazliyan, le 8 avril, on peut supposer qu’elle fonctionna dès la fin de mars.

Le procès dit des Unionistes commença semble-t-il le 27 avril 1919.
“Le Premier ministre, Sait Halim Pacha, le président de la chambre des députés, Halil, Ahmet Nesimi (ministre des Affaires étrangères), Ibrahim, Þükrü, Kemal, Küçük Talât, Riza l’artilleur, Ziya Gökalp, Atif, président de l’Organisation spéciale, et le colonel Cevat Bey, commandant la place d’Istanbul, étaient présents au procès. Par contre, Talat Efendi, Enver Efendi, Cemal Efendi, le Dr Nazim, le Dr Bahaettin Þakir, le Dr Rusuhi et l’ancien directeur de la Sûreté, Aziz Bey, étaient juges par contumace. Comme Enver Pacha et Cemal Pacha avaient été décharges de leurs fonctions militaires, ils n’étaient appelés qu’Efendi, de même que Tâlat Pacha. [8]”

Pendant que ces procès se déroulaient, les personnes considérées comme importantes par les Anglais, furent tirées de la prison de Bekiraga et déportées à Malte. Ceci constitua la seconde étape de la chasse aux coupables. Après cela, les Anglais n’allaient plus s’intéresser aux procès d’Istanbul.

A l’issue de ceux-ci, le 13 juillet 1919, le tribunal condamna à mont par contumace Talat Pacha, Enver Pacha, Cemal Pacha et le Dr Nazim Bey. Cavit Bey et Mustafa Þeref Bey, qui étaient présents, furent condamnés à 15 ans de prison.

C’est ainsi que s’acheva le procès d’Istanbul relatif au “massacre” des Arméniens. Talat Pacha et Cemal Pacha, condamnés à mort par contumace, furent victimes des balles arméniennes. Falih Rifki s’exprime ainsi à propos de Cemal Pacha:

“En Syrie, beaucoup de gens chérissent et regrettent Cemal Pacha, bien que celui-ci soit à l’origine de la mort d’un certain nombre de notables syriens. Cemal Pacha a été tue par des Arméniens auxquels il avait donné la vie de ses propres mains. [9]”

Le gouvernement de Damat Ferit Pacha et Vahdettin avaient accepté de se conduire comme l’instrument de la politique britannique, ceci afin de rejeter toutes les fautes sur le parti Union et Progrès et de se débarrasser ainsi de rivaux puissants. Si les Britanniques n’avaient pas déporté à Malte les personnalités dont on a parle, le gouvernement de Damat Ferit Pacha aurait pu aller jusqu’à les faire pendre.

Avant de passer à la seconde étape de la chasse aux coupables, il y a encore un point sur lequel il convient d’insister. Après l’armistice, il avait été décidé que les Arméniens transférés pouvaient revenir chez eux et que leurs biens leur seraient rendus. On passa immédiatement à l’application de cette décision.

A ce sujet, le patriarche arménien donna les renseignements suivants [10]:
“Les Arméniens d’Istanbul, ainsi que ceux du sandjak de Kütahya et de la province d’Aydin, n’avaient pas été transférés. Ceux qui l’ont été et sont revenus sont ceux du sandjak d’Izmit, ainsi que ceux de Bursa, de Kastamonu, d’Ankara et de Konya.

“Beaucoup d’Arméniens sont revenus dans le sandjak de Kayseri, ainsi qu’à Sivas, Harput, Diyarbakir et surtout, en Cilicie, mais ils n’ont pas pu aller jusqu’à leurs villages d’origine. Les Arméniens d’Erzurum et de Bitlis sont tous en Cilicie.”

Une commission identifia et rassembla les enfants adoptés ainsi que les femmes qui avaient change de religion. A ce sujet, il nous a paru intéressant de citer ci-après quelques textes particulièrement significatifs.
 
En 1922, à la Société des Nations, des allégations avaient été avancées d’après lesquelles il y avait encore en Turquie des milliers de femmes et d’enfants arméniens et grecs caches dans les harems. Nous donnons ci - dessous un passage de la brochure publiée à ce sujet par le ministère de l’Intérieur [11]:

“Après l’armistice, le gouvernement ottoman utilisa des centaines de fonctionnaires et dépensa plus de 1.150.000 livres pour ramener les Grecs et les Arméniens du lieu où ils avaient été transférés dans leurs régions d’origine. Aussi bien les formalités du retour de ces personnes que la restitution de leurs biens et effets immobiliers, tout fut réalise grâce à des commissions mixtes composées d’officiers britanniques nommés par le haut-commissariat britannique, de fonctionnaires ottomans et d’une personnalité choisie par chacune des communautés concernées. Ces commissions mixtes, au nombre de plus de 62, ont voyagé à travers tout le pays et ont traité avec attention et application de questions extrêmement diverses. Elles ont même invite des femmes chrétiennes mariées de leur plein gré avec des musulmans pour leur demander si ce mariage leur convenait. Celles qui ont déclare être heureuses furent laissées à leur sort. Dans les harems ou les orphelinats d’Istanbul, il n’est même pas resté deux enfants d’origine arménienne. Non seulement on n’y trouve plus d’enfants arméniens, mais certains enfants d’origine musulmane dont les parents sont connus et certains en vie, se trouvent actuellement dans les orphelinats arméniens et y sont considérés comme Arméniens.

“Les choses étant ainsi, comment pourrait-il se faire que des milliers d’enfants arméniens demeurent chez des Turcs ainsi qu’on l’a prétendu? Comment la Société des Nations peut-elle imaginer qu’il y ait des enfants et des femmes que n’auraient pas trouvés ou pris avec eux les représentants, les officiers ou les commissions mixtes des Etats de l’Entente, même si ceux-ci n’ont pas encore le caractère d’une force exécutive et s’ils ne disposent pas de l’organisation et des moyens nécessaires pour étudier la réalité des faits?

“D’après ceux qui sont un tant soit peu au fait des choses, l’affaire est extrêmement simple. En effet, si un historien américain vivant en Turquie depuis plus de trente ans et actuellement membre du conseil d’administration d’une société de bienfaisance à Istanbul a pu il y a une semaine partir à la recherche d’un marché aux esclaves où on vendrait des jeunes filles et des femmes, il n’y a pas lieu de s’étonner que les descriptions et les discours de Mademoiselle Vacaresco, une Roumaine ne connaissant pas la Turquie, et ne voyant celle-ci qu’à travers le point de vue des Arméniens et des Grecs, fussent plus étranges que les contes des Mille et Une Nuits.

“Comment se fait-il que seule Mademoiselle Vacaresco, qui réside en Suisse, ait Pu remarquer cette affaire des orphelins, alors que celle-ci échappait à l’examen et à l’enquête des organisations et des fonctionnaires officiels ou officieux des trois grandes puissances alliées en poste à Istanbul ?“
 
Au sujet des enfants se trouvant dans les orphelinats, on trouve aussi un témoignage intéressant chez Halide Edip [12]:

“L’arrachement des enfants arméniens des orphelinats turcs commença à prendre un aspect tragique. Un comite international destine à séparer les enfants arméniens des orphelins d’origine musulmane fut constitué sous le patronage du colonel Heathcote Smythe. Il loua une maison à Þiþli et le comité central, charge de trier les enfants, fut formé en majorité d’Arméniens. On demanda à Nezihe Hanim, secrétaire générale de la section féminine du Croissant Rouge, de représenter les Turcs (...)

“Amenés en grand nombre depuis les orphelinats d’Anatolie, les enfants étaient envoyés à l’église arménienne de Kumkapi et ils en ressortissaient arméniens. Quelques enfants tentèrent de s’enfuir, mais ils furent ramenés.

“Un jour que je rendais visite à Nezihe Hanim, dans son bureau du Croissant Rouge, deux enfants apeurés, l’un boîtant, l’autre blessé à la tête, firent irruption dans la pièce (...) Venant d’un orphelinat, ils avaient été récemment amenés à l’église. Ils avaient violemment refuse de devenir Arméniens: les Arméniens avaient massacre leurs parents. Ils avaient été sévèrement battus, mais avaient réussi à s’enfuir (...) Les larmes aux yeux, ils supplièrent qu’on les protège et qu’on ne les renvoie pas [à l’église]. Nezihe Hanim téléphona à quelques journalistes turcs, leur demandant de mener les enfants à l’ambassade de Grande-Bretagne et de leur faire dire ce qu’ils avaient à dire à M. Ryan, premier drogman (...) Bien que ce dernier fût connu pour sa haine intense des Turcs, le spectacle de deux enfants innocents dans cette situation désespérée pourrait lui faire considérer leur cas avec faveur, espérait Nezihe Hanim (...) J’appris plus tard que, tandis que les enfants parlaient, un employé arménien entra dans le bureau pour dire quelque chose à M. Ryan. Sun ce, l’un des enfants se tourna et s’écria: “C’est l’homme qui nous a donné des coups de pied et nous a battus”. Apparemment l’homme était un membre du conseil de l’église de Kumkapi.

“(...) La douleur de cette petite créature m’a vraiment touchée. Pour moi, il était le symbole du désespoir du peuple turc. Il était petit et maigre.”

Nous pouvons à présent passer à la seconde étape de la chasse aux coupables.
L’amiral Calthorpe, qui occupait â cette époque les fonctions de haut-commissaire britannique à Istanbul, adressa le 3 janvier 1919, au Foreign Office le télégramme suivant [13]:

“Il me semble inutile et indigne de continuer à protester auprès du gouvernement turc alors que le cabinet actuel manifeste à chaque occasion ses bonnes intentions. Ses ordres ne sont pas obéis... La situation nécessite donc que l’on adopte de nouvelles formes d’action et je pense que rien ne serait plus efficace que de m’autoriser à demander l’arrestation immédiate et la remise aux autorités militaires alliées de certaines personnes contre lesquelles on détient des preuves réelles.”
 
Le 24 janvier, l’amiral envoyait le télégramme suivant [14]:
“Le grand vizir m’a affirme l’autre jour que l’on avait arrête entre 160 à 200 personnes. Je pense que cela doit être une exagération, mais certains ont certainement dû être arrêtés.”

Télégramme du 31 janvier 1919 [15]:
“L’action entreprise par le gouvernement turc (...) pour arrêter ces personnes est très satisfaisante (...) J’ai l’intention de fournir au ministère de l’Intérieur de nouveaux noms, bien que je n’aie pas encore formellement demandé qu’on livre ceux qui ont exercé des sévices sur les prisonniers, car la liste n’est pas encore complète.”

Télégramme du 11 mars [16]:
“Le gouvernement a entrepris de nouvelles arrestations avec une admirable énergie. Hier, il y a eu plus de vingt arrestations, parmi les personnes arrêtées figurent notamment l’ex-grand vizir Sait Halim et certains ministres.

“La plupart des individus figurant sur la liste des Français ont été arrêtes.”

Télégramme du 29 mai 1919 [17]:
“Les autorités turques ont aujourd’hui livré aux autorités militaires britanniques 67 prisonniers conformément au télégramme no 233 du Foreign office (...) Ces personnes sont envoyées à Malte, sauf 12 d’entre elles qui seront détenues à Moudros.”

Une partie des personnes arrêtées le 16 mars 1920 après l’occupation effective d’Istanbul, seront envoyées à Malte où, à la fin de 1920, le nombre des détenus atteindra 118 personnes [18]. Parmi celles-ci, 55 étaient accusées d’avoir trempé dans les opérations de transfert.

Des accusations concrètes furent formulées contre 16 de ces 55 personnes; 17 autres furent accusées d’avoir ferme les yeux, alors qu’elles étaient en fonction, sur des incidents ayant eu lieu pendant le transfert des Arméniens. Les autres, soit 22 personnes, étaient des députés dont les responsabilités ne purent être établies [19].

Ceux qui avaient été arrêtés avant i’occupation d’Istanbul furent divisés en trois groupes: d’abord ceux qui avaient été arrêtés pan les autorités turques et qui étaient au nombre de 30; ensuite, 2 personnes dont les britanniques avaient officiellement demandé l’arrestation; enfin 23 personnes dont les noms avaient été donnés aux autorités turques par les Britanniques d’une manière officieuse. Ainsi, entre la première liste du 23 janvier 1919 et la dernière du 7 avril de la même année, quatre listes officieuses avaient été fournies [20].
 
Dès lors, tout le problème était de déterminer qui allait se charger de constituer un tribunal et comment.

On avait pense que le moyen le plus rapide était de demander que le procureur de la Couronne donne son avis. Dans cette intention, une note fut envoyée le 10 juillet 1919 [21]. Les personnes arrêtées s’y trouvaient réparties en sept groupes:

1 - Non-exécution des clauses de l’armistice.
2 - Entraves à l’exécution des clauses de l’armistice.
3 - Insolence envers les commandants et officiers britanniques.
4 - Mauvais traitements infligés à des prisonniers de guerre.
5 - Violences envers les Arméniens ou ressortissants d’autres races sujettes, tant en Turquie qu’en Transcaucasie.
6 - Participation à la destruction ou à l’anéantissement de propriétés.
7 - Toute autre transgression aux lois et coutumes en usage en temps de guerre.

Le procureur de la Couronne suggéra à propos des délits commis pendant le transfert des Arméniens, l’établissement de nouvelles dispositions juridiques qui seraient intégrées dans le traité de paix.

Il est intéressant de remarquer que la note adressée au parquet britannique précise que ce fut sur la demande du gouvernement ottoman et dans le but de les protéger que les prisonniers furent conduits à Malte.

Lorsqu’à une date beaucoup plus tardive, le haut - commissaire britannique à Istanbul fut informe de ce point, il se vit obligé de déclarer dans son rapport du 12 mars 1921 que le gouvernement ottoman n’avait jamais fait une telle requête et que c’était sur la décision du gouvernement anglais que le transfert à Malte avait eu lieu [22].

Une disposition juridique répondant au souhait exprimé par le procureur de la Couronne fut inclus dans le traité de Sèvres sous la forme de l’article 230. Mais, l’affaire ne se trouva pas close pour autant. Pour pouvoir faire condamner les inculpés soit pan un tribunal international soit par un tribunal britannique, il fallait détenir des preuves. Le 8 février 1921, le parquet de Sa Majesté demanda que celles-ci fussent rassemblées et qu’elles fussent remises aux instances é [23].

Les preuves envoyées d’Istanbul ne répondaient pas aux besoins, car elles étaient en grande partie constituées de dénonciations ou de récits colportes de bouche à oreille. Le bureau des Affaires arméniennes et grecques au haut-commissariat à Istanbul, avait fait procéder à des arrestations en se contentant de la moindre dénonciation. Mais comme ce bureau avait agi de la sorte et n’avait pas étudié chaque cas avec l’attention qu’il aunait fallu, s’il y avait réellement des coupables parmi les personnes arrêtées, il devenait main - tenant impossible de le prouver. Finalement, le procureur de la Couronne s’exprima très clairement à ce propos dans son rapport du 29 juillet 1921 [24]:

“(...) Si les tribunaux militaires devant lesquels ces personnes seront déférées exigent la production de preuves de la nature de celles qui seraient seules admissibles devant une cour de justice anglaise, le ministère public se trouvera dans une situation difficile. Jusqu’à présent, aucun témoignage écrit, prouvant l’exactitude des charges retenues contre les prisonniers, n’a pu être recueilli et, il est peu certain que de tels témoignages puissent être trouvés.

“Si les accusations sont exactes, il semble plus que probable que la grande majorité de ceux qui pourraient comparaître comme témoins sont monts ou ont été irrémédiablement disperses (...). Jusqu’à ce que des informations plus précises soient disponibles et aient un caractère de preuves pouvant être produites aux procès, le procureur général n’estime pas être en mesure d’exprimer une opinion sur les perspectives de succès d’aucun des cas soumis à son examen.”

Dans l’intervalle, la Grande -Bretagne s’était tournée vers une autre possibilité, celle de rassembler des documents venant d’autres pays. Sun ce point, elle ne pouvait tirer parti que des Etats-Unis, car, pendant la guerre, l’ambassade et les consulats américains n’avaient pas mis fin à leurs activités en Turquie. S’il y avait eu des documents en France, celle-ci les aunait certainement produits de son propre chef.

Des instructions furent données à Sir A. Geddes, l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Washington. Dans le télégramme en date du Ier juin 1921, que celui-ci envoya sa reporse, on peut lire [25]:

“J’ai fait plusieurs démarches auprès du département d’Etat et ai été aujourd’hui informé du fait que, bien que celui-ci fût en possession de nombreux documents concernant les déportations et les massacres, ces documents se réfèrent plutôt aux événements qu’aux personnes impliquées.”

Les informations transmises par les consulats américains ne s’appuyaient d’ailleurs pas sur des observations personnelles, mais sur des rumeurs transmises de bouche à oreille.

Dans un dernier espoir, le Foreign Office communiqua au gouvernement de Washington la liste des détenus de Malte et demanda que des recherches fussent entreprises sur la présence de documents de nature à étayer les accusations portées contre ceux-ci [26].

Le 13 juillet 1921, l’ambassade de Grande-Bretagne câbla la réponse suivante [27]:
“J’ai le regret de faire savoir à Votre Seigneurie que rien n’a pu être découvert ici qui soit de nature à être utilisé comme preuve contre les Turcs détenus à Malte.”

En vérité, les Britanniques avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir, mais l’affaire en resta là. Les Turcs détenus à Malte furent échangés contre des Anglais prisonniers en Turquie et on referma le dossier.

On peut se demander si le haut-commissariat à Istanbul a agi en cette circonstance de façon objective ou subjective. Le bureau des Affaires arméniennes et grecques au haut-commissariat prenait ses renseignements, bien entendu, auprès des Arméniens et des Grecs. En toute logique, ces renseignements auraient dû être contrôlés et soumis à confirmation. Mais il apparaît que ce ne fut pas la procédure suivie.

Il y a tout lieu de penser que le haut-commissariat britannique avait pu avoir accès aux archives ottomanes. En effet, au cours de ses recherches dans les archives britanniques, le Dr Salâhi Sonyel a découvert dans la série de dossiers no 371 un document (9518 E. 5523) qui est le texte original d’un ordre secret donné par Talat Pacha au sujet du transfert des Arméniens.

Ce texte qui figure en annexe d’une lettre adressée le 22 mai 1923 par le haut-commissaire Nevile avait dû tomber entre les mains de l’Intelligence service après l’armistice de Moudros et était demeuré depuis lors dans ses dossiers avant d’être finalement envoyé au haut-commissaire. Voici le dernier paragraphe de la lettre en question:

“Comme cette instruction vise exclusivement à la fermeture des comités, on s’abstiendra de l’appliquer d’une manière qui puisse donner lieu à des massacres réciproques entre éléments arméniens et turcs.”

D.G. Osborne, membre du Foreign Office, écrivit dans une note de service relative à ce texte:
“(...) Le dernier article de l’instruction précise clairement qu’il faut éviter à tout prix toute mesure pouvant aboutir à un massacre (...) “ (371/4241/170751).

Bien entendu, ce document nous fait aussitôt penser au livre d’Aram Andonian intitulé Documents officiels concernant les massacres arméniens. On sait que ce livre, fut imprimé à compte d’auteur à Paris en 1920 [28]. Si les documents qu’il contient étaient authentiques et s’il était vrai que ceux-ci étaient tombés entre les mains des Arméniens au moment de l’entrée du général Allenby à Alep, on peut penser que les Anglais auraient été les premiers à être au courant de la chose et à utiliser ces documents pour faire condamner les détenus de Malte.

Avant d’en finir avec ce sujet, nous voudrions évoquer deux points. Tout d’abord, l’affaire du télégramme envoyé par Damat Ferit Pacha le 30 juin 1919 à la présidence de la Conférence de la Paix à Paris [29]. Le grand vizir y demandait aux pays vainqueurs d’intervenir pour que les fauteurs de guerre se trouvant en Allemagne, y compris Talat Pacha, Enver Pacha et Cemal Pacha soient extradés pour être jugés. Les Britanniques avaient un moment pensé à introduire dans le traité de Sèvres un article rendant possible cette requête mais cela ne fut pas fait pour des raisons que nous n’avons pas pu établir.
 
Le deuxième point est encore plus intéressant. Dans un télégramme adressé le 22 avril 1920 au Foreign Office, le haut-commissaire britannique faisait savoir que le grand vizir avait suggéré l’arrestation de certaines personnes en laissant entendre qu’il serait préférable que l’opération soit menée par les Britanniques [30].

Parmi les noms ainsi donnés par Damat Ferit Pacha, on relève ceux de Mustafa Kemal Pacha, Ali Fuat Pacha, Kâzim Karabekir Pacha, Abdülkerim Pacha, Nihat Pacha, Hasan Riza Pacha, Ahmet Izzet Pacha, Ismail Fazil Pacha, Cafer Tayyar Bey, Selahattjn Adil Bey, Ismet Bey.

A propos des déportés de Malte, Bilal Þimþir a entrepris de vastes recherches basées sur des documents britanniques. Ceux qui s’intéressent à cette question peuvent s’y référer [31].


6. Le traité de Sèvres
L’armistice de Moudros fut signé le 30 octobre 1918. Le 10 août 1920, le projet de Sèvres fut présenté aux représentants ottomans qui le signèrent.

Les traités conclus par les Alliés avec l’Allemagne et l’Autriche avaient été signés bien avant cette dernière date. Le sort de l’Empire ottoman ayant été décidé pendant la guerre, on est en droit de s’étonner de la lenteur avec laquelle fut élaboré le traité de Sèvres. Les différends opposant l’Entente au monde arabe, furent l’une des causes de ce retard; il ne nous appartient pas ici de nous pencher sur cette question. Une autre cause fut l’affaire arménienne. Les problèmes suscités par les Arméniens concernaient non pas leur avenir, mais celui des territoires qui avaient été laissés aux Russes, suite aux traités conclus pendant la guerre. Les Britanniques souhaitaient que ces régions soient placées sous mandat américain et constituent ainsi un tampon entre la Russie et le monde arabe, mais ils ne purent réaliser ce projet.

Une autre difficulté vint, du fait que, les Etats-Unis et la Turquie ne s’étant pas trouvés en état de guerre entre eux, les Américains demeurèrent en dehors du traité de paix, mais intervinrent dans tous les domaines ions de la préparation de celui-ci.

Avant que les Etats-Unis n’entrent en guerre, les puissances de l’Entente lui avaient fait connaître les accords relatifs au partage de l’Empire ottoman qu’elles avaient conclus entre elles.

Rapportant une entrevue qu’il eut en 1915 avec le Premier ministre britannique Asquith, Lord Grey, Lloyd George, Balfour et Lord Reading, le colonel House, alors représentant personnel du président Wilson, écrit:

“Nous avons tous partagé allègrement la Turquie, aussi bien celle d’Asie que celle d’Europe. La discussion a porté un long moment sur le destin de Constantinople. [1]”

L’Amérique n’était pas comprise dans ces accords de partage, qu’elle ne reconnut d’ailleurs jamais, les considérant comme des engagements réduisant sa marge de manoeuvre. Mais elle ne formula pas non plus la moindre critique à leur sujet. Elle voulait demeurer à l’écart des affaires que les Etats européens avaient à résoudre entre eux.

L’Amérique était à cette époque le pays qui avait alors l’opinion la plus négative de l’Empire ottoman. Les informations que les missionnaires protestants américains en Turquie avaient commencé à fournir à partir des années 1890 et “l’attitude de la presse avaient à tel point empoisonné l’opinion aux Etats-Unis que les Turcs y étaient fréquemment considérés comme des personnes avec lesquelles on ne pouvait même pas parler (...) Le gouvernement lui-même était passablement partial dans son attitude au sujet du présent et de l’avenir de l’Empire ottoman (...) Lorsque Woodrow Wilson, peu après son élection en 1912, songea à nommer des ambassadeurs, le colonel House suggéra Henry Morgenthau comme ambassadeur en Turquie; à quoi Wilson répliqua: “Il n’y aura bientôt plus de Turquie” [2].”

Après son entrée en guerre, l’Amérique avait interrompu ses relations diplomatiques avec la Turquie le 20 avril 1917, mais comme la guerre n’avait pas été déclarée entre les deux pays, il n’était pas question que les Etats-Unis signassent le traité concernant la Turquie qui devait être élaboré à la Conférence de la Paix de Paris.

Lorsque les Etats-Unis avaient déclaré la guerre à l’Allemagne, Henry Morgenthau, ancien ambassadeur à Istanbul, était allé voir le secrétariat d’Etat, Lansing, lui avait dit que la Turquie en avait assez des Allemands et avait réussi à le convaincre que les Turcs pourraient signer une paix séparée. Le président Wilson ayant accueilli favorablement cette idée, il avait envoyé Morgenthau en Palestine, non pas pour des entretiens, mais pour tâter le terrain, ceci sous le couvert d’un examen de la situation des Juifs. Comme cette mission nécessitait la collaboration des leaders juifs, on s’était adressé au gouvernement britannique pour que le Dr Chaïm Weizmann puisse y prendre part. Mais la question de la Palestine ne pouvait être résolue que dans l’éventualité d’une défaite de la Turquie, Balfour avait chargé Weizmann de convaincre Morgenthau de renoncer à ce projet et il avait réussi.

Wilson devait déclarer plus tard qu’il avait eu pour la première fois connaissance des accords secrets en 1919, alors que le projet du traité de Versailles était en cours d’examen à la Conférence de la Paix. Cette affirmation est, naturellement inexacte; il en avait été informé bien auparavant.

Lorsque Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères était venu à Washington le 22 avril 1917, il y avait eu à côté des entretiens officiels, des échanges de vues officieux sur les objectifs de la guerre. Le colonel House avait à ce propos noté dans son journal:

“Constantinople constitua le point suivant de notre discussion. Nous étions d’accord sur le fait qu’elle devait être internationalisée. Passant le Bosphore, nous arrivâmes à l’Anatolie. Ce fut là que i’existence de traités secrets entre les Alliés se manifesta de la manière la plus évidente. Ils avaient convenu de donner à la Russie une zone d’influence en Arménie, ainsi que la partie septentrionale de l’Anatolie. Les Britanniques s’étaient réservés la Mésopotamie et la région contiguë à l’Egypte. La France et l’Italie avait chacune leur zone, comprenant une bonne partie de l’Anatolie jusqu’aux Détroits. Tout cela était très mauvais et je le dis à Balfour. Ils étaient en train de préparer le terrain pour une guerre future. [3]”

Il y avait aussi les fameux 14 points que les Etats-Unis avaient posés comme préalable à la paix. Le 8 janvier 1918, le président Wilson avait personnellement présenté son programme. Le 12e point concernait la Turquie et était formulé en ces termes:

“Il faut assurer le droit à une souveraineté sûre à la partie turque de l’Empire Ottoman. Cependant, il faut également offrir une sécurité ne laissant place à aucune incertitude, ainsi que la possibilité d’une évolution autonome aux autres peuples se trouvant encore sous la domination turque. Sous la garantie internationale, les Détroits devront rester ouverts en permanence au commerce et aux bâteaux de tous pays.”

Telle était, en résumé, l’attitude des Etats-Unis lorsqu’ils se joignirent à la Conférence de la Paix.

Nous avons vu plus haut que, pour obtenir la cessation des hostilités Talat Pacha s’était adressé à eux par l’intermédiaire de l’ambassade d’Espagne à Washington. Le 30 octobre, M. Lansing, secrétaire d’Etat avait répondu par écrit qu’il présenterait cette demande aux Alliés. Mais, l’armistice de Moudros fut signé le même jour.

La Conférence de la Paix débuta en janvier 1919. Nous ne donnerons pas un exposé détaillé de ses travaux, même de ceux qui concernèrent la Turquie. Nous nous contenterons de donner un bref aperçu de ce qui eut trait aux Arméniens.

Les procès-verbaux des réunions de la conférence ayant porté sur le traité à conclure avec la Turquie ont été traduits en turc par Osman Olcay. Ils permettent de suivre ces discussions auxquelles les représentants de l’Empire ottoman n’avaient pas été invités à participer [4].

L’ouvrage de Lloyd George [5] constitue une autre source intéressante à laquelle on peut recourir pour se faire une idée du déroulement et du climat de la conférence. Nous en citerons quelques passages.

Les Arméniens envoyèrent à la Conférence de la Paix deux délégations. A la tête de celle qui représentait la République d’Arménie se trouvait Aharonian. Le groupe désigné sous le nom de “délégation nationale”, c’est-à-dire celui qui, d’une certaine manière, représentait tous les Arméniens, était dirigé par Boghos Nubar Pacha. Le 12 février, les deux délégations remirent un mémorandum demandant la création d’une Arménie indépendante, constituée de la République caucasienne d’Arménie, de la Cilicie et de sept provinces d’Anatolie. Ce mémorandum réclamait en outre le mandat de l’une des puissances et le châtiment de ceux qui avaient participé aux massacres.

Les dirigeants arméniens furent entendus à la conférence le 26 février et réitérèrent ces revendications. Dans son ouvrage, Lloyd George qualifie les explications de Boghos Nubar Pacha de “contes de fées” et dit d’Aharonian qu’il était “en pleine contradiction et confusion” comme Boghos Nubar Pacha.

L’idée de la conférence était de placer l’Arménie sous le mandat d’une puissance. Le président Wilson semblait enclin à accepter ce mandat. Il est utile de jeter un coup d’œil sur ce qu’écrit Lloyd George à ce propos [6]:

“Quand il fut question du mandat sur l’Arménie et les Détroits, le Président fit preuve à l’égard de ce projet d’une attitude beaucoup plus positive. Il était évident que nous ne pouvions accepter aucun engagement qui eut laissé le reste de la population persécutée de l’Arménie à la cruelle merci de la race qui l’avait massacrée, violentée et pillée depuis une génération et avait continué de le faire jusqu’à la fin de la guerre. Mais l’Arménie, dépeuplée et découragée, ne pouvait se dresser seule contre les Turcs d’un côté, les bolcheviks de l’autre. Il était par conséquent essentiel que nous puissions trouver une puissance mandataire qui se chargerait comme d’un devoir humanitaire de la protection de cette communauté chrétienne vivant dans les montagnes de l’Arménie.

“Il était évident que ni la France, ni la Grande-Bretagne, ni l’Italie ne pouvaient se charger d’une telle mission. Elles étaient déjà surchargées par le poids des mandats qu’elles avaient acceptés en Mésopotamie, en Anatolie, en Syrie, en Afrique et dans les mers du sud. Si lourds étaient ces fardeaux que l’Italie, en fin de compte, se déroba et ne prit pas sa part de responsabilité en Anatolie. La France renonça en 1920 à son mandat sur la Cilicie (...)

“La Russie aurait constitué le choix le plus approprié pour être l’Etat mandataire en Arménie et dans les Détroits. Jusqu’à la révolution, ses sympathies religieuses étaient engagées dans une croisade pour la protection des communautés chrétiennes en Turquie. C’est son intervention militaire qui avait permis l’émancipation des chrétiens des Balkans et d’une partie de ceux des vallées arméniennes. N’eut été notre malheureuse intervention, la grande majorité des Arméniens aurait été placée sous la protection du drapeau russe par le traité de San Stefano en 1878 (...)

“Lorsque les entretiens Sykes-Picot furent portés à la connaissance du gouvernement de Saint-Pétersbourg, le destin des Arméniens fut l’un des sujets de la négociation. Il fut alors décidé que la moitié septentrionale de l’Arménie serait placée sous autorité russe et l’autre sous celle de la France.

“Mais la Révolution russe et l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement dont les idéaux et les choix politiques étaient différents fit qu’il était désormais hors de question que la Russie se chargeât du mandat arménien, même dans l’hypothèse où elle eût souhaité se charger de cette responsabilité (...) Les traités secrets aux termes desquels Constantinople et les Détroits, ainsi que la moitié de l’Arménie devaient être placés sous l’autorité des tsars furent rapidement répudiés. Les esprits des paysans, des ouvriers et de la bourgeoisie étaient pareillement focalisés non point sur des réformes en Arménie ou le soulagement des injustices subies par les Arméniens, mais sur le renversement de l’oppression en Russie même, ainsi que sur la destruction d’un système qui portait la responsabilité d’avoir réduit une grande partie de la population d’un pays si riche à la pauvreté, la misère et l’esclavage (...)

“Ni la Grande-Bretagne, ni l’Italie n’étaient prêtes à chausser les bottes abandonnées par la Russie. Bien que la France fut à cette époque, prête et même désireuse d’assurer son pouvoir dans la partie méridionale de l’Arménie, elle n’était en aucune manière préparée à étendre son autorité sur la partie septentrionale de la région. Français, Britanniques et Italiens furent pareillement amenés à conclure que seule l’Amérique était capable de les décharger d’une manière satisfaisante de la responsabilité d’un mandat (...)

“L’idée de l’annexion de l’Arménie par un pays étranger s’évanouit avec le retrait de la Russie de la scène publique. Depuis les négociations Sykes-Picot de 1916, l’idée de l’autodétermination avait pris une force considérable et dominait maintenant toute la politique de paix de l’Entente. Les Arméniens qui, avant et pendant la guerre, avaient envisagé avec une grande satisfaction la perspective de constituer une province dans un empire chrétien, s’étaient à présent mis en tête de restaurer l’Arménie dans son ancienne gloire, en tant qu’Etat indépendant.”

Après avoir expliqué que le président Wilson avait accepté cette idée mais n’avait Pu faire adopter le projet par le Congrès à son retour en Amérique, Lloyd George indique qu’en avril 1920, ions d’une réunion de la conférence de San Remo à laquelle les Etats-Unis ne participaient pas, la question des frontières de l’Arménie fut de nouveau abordée. Bien que la quasi-totalité de la population d’Erzurum fut musulmane, de très longues discussions eurent lieu pour savoir s’il fallait ou non donner la ville aux Arméniens et si ceux-ci seraient en mesure de s’en emparer (elle était alors occupée par les Turcs).

Il est intéressant de noter certaines des déclarations que firent le représentant français Berthelot et Lord Curzon au cours de ces pourparlers. Par exemple, Berthelot dit: “Les Etats-Unis conçoivent une grande Arménie, mais ceci ne s’appuie pas sur des bases solides et ne correspond pas aux réalités. Une approche plus logique eut été de prendre l’Arménie de Russie avec ses 400 à 500.000 habitants. Celle-ci était menacée de l’extérieur. Mais elle existe actuellement et constitue l’Arménie historique.” Cependant Berthelot estimait malgré tout qu’il fallait donner Erzurum aux Arméniens. Quant à Lord Curzon, il soutenait le point de vue suivant: “A tous égards, Erzurum constitue un point stratégique et la laisser aux Turcs rendrait impossible la création d’une Arménie indépendante. Il se pourrait qu’un nouveau courant panislamique ou pantouranien surgisse. La conférence de Londres a tenu compte de cette éventualité et en vue de maintenir la paix mondiale, a pensé qu’il serait très souhaitable d’élever une barrière chrétienne entre les musulmans de Turquie et ceux qui se trouvent plus à l’est. Cette barrière sera le nouvel Etat arménien.”

C’est dans les rapports des commissions King-Crane et G. Harbord qu’il convient de chercher la raison pour laquelle les Etats-Unis n’ont pas accepté le mandat sur l’Arménie.

Chargée d’observer la situation en Syrie sur le terrain, la commission King-Crane avait été prévue, à l’origine, comme une commission tripartite constituée de représentants de l’Angleterre, de la France et des Etats-Unis. Les Britanniques avaient accepté ce projet, proposé par lés Etats-Unis, mais les Français avaient refusé. Les Français n’y participant pas, les Anglais firent de même et les représentants américains se retrouvèrent seuls.

Au cours de ses travaux, la commission King-Crane s’intéressa à diverses questions et préconisa notamment la cession par la Turquie de territoires en vue de la création d’un Etat arménien formé à partir de territoires russes et turcs. Cette mesure lui paraissait équitable en raison de la tragédie qu’avaient connue les Arméniens, mais elle insista sur le fait que les territoires enlevés à la Turquie ne devaient pas être trop vastes et fit savoir qu’il était impossible d’accepter le projet d’une Arménie qui s’étendrait de la mer Noire à la Méditerranée et qu’il convenait de choisir un Etat mandataire puissant [7].

Quant au général Harbord, il devait insister dans son rapport sur les points suivants [8]:

“La mission avait reçu plusieurs mois avant son départ de France, des rapports très alarmants venus de Transcaucasie et faisant état d’attaques organisées par l’armée turque, sur toute la longueur de l’ancienne frontière turco - russe... Nous avons longé la frontière turque sur tout son parcours, depuis la mer Noire jusqu’à la Perse, et n’avons rien constaté qui justifiât ces rapports. L’armée turque n’est pas massée le long de la frontière; son organisation est quasiment squelettique; la population de la région, tant militaire que civile, est très réduite...

“La mission estime que, pour les raisons avancées, la puissance qui se chargera d’un mandat sur l’Arménie devra aussi en exercer un sur l’Anatolie, la Roumélie, Istanbul et la Transcaucasie.”

C’est essentiellement pour ces raisons que les Etats-Unis n’acceptèrent pas de devenir puissance mandataire. Là-dessus, on demanda à Wilson son arbitrage pour la fixation des frontières de l’Arménie. Il accepta de jouer ce rôle.

Le résultat de tous ces débats fut les articles 88 et 89 du traité de Sèvres relatifs aux Arméniens et l’article 230 qui les concernait de manière indirecte. Voici le texte de ces articles [9]:

“Article 88. La Turquie déclare reconnaître l’Arménie comme un pays libre et indépendant de la même manière que l’ont fait les Etats Alliés.

“Article 89. Il est décidé par les Hautes Parties Contractantes, de même que par la Turquie et l’Arménie, de présenter la question de la délimitation de la frontière entre la Turquie et l’Arménie dans les provinces d’Erzurum, de Trabzon, de Van et de Bitlis, à l’arbitrage du président des Etats-Unis d’Amérique et, d’après ce que celui-ci aura décidé à ce sujet, d’accepter toutes ses stipulations relatives à l’accès de l’Arménie à la mer ainsi qu’à la démilitarisation des territoires ottomans attenants à la susdite frontière.

“Article 230. Le gouvernement ottoman se charge de livrer lui-même aux Etats Alliés qui en feront la demande toutes les personnes reconnues comme responsables des massacres qui ont eu lieu pendant la guerre en quelque partie que ce soit du territoire ottoman dans les limites qu’il avait à la date du Ier août 1914.”

Le gouvernement d’Istanbul essaya de résister et tenta d’obtenir une modification du traité de Sèvres. Les Alliés accordèrent à la Sublime Porte un délai de réflexion jusqu’au 27 juillet à minuit, à la suite de quoi le traité fut accepté et signé le 10 août 1920.

Que serait-il arrivé s’il n’avait pas été accepté? En tout état de cause, le gouvernement national d’Ankara ne le reconnut jamais et il fut déchiré et jeté sans être entré en vigueur. Si le gouvernement d’Istanbul ne l’avait pas accepté, il ne se serait rien produit de plus que ce qui devait arriver.

D’ailleurs, tout le pays était occupé, y compris Istanbul. Les Alliés vainqueurs n’avaient pas les moyens de faire plus qu’ils ne faisaient déjà. Si le gouvernement d’Istanbul s’était refusé à signer ce traité, rien n’aurait changé, sinon que ceux qui auraient refusé auraient accompli un geste digne de louanges. Mais à cette époque, de telles personnes n’existaient pas à Istanbul.



[1] Texte turc de ce télégramme dans Y.H. Bayur, op. cit., II/IV, p. 633. En allemand, dans les archives d’Allemagne, Première Guerre mondiale, I, doc. I 17. Texte anglais chez Ernest Jackh, The Rising Crescent p. 12.
[2] Esat Uras, op. cit., p. 576-577
[3] Op. cit., p. 581.
[4] Clair Price, The Rebirth of Turkey, p. 85.
[5] FO. 371/3404, no 162.647, p. 4.
[6] K.S. Papazian, op. c.t., p. 37-38.
[7] Hovhannes Katchaznuni, II ne reste plus rien à faire pour le Dachnaksoutioun, paragraphe 1. On sait que cet ouvrage, imprimé en arménien en 1923 par l’imprimerie des mekhitaristes de Vienne, a été traduit en anglais. Au cours de recherches effectuées dans tes bibliothèques nationales de divers pays, on en a trouvé la mention dans les fichiers; mais on a pu constater également que les exemplaires en question, tant en version arménienne qu’anglaise, avaient été empruntés et jamais rendus. En définitive, l’exemplaire en arménien se trouvant en Turquie a été traduit en turc. Toutefois, comme il se trouve encore à l’état de manuscrit, nous ne pouvons référer à la pagination, mais seulement aux numéros de paragraphes.
[8] Esat Uras, op. cit., p. 583-585.
[9] Aram Turabian, Les Volontaires arméniens sous les drapeaux français, Marseille, 1917, p. 6.
[10] Rafael de Nogales, Four Years Beneath the Crescent, trad. anglaise par Muna Lee, New York, 1926, p. 45.
[11] M. Philips Price, A History of Turkey, Londres, 1956, p. 91.
[12] Philippe de Zara, Mustafa Kemal, dictateur, Paris 1936, p. 159-160.
[13] Clair Price, The Rebirth of Turkey, p. 86-87.
[14] Félix Valyi, Revolutions in Islam, p. 233-234.
[15] Genelkurmay (Etat major général), no 1/13 1, KLS 2287, dossier 12, F. 1-10.
[16] USNA, M-353/6, no 867.00/761, p. 196.
[17] Genelkurmay (EMG), no 4/3671, KLS 2818, dossier 59, F. 2-5.
[18] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2818, dossier 59, F. 2-10.
[19] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2811, dossier 26, F. 28.
[20] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2811, dossier 59, F. 2-19.
[21] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2818, dossier 59, F. 2-23.
[22] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2811, dossier 26, F. 15-1.
[23] Genelkurmay, no 4/367 1, KLS 2818, dossier 59, F. 2-35.
[24] Genelkurmay, no 4/367 1, KLS 2818, dossier 59, F. 2-36.
[25] Genelkurmay, no 4/367 1, KLS 2818, dossier 59, F. 2-37.
[26] Genelkurmay, no 4/367 1, KLS 2818, dossier 59, F. 2-43.
[27] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2820, dossier 69, F. 1-7.
[28] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2818, dossier 59, F. 2-54 et 2-55.
[29] Genelkurmay, no 1/2, KLS 4, dossier 23 A, F. 4.
[30] Genelkurmay, no 1/2, KLS 520, dossier 2024, F. 5.
[31] Dahiliye Nezareti (Ministère de l’Intérieur), registre chiffré no 48, 846-151214. 4

[32] Genelkurmay, no 1/1, KLS 4, dossier 23A, F. 5.
[33] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2820, dossier 69, F. 2-5 et 5-1.
[34] Genelkurmay, no 1/131, KLS 2287, dossier 12, F. 6-2.
[35] Genelkurmay, no 1/2, KLS 520, dossier 2024, F. 11-1.
[36] Genelkurmay, no 4/3671. KLS 2818, dossier 59, F. 1-5.
[37] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2818, dossier 59, F. 1-17.
[38] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2818, dossier 59, F. 1-19.
[39] Ali Ihsan Sabis, Harp hatýralarým (Mes Mémoires de guerre), vol. 11, Ankara, 1951, p. 218, 219, 205.
[40] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 44, dossier69, F. 3-4.
[41] Genelkurmay, no 1/1, KLS 44, dossier 207, F. 2.
[42] Genelkurmay, no 1/1 KLS 44, dossier 207, F. 2-1.
[43] Genelkurmay, no 1/2, KLS 13, dossier 63, F. 7.
[44] Genelkurmay, no 1/13 1, KLS 2287, dossier 12, F. 6.
[45] Genelkurmay, no 1/131, KLS 2287, dossier 12, E 6-4.
[46] Genelkurmay, no 1/131, KLS 2287, dossier 12, F. 8.
[47] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2818, dossier 59, F. 1-37.
[48] Genelkurmay, no 1/131, KLS 2287, dossier 12, F. 6-16.
[49] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2820, dossier 69, F. 3-45.
[50] Genelkurmay, no 4/3671, KLS 2820, dossier 69, F. 3-82.
[51] FO., dossier 2484, document no 22083.
[52] Oden Hedin, Bagdad, Babylon, Ninive, Leipzig, 1918, p. 70.

[53] USNA, M-353/43, 867.4016/591/2, p. 658.
[54] USNA, M-353/43, 867.4016/58, p. 651.
[55] USNA, M-353/43, 867.4016/580, p. 655.


[1] Dahiliye Nezareti, Emniyet Umum Müdürlügü, dossier 44, 844/51.
[2] Genelkurmay, no 1/13 1, KLS 2287, dossier 12, E 9.
[3] Id., 1/2, KL5 401, dossier 1580, F. 1-3.
[4] Id., 1/131, KLS 2287, dossier 12. F. 12-1.
[5] Id., 1/1, KL5 44, dossier 207, F. 2-3.
[6] Y.H. Bayur, op. cit., 111/3, p. 37, d’après un procès-verbal du conseil des ministres daté du 30 mai (17 mai 1331).
[7] Op. cit., p. 40.
[8] Op. cit., p. 40-42, d’après un procès-verbal du conseil des ministres daté du 17 mai 1331 (30 mai 1915).
[9] Op. cit., p. 46.
[10] Dahiliye Nezareti, Ev. Oda, chiffré, Kal., dossier 53, 854/54.
[11] Id., 856/56.
[12] Id., 855/55.
[13] Id., 858/58.
[14] Id., 863/61.
[15] Id., 879/71.
[16] Id., 893/77.
[17] Id., dossier 54, 864/62.

[18] Id., 887/72.
[19] Id., 892/16.
[20] Id., 895/19.
[21] Id., 904/83.
[22] Id., 915/20.
[23] Id., 917/88.
[24] Id., 920/90.
[25] Id., 925/92.
[26] Id., 932/94.
[27] Id., 930/25.
[28] Id., dossier 69, 952/101.
[29] Id., chiffré, Kal., 972/105.
[30] Hazine-i Evrak, carton 178, dossier 23, Dahiliye Nezareti 42746/146.
[31] Y. H. Bayur, op. cit., III/3, p. 43.
[32] Genelkurmay, ½, KLS 361, dossier 1445, F. 15-22.
[33] Aram Turabian, op. cit., p. 38-42.
[34] Esat Uras, op. cit., p. 621.
[35] Hassan Arfa, The Kurds, Londres, 1968, p. 25-26.

[36] Georges Boudière, “Notes sur la campagne de Syrie-Cilicie. L’affaire de Maras”, Turcica, IX/2-X, 1978, p. 160.
[37] FO. Hc.l/8008, XC/A-018055, p. 651.
[38] FO. 371/6556/E.2730/800/44.
[39] Frank G : Weber, Eagles on the Crescent, p. 150-152, 187.

[1] Y. H. Bayur, op. c.t., III/3, p. 22.
[2] Harry N. Howard, The King-Crane Commission, Beyrouth, 1963, p. 1.
[3] Y.H. Bayur, op. cit., III/4, p. 1-14.
[4] H. N. Howard, op. cit., p. 4.


[1] Y.H. Bayur, op. cit., III/4, p. 121.
[2] Au sujet de l’attitude des Russes sur ce point, voir Soviet Foreign Policy, I, Moscou, 1980, p. 48-66.
[3] Y. H. Bayur, op. cit., p. 136-137.
[4] H. Katchaznuni, Il ne reste plus rien à faire pour le Dachnaksoutioun, § 12.
[5] Twerdo Khlebov, Journal de guerre du 2e Régiment d’artillerie de la forteresse russe d’Erzurum et Notes d’un officier supérieur russe sur les atrocités d’Erzurum, traduit du manuscrit original russe, 1919.
[6] Y. H. Bayur, op. cit., p. 250.
[7] Celal Bayar, Ben de yazdim, I, Istanbul, 1965, p. 14.
[8] Kâzim Karabekir, Istiklâl Harbimiz, Istanbul, 1969, p. 1.


[1] C. Bayar, op. cit., 1, p. 24.
[2] Op. cit., IV, p. 1346.
[3] Op. cit., V, p. 1429, note 1.
[4] Texte complet du rapport op. cit., p. 1653.
[5] Op. cit., p. 1507.
[6] FO. 371/4172, X/M 09394-29498.
[7] FO. 371/4173, X/M 08936-47913.
[8] C. Bayar, op. cit., p. 1510.
[9] Falih Rýfký Atay, Zeytindagý, Istanbul, p. 50.
[10] FO. 371/6556/E.2730/800/44.
[11] Cemiyeti akvam ve Türkiye’deki Ermeni ve Rumlar, publication du Ministère de l’intérieur, no 6, Istanbul, 1922, p. 14.
[12] Halide Edip, The Turkish Ordeal, Londres, 1928, p. 16-18.
[13] FO. 371/4172, X/M 09394/2391.
[14] Id., 09394/13694.
[15] Id., 09394/17682.
[16] Id., 09394/41632.
[17] FO, 371/4173, X/M 08936/81368.
[18] FO, 371/6504/09697/C.P.3269.
[19] FO. 371/4175, X/M 08794/163689.

[20] FO. 371/4174/08992/118377.
[21] FO. 371/4174/08992/129560.
[22] FO. 371/6500/9456/E.3552.
[23] FO. 371/6499/9558/E.1801.
[24] FO. 371/6504/9697/E.8745.
[25] FO. 371/6503/9647/E.6311.
[26] FO. 371/6503/9647/E.631 1/132/44.
[27] FO. 371/6504/9697/8519.
[28] FO. 371/7874/20769/E.5516.
[29] FO. 371/4174/08992/98910.
[30] FO. 371/5090/9632,
[31] Bilal Þimþir, Malta Sürgünleri, Istanbul, 1976.

[1] Laurence Evans, United States Policy and the Partition of Turkey, 1914-1924, Baltimore, 1965, p. 30.
[2] Op. cit., p. 29.
[3] Op. cit., p. 55.
[4] Osman Olcay, Sèvres Anlasmasina dogru, Ankara, 1981.
[5] Lloyd George, The Truth about Peace Treaties, vol. 2, Londres, 1938.
[6] Op. cit., II, p. 1255 et suivantes.
[7] H. Howard, op. cit., p. 211-212, 231.
[8] Maj. Gen. James G. Harbord, Report of the American Military Mission to Armenia, US Senate, document no 266, 1920, p. 19, 24.
[9] Seha Meray, Osman Olcay, Osmanli Imparatorlugunun Çöküs Belgeleri, Ankara, 1977, p. 74 et suivantes.

 

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